Francis Bacon par Tom Lubbock

101111_bacon_triptych.1289637980.jpg

En marge de l’article de Tom Lubbock dans The Observer (voir le précédent article de « transhumances », Quand les mots m’ont lâché), Laura Cumming rend hommage à son ami Tom, une source d’inspiration pour elle. Elle cite un article écrit par lui sur l’exposition Francis Bacon à la Tate Britain en septembre 2008 pour The Independant.

« Sa théâtralité est évidente. Les peintures de Bacon sont des scènes, faites de zones distinctes, de toiles de fond, de portes et d’accessoires et d’acteurs assortis. Ses gens sont présentés en plein cadre, généralement au centre. Je ne nie pas que ces personnes sont parfois dans un terrible désarroi. Tout le monde a, au premier contact avec l’art de Bacon, une impression de voitures accidentées, d’impact de bombes, de brûlures, d’effondrement, d’abattoir. La peinture rouge et les bouches ouvertes encouragent bien sûr cette réaction. Mais elles ne devraient pas nous distraire de la surprenante pièce qui se joue devant nos propres yeux. Bacon est un magicien, un artiste de la métamorphose. Il réussit les actes de disparition et de réapparition les plus soudains, les fusions et les transformations. La chair glisse, boit à grand bruit, se souille, éclate, s’estompe, s’efface, s’évapore, se dématérialise brutalement. Prestidigitation : il est tout simplement impossible de voir comment c’est fait, comment ça bouge du solide à la pellicule au fantôme au reflet et en sens inverse.

Tout ce dégât met en fait de l’animation. Il n’y a pas un cadavre partout dans le travail de Bacon. Son traitement sauvage est en  fait une extension, une exagération, des propres mouvements, sensations et expressions du corps. Et bien que son utilisation de la peinture à l’huile lui donne un langage plus liquide, on aurait tort de le voir dans la ligne de la caricature graphique anglaise, et la manière dont il utilise la distorsion ne se contente pas de jouer avec la vraisemblance, mais elle injecte de l’énergie et met les nerfs à nu. »

Photo de l’exposition de 2008 à la Tate Britain : Francis Bacon, triptyque, 1972.

Quand les mots m’ont lâché

101110_tom_lubbock.1289637327.jpg

Tom Lubbock, illustrateur et critique d’art réputé, raconte à l’hebdomadaire The Observer le 7 novembre comment depuis deux ans un cancer malin du cerveau le prive peu à peu du langage et de l’écriture. Dans son témoignage poignant, il observe sa maladie et sa survie avec le détachement et la passion d’un critique décortiquant un tableau de Francis Bacon.

« C’est au sujet de mon chemin vers la mort et comment ma vie l’a emprunté(…) Ma mort est, en un sens, imminente : je me dis à moi-même : je suis en train de mourir. Quelque chose dans ma tête s’empresse de me tuer.

(…) Cette vie est incroyable. A certains moments, elle est terrible et monstrueuse. Mais d’une autre manière j’accepte ce qu’elle m’apporte, son étrangeté et sa nouveauté. Et alors de nouveau j’essaie de vivre aussi normalement que je peux et je partage mon existence avec Marion, ma femme, et Eugene, notre petit garçon de trois ans qui grandit et qui commence à comprendre nos difficultés, et nous affrontons ce présent et ce futur ensemble.

Mais il y a une autre chose cruciale à mentionner. La tumeur qui va me détruire est à proximité de la zone de la parole. Mais je suis aussi quelqu’un qui gagne sa vie par les mots. J’ai fait cela toute ma vie adulte. Et je survis encore depuis deux ans comme un usager du langage – je parle, j’écoute, je lis, j’écris. Ou plutôt, je survis selon des modalités fluctuantes.

(…) D’un côté, la peur de perdre le langage me consume. Et je ne peux pas imaginer comment cela va se passer. D’un autre, l’impulsion initiale n’est pas la peur mais plutôt d’être embarqué par l’étrangeté et l’étonnement et d’examiner toutes les nouvelles choses qu’elle amène.

(…) Je pense que la perte de la parole, et de la compréhension de la parole, et de la compréhension de l’écriture et de l’écriture cohérente – ces pertes vont aboutir à la perte de mon esprit. Je sais quelle impression cela donne, et qu’il n’y a pas de versant intérieur, pas d’écho interne. Avoir l’esprit en éveil signifie parler à soi-même. Il est impossible qu’un esprit secret survive en moi.

(…) Mon écriture aux heures tardives : elle est lente, mais ça marche. J’aime écrire – cela reste encore un plaisir, mais maintenant une lutte.

Le plaisir de citer les mots à comparaître. Où sont-ils dans l’esprit, dans le cerveau ? Ils semblent un bureau de nulle part. Ils existent quelque part dans notre sol ou notre air. Ils viennent d’une obscurité inconnue. D’un lieu auquel normalement nous ne pensons pas. Pour moi, aucune phrase n’est générée sans effort. Aucune formulation n’est faite automatiquement. Je suis en permanence confronté à mystère dont les autres n’ont aucune idée, le mystère de la génération de la parole. (…) Pour moi, la génération d’un mot implique effort, supposition, difficulté, imprécision.

(…) Mon expérience du monde n’est pas amoindrie par manque de langage mais elle est essentiellement inchangée. C’est curieux.

Au début, c’était effrayant ; maintenant ça va ; cela reste, même maintenant, intéressant. Ma vraie sortie peut être accompagnée par pas de mots du tout, tous partis. »

Photo The Observer : Tom Lubbock la veille de sa première opération au cerveau, en septembre 2008.

The Social Network

101113_social_network1.1289683867.jpg

L’émergence des réseaux sociaux est sans doute l’un des phénomènes de société les plus marquants des dernières années. Le réalisateur David Fincher et le scénariste Aaron Sorkin écrivent l’histoire de Facebook, une histoire toute récente : 2003.

Etudiant en informatique brillantissime, Mark Zuckerberg se fait larguer par sa petite amie, Erica, qui ne supporte pas son arrogance et sa volonté d’entrer à tout prix dans un club élitiste dont il est exclu par son origine modeste. On la comprend. Mark (joué avec une grande finesse par Jesse Eisenberg) est un garçon d’une intelligence supérieure, convaincu de cette supériorité et prêt à tout pour arriver ; il n’a pas de vrais amis, on ne le voit jamais rire ni pleurer, il n’admet jamais ses torts. En bref, c’est un individu exceptionnel, à la limite de la normalité psychologique.

Par vengeance, il invente un site où les étudiants notent l’attractivité de leurs condisciples féminines. Deux jumeaux de bonne famille le mettent sur la piste de créer un club virtuel pour les étudiants de Harvard. Il les dépossède de leur idée en l’élargissant à une communauté potentiellement sans autre limite que l’humanité, dans laquelle les participants se rencontrent sur leurs pôles d’intérêt, à partir de la question « qu’avez-vous à l’esprit aujourd’hui ? » Il lance Facebook avec un étudiant qui est prêt à mettre dans l’affaire quelques milliers de dollars et travaille à rentabiliser le site par la publicité.

Mais Mark a une vision plus large. Il part en Californie pour travailler avec Sean Parker, le fondateur et patron du site de téléchargement de musique Napster et qui se fait fort de mobiliser des millions de dollars de capital. Son approche est caractéristique de la « génération Web 2.0 » : il n’y a pas de propriété intellectuelle, il n’y a rien à pirater ; c’est de ce que les participants apportent que le réseau tire sa valeur ; Facebook est un projet ouvert, en mouvement permanent, qui puise son énergie là où ça bouge.

Mark Zuckerberg se débarrasse un par un de ses associés par des procédés en dessous de la ceinture, accusant l’un de cruauté envers les animaux, faisant intervenir la police dans une soirée cocaïne organisée par un autre. Le film est construit autour de l’instruction de la procédure judiciaire qu’ont ouverte les associés spoliés.

Dans la grande tradition hollywoodienne, il y a dans le film des personnages taillés à la serpe : les frères Winklevoss, snobinards de bonne famille, rameurs aux régates de Henley, apparaissent ridicules ; Edoardo Saverin se présente, malgré la trahison de son ami, comme un homme sincère et droit. Seul Mark Zuckerberg est ambigu, avec son visage d’ange, sa passion quasi sexuelle pour son projet et son absence totale d’éthique.

Photo du film « The Social Network ».

Incident de transhumance

La plateforme informatique qui supporte les blogs du journal Le Monde, dont « transhumances », a subi une sérieuse avarie la semaine dernière. Outre l’indisponibilité du service pendant deux jours, il en est résulté la perte de presque toutes les photos qui illustraient le blog.

J’ai restauré les illustrations des articles les plus récents. Je le ferai aussi progressivement pour les articles les plus consultés ou ceux qui reposent sur une illustration. Mais « transhumances » compte actuellement  375 articles ! Cette opération prendra du temps.

Incident de parcours, incident de transhumances, invitation à la patience.