Shun-kin

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La troupe Complicite de Simon McBurney donne actuellement au Barbican de Londres Shun-Kin, une pièce écrite sur un texte de l’écrivain japonais Jun’ichiro Tanizaki. Le spectacle est programmé du 18 au 23 novembre au Théâtre de la Ville à Paris.

Complicite produit les créations du metteur en scène Simon McBurney. Comédiens, techniciens et créatifs sont recrutés sur des projets, parfois en association avec d’autres troupes. C’est le cas de Shun-kin, une pièce en langue japonaise produite en collaboration avec le Setagaya Public Theatre de Tokyo.

Dans un studio situé au cœur d’une bruyante ville japonaise, une récitante vient enregistrer des textes écrits par Jun’ichiro Tanizaki en 1933, « Portrait de Shun-kin » et « En l’honneur des ombres ». Elle est troublée par le récit de la relation maladive de la belle Shun-kin et de son serviteur Sasuke, et profite des pauses pour appeler son amant sur ton téléphone portable et le presser de questions sur l’état de leur propre relation.

L’histoire de Shun-kin et de Sasuke se passe au dix-neuvième siècle dans le Japon d’avant l’ouverture à l’occident. Fille d’une famille aisée, la petite Shun-kin perd la vue et se consacre au chant et au shamisen, un instrument à cordes. L’un de ses serviteurs, Sasuke, est ébloui par la beauté de la petite fille. Il est comme tétanisé par la fascination. Shun-kin exploite cette adoration de manière éhontée, faisant subir à son esclave, devenu ensuite son amant, ses caprices, ses sautes d’humeur et sa violence. Elle lui enseigne le shamisen avec les mêmes techniques terrorisantes que celles auxquelles ses maîtres l’avaient soumise. Elle aura trois enfants de lui, mais les abandonnera et ne consentira jamais à se marier avec celui qu’elle considère comme un moins que rien.

Pourtant, Sasuke demeure envoûté, comme aveuglé par la beauté solaire de sa déesse. Celle-ci est attaquée par des hommes qui la défigurent. Elle exige de Sasuke qu’il ne voie jamais son visage devenu hideux. Sasuke se crève les yeux pour aller jusqu’au bout de sa dévotion. Il survivra plusieurs années à Shun-kin et dira que grâce à son sacrifice, c’est son image de jeune femme magnifique qui l’accompagne tous les jours de sa vie.

La mise en scène de Simon McBurney est multidimensionnelle. En fond de scène, un joueur de shamisen et un écran où sont projetées des images qui amplifient l’action dramatique. La pièce suit la séquence des vies de Shun-kin et Sasuke mais nous ramène plusieurs fois au studio d’enregistrement et au vacarme du japon contemporain. Les acteurs jouent des rôles multiples, et le Sasuke devenu vieux assiste à des scènes de sa vie d’homme jeune avec Shun-kin. Le personnage de Shun-kin enfant est symbolisé par une marionnette à la face complètement blanche. L’une des marionnettistes se glisse ensuite dans le rôle de Shun-kin devenue adulte, se substituant au pantin qu’elle animait, tout en restant dans la ligne de son caractère velléitaire et brutal.

On a parfois une impression de lourdeur en regardant la pièce, à la fois par son rythme lent, par la dissociation fréquente entre le récit et le mime du récit qui se déroule sur scène et par la difficulté de lire les sous-titres tout en suivant l’action. Mais la pièce Shun-kin apporte ce que l’on attend du théâtre : l’immersion dans un univers différent, la découverte d’une ambiance visuelle et sonore inconnue.

Photo de la pièce Shun-kin.

Cocktail à Londres

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Etre invité à un cocktail professionnel à Londres offre une plongée dans la culture anglaise. C’est étonnant et jouissif !

Andrew célèbre son quarantième anniversaire dans l’assurance-crédit. Il a invité les personnes avec qui il a travaillé pendant sa longue carrière, dans l’agence publique de garantie des exportations puis dans des sociétés de courtage, ainsi que des souscripteurs de risques dans des compagnies d’assurance et même des courtiers concurrents. C’est une nouvelle illustration de ce trait si fort de la culture professionnelle en Grande Bretagne : les personnes bougent facilement d’une entreprise à une autre et la communauté de métier est presque plus forte que le lien qui unit les salariés d’une même compagnie.

Les discours du président non-exécutif de la compagnie dirigée par Andrew, puis celui d’Andrew lui-même, sont des merveilles d’humour anglais où l’on pratique l’autodérision de manière d’autant plus outrancière qu’entre les lignes se lit une hagiographie en bonne et due forme.

C’est la participation du public qui frappe. Parfois, quelqu’un place une remarque en contrepoint du discours. Le plus souvent, le propos est accompagné d’onomatopées, « ah ! », « oh ! », semblable aux bruitages faits par les députés à la Chambre des Communes.

J’ai il y a quelques semaines évoqué les dernières paroles que Claire Rayner, la journaliste du cœur récemment décédée, aurait aimé prononcer : « dites à David Cameron que s’il étrangle mon cher NHS (le service national de santé) je reviendrai et le hanterai de mauvaise manière. » Quelques jours plus tard, un député travailliste impertinent profita des questions au Premier Ministre pour lui demander ce qu’il pensait du possible retour du fantôme de Claire. Pendant ce temps les « backbenchers » (députés de base) se livraient à cœur joie à des hululements dignes d’Halloween.

Les esprits chagrins décrieraient un comportement potache. Mais tout est tellement au second degré, dans le refus de se prendre au sérieux, qu’on éprouve un immense plaisir.

Au cours de la soirée, j’ai découvert qu’Andrew n’est pas seulement une figure du monde de l’assurance crédit britannique et européenne, mais un musicologue renommé, spécialiste du compositeur Elgar. Il ne faut décidément pas prendre au premier degré la légèreté du propos et l’autodérision !

Andrew a terminé par une blague, naturellement. Lorsque Gordon Brown inaugura le nouveau siège de Lehman Brothers il y a quelques années, il aurait dit : « ce que vous avez fait pour la City, je le ferai pour la Grande Bretagne ! » Andrew complimentait Gordon pour avoir accompli sa promesse !

Photo transhumances.

Taxis londoniens à Paris ?

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Le constructeur britannique London Taxis International importe désormais en France des « London Cabs » fabriqués en Chine avec conduite à gauche, au prix de €33.900 pour la version standard diesel.

Dans un article du Guardian du 9 novembre, la journaliste Kim Willsher rapporte que le taxi londonien a sans doute un marché en France. Elle rapporte les propos de Matthew Cheyne, le directeur international du constructeur : « Si vous sortez d’une gare ou d’un aéroport, vous savez instantanément ce que c’est, ce qu’il fait et comment il le fait ».

Les premiers paragraphes de son article sont intéressants pour les préjugés qu’il dénote chez les Français. « Ils peuvent penser que les Britanniques sont perfides, gloser sur ce que nous avons fait subir à Jeanne d’Arc et bouillir de colère au sujet de Waterloo et Trafalgar, mais il y a un symbole britannique qui a depuis longtemps une place dans leur cœur.

Le fameux taxi londonien noir tient une place élevée dans les affections françaises : sérieux, maladroit, et peut-être inélégant, mais aussi solide et fiable, – une métaphore, peut-être, de la manière dont beaucoup voient les Britanniques eux-mêmes. »

Posséder un Cab londonien est depuis longtemps un snobisme en France. Bientôt peut-être sera-t-il possible de s’offrir une parenthèse dandy dans les rues de Paris pour le prix d’une course de taxi ordinaire. L’article mentionne que les chauffeurs de Cabs se verront offrir des cours de service au client. Cependant, écrit Kim Willsher, « les Parisiens, habitués à une espèce de conducteurs de taxi peu loquace, pour ne pas dire carrément impolie, ne devraient pas placer leurs espoirs trop haut ».

Photo « transhumances ».

Poetry

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Le film « Poetry », du romancier et réalisateur coréen Lee Chang-dong, est d’une qualité exceptionnelle.

Mija (magistralement interprétée par Yun Jung-hee) est une petite bonne femme de soixante six ans, toujours tirée à quatre épingles et qui semble aller dans le monde d’émerveillement en émerveillement. Pourtant, elle mène une vie difficile. Elle travaille comme auxiliaire de vie chez un homme âgé qu’elle traite de « monsieur le président » et qu’une attaque cérébrale a laissé handicapé et dépendant. Surtout, elle a la charge de son petit fils, suite au divorce de sa fille partie travailler et vivre à Pusan. C’est un adolescent insupportable, tyran vautré à la maison, membre d’un groupe de loubards au lycée et dans les salles de jeux électroniques, sans un sou de reconnaissance ou de sens moral.

Victime de trous de mémoire, Mija apprend qu’elle est atteinte de la maladie d’Alzheimer. Avant de sombrer, elle entend réaliser la prophétie de son institutrice lorsqu’elle était enfant : tu deviendras poétesse. Elle s’inscrit dans un cours de poésie donné par un maître qui enseigne comment regarder : combien de fois avez-vous vu une pomme ? Des milliers de fois ? Non, pas même une seule fois : il faut apprendre à l’observer dans tous les sens, sous des lumières différentes, à la caresser… L’objectif du cours, qui dure un mois, est de parvenir à écrire un poème.

La vie de Mija est bouleversée. Le cadavre d’une lycéenne est retrouvé dans la rivière. La jeune fille s’est suicidée en se jetant d’un pont car elle était violée par un groupe de lycéens. Le petit fils de Mija en était. Les parents des enfants de la bande s’organisent pour verser l’équivalent de vingt mille euros qui dédommageront la maman de la victime et achèteront son silence. Mija participe aux réunions des conspirateurs, mais elle est comme dans un autre monde. Envoyée en délégation négocier avec la maman d’Agnès, la lycéenne, qui est agricultrice, elle parle de la maturation des abricots et oublie sa mission.

Mija n’a pas le premier sou de sa part dans le dédommagement. Elle consent à faire l’amour avec le président, sous viagra, puis le fait chanter un jour de réunion de famille. A l’horreur du viol collectif, à la corruption de l’achat du silence de la mère de la famille, s’ajoute un autre scandale sexuel où se mêle l’argent.

Peu à peu, Mija est entrée dans la peau d’Agnès. Son poème sera en quelque sorte le message lancé par Agnès au monde avant de se suicider. Mija elle aussi va sauter du pont dans la rivière. Il lui reste à remettre les choses d’aplomb. Elle annonce à son petit-fils que sa maman va lui rendre visite, et le convainc de faire une grande toilette. En réalité, elle a combiné avec le commissaire de police, rencontré dans un club de poésie, qu’il l’arrêterait en douceur pendant que tous les deux, grand-mère et petit-fils, jouent au badminton au bas de leur immeuble.

Au final, le crime ne restera pas impuni. La mémoire d’Agnès est immortalisée. Lorsque la fille de Mija arrive de Pusan, le lendemain, elle trouve l’appartement vide. Le rideau est tombé sur le drame. Le mal a été charrié au loin par les flots de la rivière et les mots de la poésie.

Le film de Lee Chang-dong est éblouissant. Il y a une vraie intrigue, qui se développe dans un mois de la vie des personnages et dans les 2h20 de projection. Dans cet intervalle de temps étroit, un poème doit prendre forme, à partir de l’émerveillement d’un abricot tombé à terre mais aussi du désespoir d’une vie perdue et de la honte d’un crime commis sans remords.

On est frappé par le fait que le décor urbain est très semblable à celui d’une ville européenne de moyenne montagne, Saint-Etienne par exemple. Le film est totalement dénué de musique. C’est qu’il est tout entier porté par la musicalité poétique de la langue coréenne.

Photo du film « Poetry ».