En août 2025 a été publié à Londres un rapport indépendant sur la capacité des prisons en Angleterre et au Pays de Galles (Independent review of prison capacity). Il s’interroge sur les raisons pour lesquelles « l’offre » de places de prison (le nombre de places disponibles) et la « demande » (le nombre de places nécessaires pour loger les prisonniers décemment) ne se sont jamais ajustées.
La situation des prisons outre-Manche ressemble à beaucoup d’égards à celle qui prévaut en France. Il y a pourtant une différence majeure : là-bas, on considère que le taux de 100% d’occupation est une limite au-delà de laquelle le système s’effondrerait ; ici, on accepte sans souciller que trois détenus partagent une cellule de 9 m², l’un d’entre eux dormant sur un matelas au sol.
Commençons par les points communs. Il y a actuellement environ 86 000 personnes détenues en France et 88 000 en Angleterre et au Pays de Galles (l’Écosse et l’Irlande du Nord gèrent séparément leur système pénitentiaire). Des deux côtés de la Manche, il existe une tendance structurelle à l’accroissement du nombre de personnes détenues : de plus en plus de délits sont passibles de prison ; la durée des peines prononcées s’allonge (14,7 mois en 2001, 22,2 mois en 2025 outre-Manche).

Des deux côtés de la Manche, la construction de nouvelles places de prison ne se fait pas au rythme décidé par les gouvernements (plan 20 000 en Angleterre, plan 15 000 en France). Le principal obstacle, dans les deux pays, est la réticence des autorités locales à accorder les permis de construire. Le retard est toutefois plus marqué outre-Manche, où d’anciennes prisons ont du être fermées, ce qui a limité à moins de 500 le nombre net de places rendues disponibles entre 2010 et 2024.
Des deux côtés de la Manche, Il est difficile de recruter, de former et de fidéliser le personnel pour faire fonctionner les établissements, existants et a fortiori, nouveaux. Le problème est aggravé par la politique d’austérité menée dans les années 2010 par les gouvernements conservateurs, qui conduisit à une réduction de 26% du personnel pénitentiaire entre 2010 et 2017. Un programme de recrutement a depuis été engagé, mais les conditions de travail épuisantes provoquent, comme en France, un taux élevé de démissions, tant parmi les jeunes recrues que dans le personnel confirmé.
Des deux côtés de la Manche, un grand nombre de détenus sont réduits à l’oisiveté, ce qui accroît la charge de violence entre détenus et contre le personnel.
Des deux côtés de la Manche, une capacité maximale est définie. En France, elle est mesurée par une surface minimum par prisonnier. En Angleterre, deux mesures sont établies : l’hébergement normal certifié (Certified Normal Accomodation, CNA) et la capacité opérationnelle. Cette dernière est considérée comme le seuil de surpopulation acceptable (safe overcrowding limit), qui autorise la détention de deux prisonniers dans une cellule conçue pour un, ou de trois dans une cellule prévue pour deux.
Quel est le statut de cette capacité maximale ? On le sait, en France l’administration pénitentiaire est tenue d’héberger toutes les personnes en mandat de dépôt. Le taux d’occupation est actuellement de 155% en maisons d’arrêt, mais il tourne autour de 200% dans plusieurs d’entre elles. En Angleterre, depuis 2022 ont été définies et respectées trois lignes rouges : les nouvelles prisons ne fonctionnent qu’avec au moins 80% du personnel requis ; les travaux de réhabilitation des places de prison obsolètes doivent avoir lieu et 1 500 places sont réservées pour cela ; il n’est pas possible d’accueillir de nouveaux prisonniers quand la capacité opérationnelle est atteinte.
L’administration pénitentiaire anglaise jongle en permanence avec les effectifs pour éviter l’effondrement (collapse) que provoquerait le dépassement de la capacité opérationnelle. Différentes mesures sont utilisées : on place des détenus dans des cellules de police, malgré leur coût prohibitif (688£ par jour, contre 150£ en prion) ; on envoie dans les centres de semi-liberté des détenus qui n’en ont pas le profil ; on multiplie les mesures de détention à domicile sous surveillance électronique (home detention curfew). Mais surtout, on utilise largement la libération anticipée pour raisons humanitaires (compassionate release), normalement prévue pour des cas exceptionnels (mort imminente, circonstances familiales graves, etc.). Elle est désormais accordée à des personnes détenues pour leur éviter la souffrance d’une détention dans des conditions inhumaines.
Le rapport d’enquête souligne les inconvénients de ces libérations anticipées, dont les critères changent sans cesse. Elles ne tiennent pas compte de parcours de formation ou de soin des détenus soudainement rendus à la vie extérieure. Elles ne permettent pas une préparation sérieuse de la sortie, de sorte de nombre de détenus récidivent rapidement et reviennent en prison (recall).
Il faut toutefois noter que ce mécanisme de régulation carcérale permet d’éviter la situation préoccupante des prisons en France où, comme le soulignent des professionnels, l’accroissement de la population carcérale semble inarrêtable et conduit le système pénitentiaire dans le mur.

Le rapport d’enquête apporte au lecteur français d’heureuses surprises. Ainsi, le nombre de détenus mineurs, de jeunes détenus entre 18 et 20 ans et le nombre de femmes détenues baissent en Angleterre et au Pays de Galles, probablement grâce aux actions de prévention menées par les communautés locales en milieu ouvert.
Autre sujet d’intérêt : un programme de construction de prisons en kit, analogue à celui que met en place le ministre français de la Justice, a été démarré en 2020 sous le nom de « rapid deployment cells ». À ce jour, 767 places ont été livrées sur 14 sites, et 1 000 sont en chantier. Le programme fait face à des difficultés, en particulier la «sélection de détenus pouvant être hébergés dans des structures à sécurité allégée.
Enfin, un sujet d’étonnement est l’histoire récente des services d’insertion et de probation en Angleterre et au Pays de Galles. En 2013, seule la partie dédiée à la réinsertion des infracteurs à haut risque fut conservée par le service public. Les infractions moins graves furent suivies par des structures communautaires de réinsertion (community rehabilitation companies, CRCs), avec des contrats passés principalement à des entreprises privées payées aux résultats. « Cela s’est avéré, selon le rapport, être un échec coûteux, avec l’effondrement de certaines CRCs et la gestion inefficace de la performance ou de formation. En 2021, le service d’insertion et de probation a été réunifié. En 2023, une nouvelle réorganisation a réuni sous une même autorité les équipes travaillant pour la réinsertion en milieu ouvert et en prison.
