Dans « Sexualité et prison, désert affectif et désirs sous contrainte » (Max Milo, 2009), le sociologue Arnaud Gaillard explore l’impact de l’emprisonnement sur la manière d’exister corporellement de ceux et celles qui la subissent.
La sexualité ne se réduit pas à l’usage des organes génitaux. L’auteur la définit comme « un désir, analysable comme le ressenti conscient ou inconscient d’un besoin de l’autre comme objet d’excitation et comme semblable à rencontrer ». Elle commence par un regard, un toucher, une odeur.
Au cœur de son livre se trouve donc le besoin de l’autre, l’altérité. Les principaux chapitres du livre s’intitulent l’altérité manquante (vivre sa sexualité en prison) ; l’altérité interdite (tentations et dangers de l’homosexualité carcérale) ; l’altérité contrôlée (la vie amoureuse en détention).

Un univers monosexué
Arnaud Gaillard a mené son enquête auprès de cinquante hommes incarcérés pour de longues peines dans quatre centres de détention et onze femmes dans un centre de détention. Hommes et femmes détenus évoluent dans un univers monosexué, une rareté dans une société où les grandes institutions, de l’école à l’armée, sont mixtes. Les nombres rendent de toute manière inenvisageable la mixité dans les prisons : 95% d’hommes, 5% de femmes.
En l’absence de confrontation, corps et âme, avec l’autre – en particulier de l’autre sexe – l’image de soi se détériore. « Par le régime qu’elle impose, la prison organise une distinction entre les détenus qui vont résister au fur et à mesure des années, et ceux qui vont régresser, se corrompre, perdre l’estime d’eux-mêmes, et finalement réappréhender la société du dehors avec une haine qui n’a d’égal que le désamour de soi, imprimé par la détention sur leur destinée. » Le sentiment de régression à l’adolescence est particulièrement sensible dans la pratique du plaisir solitaire, la masturbation, encouragée par la mise à disposition de films pornographiques.
Homophobie
L’érosion ou même la destruction de l’image de soi est en arrière-plan de la question de l’homosexualité. Arnaud Gaillard démonte le mythe de « la savonnette ramassée sous la douche », selon laquelle, dans l’univers monosexué de la prison, tous les détenus finiraient homosexuels. La réalité, c’est que l’homophobie est savamment entretenue en prison.
La virilité, la masculinité sont des valeurs d’autant plus prégnantes qu’elles sont menacées par l’absence de pratique hétérosexuelle. Dans le contexte violent de la prison, il y a les forts et les faibles. « Parmi les exclus incarcérés, lit-on dans le livre, se trouvent des détenus nobles – détenus politiques, braqueurs et caïds – et les détenus dégradés – homosexuels et pointeurs (…) Parmi les homosexuels, les pénétrants bénéficient d’une considération plus appréciable que les pénétrés. Tandis que les chez pointeurs, les violeurs d’adultes sont mieux considérés que les violeurs d’enfants. »
Les pratiques homosexuelles en prison sont donc souvent placées sous le signe de la violence. Les homosexuels sont considérés comme des sous-hommes, utilisables à volonté : le faible met son corps à disposition en échange d’une protection. Dans un univers où tout se monnaye, la prostitution (masculine naturellement) est un moyen, pour des indigents, de se procurer de quoi cantiner.
L’auteur souligne que, parmi les femmes incarcérées, la relation homosexuelle ne pâtit pas de l’image d’impuissance qu’elle revêt chez les hommes. La mise en couple suscite des jalousies, mais pas de réprobation. Elle n’induit pas un changement de préférence sexuelle : revenues dans le monde du dehors, les femmes sont à l’aise avec des partenaires masculins.

Le supplice de Tantale
Le livre explore longuement la sexualité au parloir. Arnaud Gaillard parle de « supplice de Tantale ». Y faire l’amour place le couple à la merci du regard des surveillants ou d’autres visiteurs. « Les rencontres au parloir sont des secondes mendiées dans une tranquillité aléatoire entre deux passages de surveillants. »
L’auteur vante les mérites des « unités de vie familiale », qui permettent aux détenus de retrouver conjoint et enfants pendant quelques heures. Ces « UVF » commençaient à se développer après une longue période d’expérimentation lorsque le livre a été écrit. Il y avait en 2024 170 UVF dans 52 établissements, ce qui signifie que les trois quarts en sont démunis.

Musculation, automutilation
On découvre dans le livre d’autres incidences de la misère sexuelle en prison. Ainsi, « une forme de compensation libidinale se met en place par l’activité sportive, et particulièrement la musculation ».Exhiber un corps musclé contribue à la restauration d’une image de soi. Dans l’autre sens, « scarifications et amputations participent d’un rite horrible, mais vital, d’automutilation », nécessaire pour réveiller un corps anesthésié par les privations.
En conclusion, l’auteur revient sur l’altérité. « Le vécu de la sexualité des longues peines s’apparente à une misère intense, misère du plaisir, misère de l’altérité, et misère des sujets torturés par l’humiliation. Avant d’être privation de la liberté, la prison organise une privation de l’altérité, entendue comme un élément constitutif fondamental de la vie en société. »

