L’Eglise Anglicane à la croisée des chemins

Jane Freeman, curé de Wickford. Photo The Guardian.

La désignation du successeur de Rowan Williams au poste d’archevêque de Cantorbéry, et donc à la tête de la Communion Anglicane, sera annoncée aujourd’hui dans une conférence de presse. Justin Welby devra faire face à une situation semblable à celle de l’Eglise Catholique en Grande Bretagne et plus généralement en occident : la désaffection des fidèles combinée à la raréfaction du clergé.

 Plusieurs facteurs devraient rendre la situation sociologique de l’Eglise Anglicane moins critique que celle de l’Eglise Catholique. Le rôle de prêtre y a les attributs d’un véritable métier, rémunéré par l’Etat, accessible à tous les croyants, hommes et femmes, permettant à ceux qui l’exercent de fonder une famille. Pourtant, comme l’écrit Andrew Brown dans The Guardian le 31 octobre, une réforme en profondeur est devenue indispensable.

 « Si la Chrétienté meurt en Angleterre, elle mourra d’abord à la campagne. Cela peut sembler paradoxal. Quand on pense à la Chrétienté anglaise, on pense aux églises médiévales qui se dressent au cœur de villages tranquilles. On peut penser que les parties les plus traditionnelles du pays vont s’accrocher aux voies traditionnelles telles que la Chrétienté. Mais les traditions sont largement mortes ; et les églises avec elles. »

 Brown cite le cas de la paroisse de Wickford, dans le comté de l’Essex, au nord-est de Londres. Ce fut un village ; c’est aujourd’hui une succession de maisons en bordure d’une nationale. Son église date des années 1960. « Elle pourrait contenir dix fois plus de fidèles que les 31 rassemblés aujourd’hui. Cinq peut-être avaient moins de 50 ans ; et huit étaient de sexe masculin ». Le curé, Jane Freeman, constate que la religion a été rendue inutile par le succès matériel et que les gens ont perdu l’habitude de la foi.

 Wickford est dans une situation intermédiaire entre la grande ville et le désert rural. « Dans les villes, dit Brown, la religion fleurit parce qu’elle offre  les bénéfices de la communauté. Dans les faubourgs, toutes sortes d’églises peuvent trouver une niche : dans la ville où je vis dans le nord de l’Essex, il y a des églises pour les Baptistes, les Quakers, les Catholiques Romains, les Méthodistes et une assemblée pentecôtiste dans la zone industrielle, ainsi que les Anglicans dont l’église pourrait contenir 1.000 personnes et en reçoit encore 170 un dimanche normal. »

 Dans les communes rurales, seule subsiste l’Eglise Anglicane, elle-même aux prises avec des difficultés considérables : moins de fidèles, des fidèles plus âgés, moins de prêtres, des charges financières considérables pour l’entretien des lieux de culte et le paiement des retraites du clergé. Malgré la résistance des habitants, qui voudraient conserver leur curé à demeure, l’avenir est peut-être dans la constitution d’équipes de prêtres nombreuses desservant un vaste territoire incluant des zones rurales mais aussi des villes.

 Le principal défi de l’Eglise Anglicane est la foi. « Ce qui maintient l’Eglise d’Angleterre en fonctionnement, conclut Andrew Brown, ce ne sont ni ses leaders, ni ses structures. C’est la foi du clergé en Dieu. Williams, malgré toutes ses erreurs, était aimé partout dans l’Eglise parce qu’il semblait partager et même illustrer cette foi. Le prochain archevêque devra y parvenir s’il veut inspirer ses troupes. Avoir les bons slogans ne suffira pas. »

Du risque majeur aux mégachocs

Photo www.patricklagadec.net

Le dernier livre de Patrick Lagadec, « Du risque majeur aux mégachocs » (Editions Préventique, 2012), explique pourquoi la question du risque se pose en termes inédits dans nos sociétés. Il nous invite à la lucidité et aussi à l’espérance. Si nous ne nous laissons pas tenter par le repli frileux sur des Lignes Maginot, nous pourrons relever le défi d’un nouvel Age des Découvertes.

 Directeur de recherche à l’Ecole Polytechnique, Patrick Lagadec travaille sur le risque depuis plus de trente ans. Son dernier ouvrage rassemble des articles publiés au fil des années dans la revue Préventique.

 Le point de départ de son travail fut le risque technologique majeur, celui qui se manifeste lorsqu’un accident dans une installation technique n’est pas limité au périmètre de l’installation mais implique des populations étrangères à son fonctionnement : fuite dans une centrale nucléaire ou une usine chimique, échouage d’un tanker suivi d’une marée noire, etc. Peu à peu, il s’intéressa à la gestion du risque majeur en général, y compris celui lié à des phénomènes naturels tels qu’ouragans ou tremblements de terre. Gérer une crise requiert une série de qualités : une réaction ultra-rapide, un pilotage ferme garantissant la cohérence des messages et la capacité à penser hors du cadre habituel, « out of the box ». Les organisations peuvent acquérir ces qualités dès lors qu’elles s’affranchissent du premier réflexe de déni, qu’elles cartographient les risques, qu’elles mettent en place une force de réflexion rapide et qu’elles entraînent leurs dirigeants et leurs spécialistes en ressources humaines et en communication.

 Aujourd’hui, Lagadec nous dit que le risque a changé de nature. Il est désormais « hors échelle » et peut prendre des proportions inouïes : pour prendre un exemple dans le domaine de l’économie, l’émission d’actifs toxiques (« subprimes ») par les banques américaines provoqua une récession mondiale. Il peut difficilement être circonscrit car il se manifeste par la combinaison et l’interdépendance de problèmes différents : toujours dans le domaine financier, la fragilité de la structure de l’Euro fragilisa les banques européennes. Le temps est écrasé : des transactions financières gigantesques sont déclenchées par ordinateur en nanosecondes. Les points de repère habituels s’effacent, « les murs porteurs ne tiennent plus » : au plus fort de la crise financière, le gouvernement britannique mit l’Islande sur la liste des Etats terroristes afin de bloquer les avoirs des banques de ce pays. Du risque majeur, nous sommes passés aux « mégachocs ».

 La première tentation est de dénier que puissent survenir des événements inconcevables. « Tout est sous contrôle » disent volontiers les ingénieurs d’une centrale nucléaire ou les actuaires d’une compagnie d’assurance. Si des anomalies surviennent, elles représentent un écart statistique avec la norme, et finalement les phénomènes tendent à se rapprocher de la moyenne historique. L’autre tentation est le fatalisme : on sent bien que le ciel peut nous tomber sur la tête, mais il ne sert à rien de se révolter contre les dieux.

 En réalité, le risque ne signifie pas seulement l’existence d’un danger, affirme Patrick Lagadec. Il est aussi associé à une opportunité,  mais seulement pour ceux qui s’y sont préparés. Le premier pas est de reconnaître la possibilité que les belles mécaniques bien huilées s’enrayent et de dresser la carte des vulnérabilités de l’organisation. Le second est de s’entraîner, comme un sportif, à la gestion de la crise qui peut venir : dans ses livres comme par des stages, Lagadec propose une « boîte à outils » fondée sur l’analyse de cas concrets et des simulations. S’adressant aux dirigeants, il les invite à s’écarter du modèle « Command and Control » pour celui de « Empowerment » (mise en responsabilité) ou de « Capacitation » (encourager la prise d’initiatives de communautés de terrain). Pour gérer de manière fine des situations imprévisibles et complexes, il faut en effet introduire le plus de granularité possible dans leur management.

 Deux phrases ont attiré mon attention dans l’ouvrage. L’auteur évoque un piège de la gestion de crise : « le règne du micro-suivi, du court terme de plus en plus court, du chiffre permanent. L’as de la microseconde, d’autant plus performant qu’il a renoncé à se poser toute question de sens, de pertinence et de risque systémique, devient le héros d’une soufflerie abandonnée à elle-même. » Et encore : « on veillera à toujours pouvoir s’appuyer sur des autorités de sûreté fortes, indépendantes et respectées. On a vu, sur Fukushima, ce qu’il en coûte de détruire pareil pilier. Il pourrait d’ailleurs être utile de s’interroger pour savoir si le modèle de la sûreté nucléaire, certes contraint lui aussi à de sérieux réexamens, ne pourrait pas s’appliquer à d’autres secteurs, comme celui de la finance, où les principes de défense en profondeur pourraient sans doute limiter un peu les extravagances dans l’ordre des cataclysmes. »

 Comme le Portugais Henri le Navigateur, nous sommes appelés à découvrir des territoires marqués sur les cartes « terra incognita ».

The Magical Mystery Tour

Les Beatles dans Magical Mystery Tour

La chaîne de télévision Arte a diffusé le 21 octobre le film « The Magical Mystery Tour » réalisé par les Beatles en 1967, précédé d’un documentaire sur les conditions de sa production.

 En 1967, les Beatles connaissent la gloire depuis déjà 4 ans. Ils sont avides de nouvelles expériences et en ont les moyens, de la découverte des effets hallucinogènes du LSD à la recherche d’autres formes d’expression que la chanson. Immergés dans la contre-culture, ils rêvent de la faire partager au plus grand nombre. Leur formidable notoriété et l’argent qu’ils possèdent par millions leur donne envie de se lancer dans la réalisation d’un film.

 Le scénario est ténu. Un autocar emmène un groupe de touristes dans un voyage magique et fantastique, sans plus de scénario qu’un « trip » aux hallucinogènes. De fait, s’assoupir pendant un long trajet en autocar ouvre les vannes du rêve et du fantasme. C’est cette rêverie sans queue ni tête que les Beatles mettent en branle dans leur film, parmi des paysages anglais et avec des passagers anglais à qui l’absurde est familier. Il y a dans le film des morceaux d’anthologie : Ringo Starr entretient avec sa tante Jessie une relation aussi conflictuelle que puérilement affectueuse ; le major en retraite Bloodvessel, qui ne rate aucun magical mystery tour et se prend pour le guide, s’éprend de Jessie ; le serveur de restaurant John Lennon sert à la pelle des spaghettis à la volumineuse Jessie. Le guide fait observer que le paysage à gauche de l’autocar est tout à fait quelconque… mais à droite ! La campagne anglaise se transforme magiquement en un paysage du Far West, puis en surface lunaire. Un officier éructe des ordres inarticulés jusqu’à ce que Ringo lui demande innocemment « que voulez-vous dire ? » et lui coupe ses effets. L’autocar entre par mégarde ou par magie dans un anneau de vitesse et le dispute à une Rolls Royce et une Mini, parfaits symboles de l’esprit britannique.

 La BBC programma le film le 26 décembre 1967, et cela heurta la sensibilité de beaucoup de téléspectateurs qui attendaient, au lendemain de Noël, une programmation plus en ligne avec la période des fêtes. Le film fut oublié jusqu’à sa récente restauration, 45 ans après. Le spectateur de 2012 n’est pas choqué par l’esthétique du film : l’underground d’hier a pris sa place dans le courant dominant. Il rit de bon cœur aux situations comiques de collégiens imaginées par les Beatles. Il est ému par les chansons qu’ils interprètent, telle The Fool on the Hill. Et surtout, il est frappé par la diversité des passagers de l’autocar et le regard empathique que portent sur chacun les cinéastes quel que soit leur âge et leur aspect physique.

 Paul McCartney reconnait que The Magical Mystery Film ne restera pas comme une œuvre marquante du cinéma. Mais il aide à comprendre le profond enracinement des Beatles dans la contreculture des années soixante et se laisse regarder avec nostalgie, attendrissement et un ravissement certain.

Transhumance hivernale

Photo Maison de la Transhumance, www.transhumances.eu

Revenir d’expatriation, c’est vivre une expérience de transhumance hivernale, celle des troupeaux quittant à l’automne le grand espace des pâturages d’altitude pour retrouver dans la vallée la bergerie chaude et étroite.

 En attendant que s’achèvent les travaux d’aménagement de notre appartement de Bordeaux, nous  habitons notre maison de vacances. Les déménageurs empilent des dizaines de cartons dans l’une des pièces. Notre espace vital se restreint subitement. Tout devient plus petit, la maison, le budget, la liste des choses à faire.

 Pendant 15 ans, nous avons vécu comme étrangers dans un monde qui nous semblait sans limites. Nous voici bien chez nous, entre nos quatre murs, dans un lieu qui nous appartient et que nous pouvons aménager et décorer à notre guise. Je ressens le risque d’un enfermement dans une vie trop confortable. Dans les mois qui viennent, nous aurons à réinventer notre vie et à l’ouvrir de nouveau aux grands vents des cimes.