Joyeux Noël !

Ces grains de café séchant au soleil au Domaine du Café Brûlé, à la Réunion, connaissent une nouvelle naissance.

 Ils appartenaient au caféier, se nourrissaient de sa sève, en prolongeaient les branches. Ils étaient durs et compacts dans le feuillage fluide. Ils se préparent à une nouvelle vie. Torréfiés et moulus, ils vont entrer dans l’intimité des humains. Café des encyclopédistes et des philosophes. Café noir qu’on prend près du percolateur. Café qu’une infirmière obtient d’un distributeur pour se maintenir éveillée une nuit de veille. Café partagé entre amis après un bon dîner. Café du petit déjeuner, avec des croissants et des chocolatines. Café de l’étudiant révisant un examen. Café noir de l’écrivain luttant avec la page blanche.

 « Transhumances » souhaite à ses lecteurs un Joyeux Noël 2012. Puissent-ils faire de chaque instant de leur vie une Nativité, mettant au monde goutte à goutte un univers chaleureux et corsé.

(Photo « transhumances »)

Main dans la main

« Main dans la main », le film de Valérie Donzelli avec Valérie Lemercier et Jérémie Elkaïm dans les rôles principaux, offre au spectateur un moment d’enchantement.

 Joachim Fox (Jérémie Elkaïm) vit à Commercy, il est vitrier, est un virtuose du skateboard, vit encore chez ses parents dans une nombreuse famille de style plutôt tribal. Hélène Marchal (Valérie Lemercier) est directrice de l’école de danse de l’Opéra Garnier. Plutôt revêche, elle vit seule et n’a guère de relations stables, si ce n’est sa confidente, Constance (Béatrice de Staël). Tout semble les opposer, y compris une quinzaine d’années de différence d’âge.

 Pourtant, lorsque le vitrier anonyme vient prendre les mesures des miroirs de la salle de répétition de la grande dame de la danse, un phénomène surnaturel se produit. Jérémie et Hélène se trouvent littéralement collés l’un à l’autre. Nulle attirance sexuelle à ce stade, seulement un coup de foudre au sens d’une décharge électrique et d’un puissant champ magnétique.

 En réalité, Joachim et Hélène ont plus en commun que ce qu’on voit au premier abord. Tous deux ont leur double, sa sœur Véro (Valérie Donzelli elle-même) pour Joachim, Constance pour Hélène. Joachim rêve de quitter la Meuse pour New-York, Hélène souffre des contraintes de la prison dorée de l’Opéra. Ils vont devoir gérer leur gémellité, qui suscite l’incompréhension et la jalousie de Véro et de Constance. Ils vont devoir apprendre à vivre l’un sans l’autre. Et puis, finalement, se découvrir amoureux.

 Le scénario est puissamment original, tellement énorme que l’on rit énormément. Il y a de grands moments de cinéma. Dans un recoin de l’Opéra Garnier, Joachim dit un poème à Hélène en langage des signes. « Où avez-vous appris cela, lui demande-t-elle ? » « Sur Internet ». « Pourquoi ? » « Parce que je trouve ça beau ».

 Le nouveau ministre convoque Hélène pour lui signifier son licenciement et l’informer que tous ses avantages lui sont retirés avec effet immédiat. Hélène rend immédiatement à l’Etat tout ce qui lui appartient, des bottes au chemisier et à la petite culotte, et couvre sa nudité d’un rideau arraché à la fenêtre du ministre.

 Oui, décidément, l’un des excellents films de 2012, particulièrement recommandable pour la période des fêtes.

1Q84, livre 2

Le livre 2 du roman  de Haruki Murakami, 1Q84, narre les tribulations d’Aomamé et Tengo de juillet à septembre 1984 (traduit par Hélène Morita, Belfond)

 La structure du roman reste celle du livre 1 : l’auteur alterne les chapitres consacrés aux deux héros, Tengo et Aomamé. Tengo, le professeur de mathématiques et romancier en herbe, se trouve de plus en plus inextricablement mêlé à l’histoire de la « chrysalide de l’air », le roman d’une gamine de 17 ans, Fukaéri, qu’il a réécrit. Il bascule dans un nouvel univers, celui de 1Q84, où la lune se dédouble  et où des êtres étranges, les « Little People » ont besoin d’humains pour les « percevoir » et les « recevoir ». Aomamé, quant à elle, avait déjà basculé dans ce monde à la fin du livre 1.

 Tengo et Aomamé sont prédestinés depuis qu’à l’âge de 10 ans, ils ont eu alors une rencontre fulgurante mais jusque là sans lendemain. Leur chemin l’un vers l’autre  passera par un meurtre, par la réconciliation avec un père, par un acte sexuel rituel. A la fin du tome 2, l’un et l’autre savent qu’ils ne reviendront jamais de 1Q84 à 1984 et que se retrouver est leur unique priorité. Les pièces du puzzle ne sont pas encore en place. Il reste un trimestre pour que s’achève 1984… et le troisième livre du roman de Murakami.

 Je ne suis habituellement pas un amateur de sciences occultes, et encore moins un adepte de la prédestination. Je lirai pourtant le livre 3 avec avidité. Murakami dit volontiers que 25% de ses romans parlent de chats. Dans le livre 2 de 1Q84, les chats prennent le contrôle d’une ville désertée par les humains, où les trains ne prennent pas de voyageurs. C’est le caractère félin du roman qui me séduit. Comme les chats, les héros appartiennent au monde réel, mais sont aussi d’ailleurs. Comme les chats, ils vivent leur double vie, celle de 19Q4 comme celle de 1984, dans la sensualité. « Le souffle tiède de Fukaéri tombait dans le cou de Tengo à un rythme régulier. Aux lueurs pâles du réveil électrique, et grâce aux clartés intermittentes des éclairs, il pouvait voir ses oreilles. Elles lui apparaissaient telles des grottes secrètes et tendres. Si j’étais amoureux de cette jeune fille, songeait Tengo, je ne me lasserais pas de les embrasser. Tout en lui faisant l’amour, en la pénétrant, j’embrasserais ses oreilles, je les mordillerais, je les lècherais, je soufflerais dessus, j’en respirerais l’odeur. » Et encore : « Fukaéri demeura silencieuse. Son mutisme était comme une poudre fine qui flottait secrètement dans l’air. De la poudre qui viendrait juste d’être dispersée, tel un essaim de papillons de nuit surgissant d’un espace spécial. Tengo contempla durant quelques instants les formes que cette poudre dessinait dans l’air. »

Cartographie des romans de Murakami

1Q84

Photo de la page Facebook de Haruki Murakami

Le roman de Haruki Murakami « 1Q84 » (publié au Japon en 2009, traduit en français par Hélène Morita, Belfond 2011) nous raconte une étrange et captivante histoire, à la frontière du monde sensible et d’un autre monde dans lequel plusieurs échelles temporelles coexistent. « Transhumances » rend ici compte du livre 1, qui couvre la période d’avril à juin. Les livres 2 et 3 ont déjà été publiés en français.

 L’histoire se déroule au Japon en 1984. La référence au roman de George Orwell est intentionnelle. Comme Julia et Winston, les héros d’Orwell, Aomamé et Tengo sont confrontés à des entreprises de lavage de cerveau. Comme eux, ils perdent le sens d’un temps linéaire marchant toujours dans le même sens. Dans le roman d’Orwell, le parti réécrit le passé en fonction des nécessités politiques et des alliances du moment. Dans celui de Murakami, Aomamé perd la mémoire d’événements qui se sont déroulés trois ans auparavant, alors qu’elle suit l’actualité avec attention. Elle voit deux lunes au firmament et le temps s’est comme fêlé. Pour nommer ce temps différent, elle le désigne par 1Q84.

 Bien que tous deux du même âge, vivant l’un et l’autre à Tokyo, et ayant rompu avec leurs familles, rien ne semble rapprocher Aomamé et Tengo. Elle est professeur d’arts martiaux et exerce une activité cachée : faire passer de vie à trépas des hommes violents au moyen d’un pic à glace affilé, judicieusement planté dans leur cou. Il est professeur de mathématiques et romancier non publié à ses heures perdues. Elle s’offre des hommes pour des séances de sexe débridé, mais attend secrètement l’amour de sa vie, un petit garçon qu’elle a connu sur les bancs de l’école lorsqu’elle avait dix ans. Il est l’amant d’une femme mariée plus âgée que lui, car il a peur de s’engager dans une relation durable et tient avant tout à sa liberté.

 Le livre alterne les chapitres consacrés à Aomamé et à Tengo. Progressivement, on voit s’esquisser une convergence. Tengo est chargé par son éditeur de réécrire le livre d’une jeune fille de 17 ans, Fukaéri. L’histoire qu’elle raconte est ténébreuse et captivante, mais il faut changer le style du tout au tout, sans altérer la substance. Fukaéri s’est échappée d’une secte dangereuse. Son roman, la Chrysalide de l’Air, peut donner des clés pour mettre au jour son fonctionnement hautement secret, et probablement criminel. Aomamé se lie à une vieille femme, qui lui présente une petite fille atrocement violée et mutilée. Elle aussi vient d’une secte, dont le gourou a droit de vie et de mort sur les adeptes, adultes et enfants. Il s’agit de liquider ce gourou avant qu’il commette d’autres crimes. A la fin du Livre 1, sans le savoir, Aomamé et Tengo sont sur la piste d’une seule et même secte, dangereuse et impitoyable : Les Précurseurs.

 Le roman de Haruki Murakami est passionnant. La présentation de l’auteur par l’éditeur donne une idée de l’étendue de son univers intellectuel, qui nourrit son œuvre littéraire : « Né à Tokyo en 1949 et élevé à Kobe, Haruki Murakami a étudié la tragédie grecque à l’université, puis a dirigé un club de jazz, avant d’enseigner dans diverses universités aux Etats-Unis. En 1995, suite au tremblement de terre de Kobe et à l’attentat du métro de Tokyo, il décide de rentrer au Japon ». L’écrivain a aussi vécu en Italie et en Grèce. Et il adore les chats.

Haruki Murakami, portrait extrait de sa page Facebook