Dans « Attaquer la terre et le soleil (Le Tripode 2022), Mathieu Belezi prête sa voix à une famille de paysans à qui on a promis une terre et la prospérité en Algérie vers 1845 et à un soldat participant à la conquête militaire brutale du pays.
Les deux récits, intitulés (RUDE BESOGNE) et (BAIN DE SANG) sont alternés. Le premier est celui de Séraphine, venue avec son mari Henri, leurs trois enfants, sa sœur Rosette et son mari Louis planter une colonie agricole dans la région de Bône (aujourd’hui Annaba, au nord-est de l’Algérie).
À chaque famille, on a promis 7 hectares de terre à cultiver, l’appui des autorités et la protection de l’armée. Les premiers mois sont horribles : c’est l’hiver, il fait froid, il pleut sans arrêt, on vit dans des tentes qu’il faut sans cesse rafistoler. Quelques mois plus tard, c’est le choléra qui décime la colonie. Nicolas et François, fils de Séraphine et Henri, ainsi que Louis, mari de Rosette, meurent en quelques heures dans des souffrances atroces.

Peu à peu cependant, la colonie prend forme. On construit des maisons encore provisoires. Un curé et une institutrice arrivent. Mais l’hostilité des populations locales ne fait que s’aiguiser. Malheur à celui qui ose s’aventurer seul : il court le risque d’être assassiné, et ses proches retrouveront son corps sans la tête.
« – Qu’est-ce que tu en penses, Séraphine ? m’a demandé Henri.
- De quoi ?
Il a fait un large geste avec le bras.
- De ça, de l’endroit où nous avons atterri.
- C’est une terre qui me fait peur. »

La colonie vit sous la protection permanente d’un détachement de soldats. L’autre versant du récit est raconté par un soldat membre d’un détachement qui va de douar en douar assurer la domination de la France. Il est commandé par un capitaine qui ne cesse de répéter et de faire répéter par la troupe « nous ne sommes pas des anges. »
Le capitaine est un fanatique. « Je le dis et je le répète, nous ne voulons que vous élever jusqu’à nous, que vous faire entrer dans notre monde à tous points de vue meilleur que le vôtre. (…) » Ceux qui résisteraient seront « exterminés sans qu’aucune pitié retienne nos sabres, nos fusils et nos baïonnettes. »

De fait, l’action du détachement est proprement terrifiante. Le jour de Noël, ils mènent l’assaut contre un fondouk, une auberge caravanière, « avec une rage plus chrétienne que d’habitude ». Le capitaine donne l’ordre razzier les femmes du village. Un vieil homme a le cran de s’opposer, il ose planter ses yeux dans ceux du capitaine. « Nom d’un bordel ! mais il se fout de ma tronche, le vieux chacal ! il se paye ma bobine bien peinard dans ses babouches pendant que je m’use la salive pour lui expliquer comment ça fonctionne la guerre. » L’homme est assassiné à coups de baïonnettes, vingt « moukères en âge d’ouvrir les cuisses » sont rassemblées et attribuées chacune à trois ou quatre soldats.
Cette histoire des vingt premières années de la colonisation jette une lumière crue sur les fractures qui conduiront, un siècle plus tard, à la guerre d’indépendance.
On ne sort pas indemne de la lecture du livre de Mathieu Belezi, qui enchaîne les images de boyaux tordus, de sang giclant des plaies, de corps décapités, d’odeurs de pisse, de merde, de sueur. Le récit est d’une grande force. L’auteur s’exprime ainsi : « Cette histoire folle, démesurée, ignoble, m’offrait ce que je recherchais inconsciemment : un territoire littéraire. Elle me permettait d’expérimenter un style, d’organiser un flux en éliminant les points, en orchestrant une scansion, une musicalité particulières. »
« Attaquer la terre et le soleil » a obtenu le prix Inter en 2023.