Tristesse française

 

Edith Piaf, archétype de la tristesse française, selon The Observer

Dans The Observer du 24 mars, Jamie Doward évoque le paradoxe français : malgré un haut niveau de vie et un Etat-Providence incomparable, les Français sont « gloomy », sombres et tristes. Une étude a démontré que c’est un fait culturel : on enseigne aux Français la tristesse.

 L’article se réfère à une étude de Claudia Senik, professeure à la Paris School of Economics. Elle explique que sur une échelle de bonheur graduée de 1 à 10, les Français se placent à 7,2 ; avec un indice de développement humain comparable à celui de la France, les Belges se situent à 7,7 et les Danois à 8,3. L’usage de psychotropes et le taux de suicide des jeunes se situent à des niveaux record en Europe.

 Quelque chose se joue dans la « mentalité » française qui fait qu’à niveau de vie comparable, un Français a 20% moins de chance de se sentir heureux qu’un citoyen d’un autre pays européen. Claudia Senik ne donne pas d’explication, mais elle vérifie statistiquement  qu’un Français expatrié dans un autre pays se sentira moins heureux qu’un natif de ce pays, et qu’inversement un émigré récemment arrivé en France se sentira en moyenne plus heureux qu’un Français né en France et passé par le moule culturel français.

 Puisqu’il faut tenter une explication, il me semble que l’éducation est la clé de la tristesse française. En France, l’école est massivement orientée à fabriquer des élites. On réprimande plus volontiers ceux qui ne réussissent pas qu’on ne cherche à encourager le plus grand nombre. Les jeunes Français sont incités à se comparer en permanence à ceux qui réussissent. Il en résulte une frustration de ne pas être « au top », un ressentiment à l’égard des « riches » (tous ceux qui possèdent plus que soi-même), une difficulté à se contenter de ce que l’on a. Ils rêvent d’une société égalitaire, ou du moins d’une société qui leur donnerait autant qu’à chacun des autres. A l’heure où « l’ascenseur social » est en panne, la manie de se comparer se transforme en souffrance sociale durable et profonde.

 The Observer illustre l’article de Jamie Doward par une photo d’Edith Piaf, avec cette légende : « la figure hantée de la chanteuse Edith Piaf représente un archétype de la tristesse gauloise ». L’illustration est sans doute mal choisie : Edith Piaf était possédée d’une rage de vivre qui versait parfois dans la mélancolie, mais souvent aussi dans la délectation de l’instant de bonheur. Rage de vivre, joie de vivre.

Agnosticisme

 

Reconstitution de la Passion du Christ à Chimayo, Nouveau Mexique. Photo « The Guardian »

Dans The Guardian du 29 mars, jour de la célébration par les Chrétiens du Vendredi Saint, l’écrivaine britannique Roz Kaveney expliquait sa position d’agnostique.

 « Comme beaucoup de non-croyants, je me rappelle la foi, et pas seulement le Vendredi Saint. Je me souviens de l’agréable marmonnement de la liturgie, l’odeur de talc ou la transpiration alcoolisée de la personne agenouillée à côté de moi, le poids que l’absolution retirait et le goût crayeux de rédemption sur ma langue. Je me rappelle du délice hébété des méditations sur l’éternité – jusqu’à ce qu’un jour il devint plus simple et plus clair de ne pas croire en des choses parce qu’elles étaient impossibles, mais d’accepter simplement qu’elles étaient de l’embrouille intellectuelle. Ce n’étaient pas seulement mes propres luttes avec la sexualité et mon identité de femme – c’était la souffrance que je voyais les dogmes religieux infliger partout. La foi était en train de briser mon cœur, mais la foi se brisa d’abord. »

 Les contradictions entre les convictions éthiques des croyants et leurs comportements ne suffisent pas à disqualifier la foi, pas plus que les horreurs perpétrées par le fanatisme religieux. Pour Roz Kaveney, la difficulté réside dans le concept même de texte révélé. Qu’un texte écrit à un moment historique et dans un contexte social déterminés, dans un langage souvent poétique avec une claire intention poétique, puisse être la déclaration infaillible de l’esprit d’un dieu éternel représente un saut de foi trop grand pour beaucoup de gens.

 L’auteur appelle à une position modeste. Il faut accepter l’incertitude : nous ne disposons pas, et ne disposerons jamais, d’un langage adéquat pour parler de la transcendance. Il nous faut vivre généreusement avec les autres et créer du beau comme si des choses meilleures étaient vraies. C’est ce qu’on appelle agnosticisme.

Kaas chante Piaf

Patricia Kaas est actuellement en tournée en France et dans le monde avec son spectacle en hommage à Edith Piaf.

 Patricia Kaas chante 21 chansons d’Edith Piaf, dont on célèbrera en octobre les 50 ans de la mort. Elle a en commun avec Edith des origines populaires, un timbre de voix assuré, une énergie peu commune. Elle est, comme Edith, l’un des rares chanteurs français connus à l’étranger. Des concerts sont programmés cette année à Londres, Helsinki, Istanbul, Shanghai et Tokyo, entre autres destinations européennes et mondiales.

 Son tour de chant n’est pas un « copié – collé » des concerts d’Edith Piaf. Le compositeur Abel Korzienswski, connu pour ses musiques de film, les a profondément réarrangées, de sorte qu’elles portent avec elles non seulement les émotions d’hier, mais les tonalités et couleurs d’aujourd’hui. Un danseur chorégraphie certains morceaux. Le mouvement donne à certaines chansons, telles « emportés par la foule », une grande densité. La mise en scène intègre aussi des images projetées, mais la topographie de la Patinoire de Bordeaux, pas vraiment adaptée à la scène, ne nous a pas permis d’en profiter.

 Dans Sud-Ouest du 21 mars, Patricia Kaas dit d’Edith Piaf : « c’était aussi une passionnée de l’amour, extrême dans tout ce qu’elle faisait, qui s’y est usée… Elle nourrissait ses chansons avec ses défaites amoureuses, cherchait des instants de passion… Sans doute elle aussi, comme moi, avait peur de l’ennui. » Les chansons d’Edith, leur réinterprétation par Patricia prennent aux tripes. Même un amour malheureux, disait Piaf, c’est encore du bonheur. Le spectacle de Kaas en témoigne.

Exposition Félix Ziem au Petit Palais

Félix Ziem, envol de flamands roses

L’exposition Félix Ziem, au Petit Palais à Paris mérite d’être visitée.

 J’ai une affection particulière pour le Petit Palais, bâtiment construit par Charles Girault pour l’exposition universelle de 1900 et qui abrite le musée d’art de la ville de Paris. Le dôme d’entrée est illuminé par des verrières art nouveau, et c’est à l’art nouveau qu’est consacrée la galerie à gauche du dôme, baignée de lumière. Les collections, consacrées à la peinture, à la sculpture et aux arts décoratifs jusqu’au dix-neuvième siècle, sont éclectiques  et présentées avec soin. On y compte de nombreux chefs d’œuvre, de Rembrandt à Courbet et Cézanne. Il fait bon flâner parmi tant de beauté.

 Le Petit Palais consacre une belle exposition au peintre Félix Ziem (1821 – 1911), qui lui avait légué 170 toiles au soir de sa vie, en 1905. C’est une vraie découverte. Ce peintre, aujourd’hui méconnu, connut un grand succès artistique et commercial pendant sa vie, bien que, solitaire et excentrique, il ne se tînt à l’écart des mondanités. Il vécut et travailla à Martigues, dont il aima la lumière, et à Paris. Il s’inspira pour son œuvre de ses voyages en Italie et en Orient. En peignant Venise ou Constantinople, il ne cherchait pas à reproduire fidèlement un paysage urbain, mais à faire rêver.

 La présentation de ses œuvres au Petit Palais sous le titre « j’ai rêvé le beau » enchante en effet le visiteur.

Félix Ziem, Venise