The News of the World

Le scandale des écoutes illégales par les reporters du journal News of the World prend en Grande Bretagne des proportions considérables.

Le patron de presse Rupert Murdoch a décidé de fermer le journal dominical « the News of the World » à la suite de la révélation de pratiques systématiques d’espionnage téléphonique aux fins d’obtenir des scoops. La décision est d’autant plus significative que le journal était leader de la presse du dimanche et qu’il est lié à l’histoire du pays : il avait atteint 8,4 millions d’exemplaires vendus en 1954, un record historique pour la presse, et tirait encore à plus de 2,5 millions ces dernières semaines.

 Pendant longtemps, le groupe Murdoch a essayé de faire croire que les pratiques délictueuses, mises au jour lorsque le Prince Williams s’était rendu compte que son téléphone avait été mis sous écoute, étaient le fait de brebis galeuses isolées. Pendant longtemps, le Parti Conservateur avait cru, ou feint de croire, en cette version au point de recruter, comme directeur de sa communication, Andy Coulson, l’ancien directeur de the News of the World.

 Le journal The Guardian a mené le combat pendant des années pour démontrer que l’espionnage de la vie privée de personnalités était une pratique organisée par la rédaction du journal. L’opinion publique vient de basculer en apprenant que les investigateurs et détectives de the News of the World ne s’intéressaient pas  seulement à des célébrités, dont la vie privée appartient dans une certaine mesure à la chose publique, mais à des gens ordinaires frappés par un drame personnel, comme les familles de soldats tués en Afghanistan. Elle est aussi révulsée par le fait que le journal a très certainement corrompu des agents des entreprises de télécommunication et, pire, de la police.

 Ce qui, plus que tout, a déclenché l’indignation populaire, est le cas de la lycéenne Milly Dowler, enlevée et assassinée en 2002. La police avait découvert que des messages de sa boîte vocale avaient été effacés après sa disparition, ce qui avait entretenu l’espoir qu’elle fût encore vivante. En réalité, les aigrefins de the News of the World s’étaient procuré un accès à ses messages et, craignant que la boîte se sature et qu’ils ne puissent plus accéder au flux entrant des messages, avaient fait le ménage…

 Le Gouvernement britannique persiste pour le moment dans son intention d’autoriser la cession du diffuseur de télévision par satellite Sky, pour un montant de 8 milliards de livres, au groupe Murcoch. Il semble toutefois de plus en plus embarrassé.

 Photo « The Guardian ».

Bagarre de Chats

« Riña de gatos », roman d’Eduardo Mendoza (Editorial Planeta, 2010), nous rend témoins de la situation chaotique qui régnait à Madrid au printemps1936, à la veille de la sédition du Général Franco.

 Expert de la peinture espagnole, en particulier de Velázquez, Anthony Whiteland voyage de Londres à Madrid pour expertiser la collection de tableaux du Duc de la Igualada. Le prétexte est de pouvoir monnayer à l’étranger un patrimoine artistique qui permettrait à sa famille d’échapper à l’imminente révolution bolchevique et de vivre confortablement en exil. La réalité est qu’il s’agit de financer les achats d’armes de la Phalange. Si la collection dans son ensemble n’a pas grande valeur, un tableau retient l’attention de Whiteland : il est convaincu qu’il s’agit d’un Velázquez non répertorié qui, outre son intérêt pictural, révélerait des faits jusque là inconnus de la vie privée de l’artiste. Pour le jeune expert, porter ce tableau à la connaissance du monde et convaincre de son authenticité représenterait un triomphe personnel.

  Le Chef National de la phalange, José Antonio Primo de Rivera, est fiancé à la fille ainée du Duc, mais celle-ci supporte mal sa permanente rivale, la politique. Elle se jette dans les bras de l’Anglais, sur les traces duquel se précipitent aussi les services de sécurité de la République espagnole et les services secrets britanniques.

 L’intrigue est peu crédible et le style du livre souvent poussif. L’histoire n’est pas écrite du point de vue du personnage principal, mais d’un observateur extérieur doté d’un improbable don d’ubiquité. Il reste que ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de sortir dîner dans un bon restaurant de Madrid avec Primo de Rivera et ses principaux lieutenants et que c’est là qu’opère la magie de la littérature !

 Les parties les plus intéressantes du livre sont celles où Mendoza analyse l’équilibre des forces en présence en ces heures critiques où la République va sombrer. Sous le vernis du roman se cache un essai historique convainquant, en particulier son analyse de la phalange. Comment se fait-il que celle-ci a échoué à prendre le pouvoir là où, une dizaine d’années auparavant, le fascisme italien avait triomphé ? L’un et l’autre mouvements avaient pourtant en commun un nationalisme exacerbé, la prétention de dépasser la lutte des classes, le mépris pour la démocratie bourgeoise. Mais la Phalange souffrait de deux handicaps : une hostilité réciproque avec l’armée, datant du temps ou le père d’Antonio Primo de Rivera avait exercé la dictature, et l’incapacité à se présenter comme une force électorale.

Prague

Comme l’an dernier, une réunion professionnelle nous donne l’occasion de vagabonder dans Prague.

Les touristes n’ont à Prague qu’un désagrément : la horde des touristes qu’eux-mêmes s’emploient à gonfler, sur le Pont Charles, dans les rues qui montent au château, dans les ruelles du quartier ancien de la rive droite de la Vltava et dans les innombrables boutiques de cristal de Bohême.

 Prague procure les émotions de Palerme et de Lisbonne réunies. De Palerme, Prague a l’exubérance baroque, les façades tout en rondeurs, les angelots potelés, la souffrance spectaculaire des vierges et des martyrs. Comme à Lisbonne, les rues sont pavées de blanc et de noir : là on monte au château Saint Georges ; ici, au château dont la plus ancienne église est consacrée à Saint Georges.

 Lisbonne et, plus encore Palerme, donnent parfois l’impression d’un décor de théâtre. Comme elles, Prague est une ville habitée d’âmes errantes et d’éternelle beauté.

 Photo « transhumances » : Prague vue du musée Kampa.

Quand est-ce qu’on mange ?

Pour la seconde fois, un groupe d’amis constitué lors de notre séjour madrilène s’est retrouvé fin juin pour un week-end partagé.

 Nous nous retrouvons quatre couples de quinquagénaires ou sexagénaires pour quatre jours de retrouvailles. Nous étions l’an dernier dans la maison de Didier et Frédérique, près de Toulouse. Cette année, il nous revient d’organiser les retrouvailles. Nous avons opté pour une comédie musicale à Londres le vendredi soir, la visite de la ville de Bath le samedi, une promenade au travers de la région des Cotswolds par Bibury, Burford, Bourton on the Water et les jardins de Hidcote le dimanche et la visite de Stratford upon Avon, la ville de Shakespeare, le lundi.

 Il est difficile d’être plus dissemblables. Nos personnalités vont de la timidité réflexive à l’extraversion jubilante. Nos métiers et occupations sont différents, comme le sont nos centres d’intérêt. Nous vivons dans des régions différentes. Pourtant, nous passons un voyage merveilleusement harmonieux. C’est en partie dû au soleil qui brille généreusement. Cela tient aussi en partie au luxe relatif de notre voyage : nous descendons dans des hôtels confortables, nous circulons en voiture, nous n’hésitons pas à nous arrêter dans un pub ou un restaurant, nous visitons des sites remarquables et coûteux. « Quand est-ce qu’on mange » est devenu le refrain souriant de notre voyage : nous veillons à ce que le rythme biologique de chacun soit respecté.

 Nous devons aussi ce moment de bonheur à la gentillesse des Anglais. Dans le restaurant Green Park de l’ancienne gare de Bath, la serveuse prie aimablement des consommateurs de nous laisser une table suffisante pour notre groupe de huit personnes ; la même scène se produira dans le pub le plus ancien de Stratford upon Avon, où un couple nous laisse aimablement sa place.

 Nous savons saisir les opportunités : un champ de coquelicots à photographier, un chœur répétant un concert dans l’Abbaye de Bath, un pianiste de rue jouant d’un drôle d’instrument de son invention, un rock endiablé au son d’une guitare près du bar d’un pub, la douceur d’un déjeuner dans le jardin secret d’un restaurant à l’écart de la foule, le goût amer d’une bière ou d’un cidre de la région, la sieste dans un pré des jardins du manoir d’Hidcote.

 Au fil des conversations, nos vies prennent de l’épaisseur : les gens que nous aimons, les joies et soucis professionnels, les lieux que nous aimons et ceux que nous visitons, nos projets de vacances. Et notre souci immédiat et partagé : « quand est-ce qu’on mange ? » ! L’amitié se fonde aussi sur les nourritures terrestres.

 Photo « transhumances ».