Surfer la vie

Dans « Surfer la vie, comment sur-vivre dans la société fluide » (LLL, Les liens qui libèrent, 2012), Joël de Rosnay se pose la question de comment construire et penser le monde de demain. Passionné de surf, il a choisi ce sport comme fil rouge du livre.

 Nous devons apprendre à vivre dans un monde « fluide ». Les repères solides et intemporels tendent à disparaître. Ce qui compte désormais, ce sont les interrelations et interdépendances de multiples phénomènes qui dessinent des configurations sans cesse changeantes. Rien ne sert de s’accrocher à des certitudes ou à des dogmes. Il faut apprendre à juger à chaque instant les forces à l’œuvre et calculer la meilleure trajectoire.

 De Rosnay utilise le surf comme métaphore de l’entrée dans l’ère de la fluidité. « Le surfeur tire avantage et plaisir d’un équilibre dynamique entre des flux, dans une fluidité continue du parcours et des mouvements. La vague représente un premier flux, qui roule et se déplace vers la plage (…) Sur la vague, la trajectoire presque parallèle de la planche, que maintient le surfeur pour accroître sa vitesse, représente un deuxième flux. Le troisième, c’est la dynamique de la position du surfeur sur la planche : trop en avant, la planche pique, trop en arrière, il perd la vague. Son adaptation à la glisse de sa planche crée donc une série de mouvements et de positionnements continus qui se matérialisent comme un flux contrôlé dans le temps et dans l’espace ».

 Le surf n’est pas seulement un sport. C’est aussi un art de vivre. Joël de Rosnay en évoque deux caractéristiques : une forte composante communautaire, qui se traduit par le fait qu’à tout moment les surfeurs apprennent les uns des autres, qu’ils ont un devoir de secours mutuel et qu’ils évitent de se nuire ; et aussi une approche raisonnée du risque. L’auteur revient à plusieurs reprises sur le  « principe d’attrition » opposé au « principe de précaution ».  Selon le principe de précaution, on s’interdit d’engager quelque action que ce soit qui puisse supposer un risque ; l’attrition au contraire consiste à accepter la possibilité de pertes mais à tout mettre en œuvre pour en limiter l’ampleur. Dans notre société française gavée de discours de peur, réaffirmer que le « risque zéro » n’existe pas et qu’un excès de précaution paralyse est bon à entendre.

 Joël de Rosnay applique la métaphore du surf à l’univers numérique : l’expression de « surfer la toile » est déjà entrée dans le vocabulaire courant. Il décrit l’évolution des réseaux sociaux, qui ne se limiteront pas dans l’avenir à la production et à l’échange de biens immatériels, mais incluront la production décentralisée d’objets ou d’énergie. Il plaide pour une « diététique » de l’information : choisir ce que l’on « mange et boit » sur le Web, situer l’information dans son contexte, s’accorder des pauses de déconnexion entre les immersions. Il cite Michel Serres, qui écrit que l’espace métrique, référé par des distances, est peu à peu remplacé par un espace de voisinage : des personnes mues par une même passion sur deux continents différents peuvent se sentir plus « voisines » que des personnes habitant sur le même palier d’immeuble. Il développe le concept de « Web symbiotique », qui décrit la symbiose croissante entre le cerveau et les outils technologiques.

 Le dernier chapitre, intitulé « des règles simples pour surfer la vie », est particulièrement intéressant. De Rosnay insiste sur l’altruisme et mentionne les principes du donnant – donnant de Robert Axelrod : « il recommande par exemple de ne pas être jaloux de la réussite de l’autre ; de ne pas être le premier à faire cavalier seul ; de pratiquer la réciprocité dans tous les cas ; de ne pas se montrer trop malin ; d’enseigner aux gens à se soucier les uns des autres ; d’éviter les conflits inutiles en coopérant aussi longtemps que l’autre coopère ; d’éviter de se montrer susceptible si l’autre fait cavalier seul de manière injustifiée ; de faire preuve d’indulgence (de bienveillance) après avoir riposté à une provocation ; d’avoir un comportement transparent pour que l’autre joueur puisse s’adopter à votre mode d’action ; d’enseigner la réciprocité (donner de la valeur à l’altruisme) ; d’améliorer les capacités de reconnaissance (la stratégie et le « profil » de l’autre) ; de savoir reconnaître la coopération et la réciprocité ; enfin de se montrer soucieux des conséquences de ses actes dans le futur. ».

 A la suite de Patrick Viveret, il nous invite à « vivre intensément ce voyage de vie consciente dans l’univers qu’est l’humanité ». Et pour cela, à nous désintoxiquer de nos peurs qui conduisent à l’enfermement identitaire ; et à nous désintoxiquer du stress permanent dans l’entreprise en raison de la compétition et de la concurrence, érigées en véritable règle de vie, presque en art de vie.

 De Rosnay fait l’éloge de la Franc-maçonnerie, dont les concepts d’amour fraternel, d’assistance bienfaisante et de vérité sont, selon lui, particulièrement pertinents pour ce monde fluide sur lequel il nous invite à surfer la vie.

Inconnu à cette adresse

« Inconnu à cette adresse », livre écrit en 1938 par l’écrivaine américaine Kressmann Taylor, constitue un témoignage bouleversant sur la nazification des esprits après l’accession au pouvoir d’Hitler.

 Très court – seulement une cinquantaine de pages – le livre de Kressmann Taylor se présente comme un échange de correspondance entre deux amis associés dans une galerie d’art à San Francisco. Tous deux sont allemands. Martin Schulse rentre en Allemagne en 1932, juste avant la nomination d’Hitler comme Chancelier ; Max Eisenstein est Juif et reste en Californie.

 Les deux hommes se connaissent intimement et s’apprécient. Martin a même été l’amant de la sœur de Max, Griselle, une actrice de théâtre. Mais le nazisme va ouvrir entre eux une brèche. Peu à peu, Martin va se laisser subjuguer par un leader qui permet aux Allemands de redresser la tête, de reconstruire leur pays et d’aller de l’avant. Peu à peu, il va laisser son gangréner son esprit par la haine de la race juive. Lorsque Griselle, poursuivie par la police du régime, cherche refuge chez lui, il ne l’accueille pas ; il écrit froidement à Max qu’elle est morte des suites de son imprudence.

 Max se venge : il écrit à Martin des lettres qui l’incluent dans sa famille juive, l’associent au commerce d’œuvres d’artistes que le régime considère comme décadents et l’invitent à se rendre à Zurich et Moscou. La dernière de ces lettres est renvoyée à Max avec la mention « inconnu à cette adresse ». Martin, après avoir joué la carte du régime, vient d’être à son tour englouti.

Último Elvis

Último Elvis, premier film du jeune réalisateur argentin Armando Bo, nous met dans les pas d’un ouvrier qui s’est si totalement identifié avec son idole que sa propre personnalité finit par se dissoudre.

 A l’usine, tout le monde appelle Carlos Gutiérrez « Elvis ». Carlos ne ressemble guère à Elvis Presley, si ce n’est peut-être à l’Elvis des dernières années gagné par l’obésité. Mais le soir, recruté par une agence de sosies, il prête sa voix à son idole et finit par s’identifier totalement avec lui.

 Carlos/Elvis vit sur une autre planète que ses proches, séparé de sa femme Alejandra qu’il appelle Priscilla et étranger à sa petite fille qu’il a naturellement dénommée Lisa Marie. Un accident de voiture d’Alejandra et Lisa Marie va l’obliger à s’occuper de la fillette et à devenir, un peu, le père qu’Elvis ne s’est jamais autorisé à devenir. Ceci va-t-il le détourner de son projet, celui de fêter ses 42 ans à Memphis, Memphis où Elvis est mort à l’âge de 42 ans ?

 Armando Bo a choisi pour le rôle d’Elvis le chanteur qu’il avait initialement retenu pour être le coach de l’acteur principal : John MacInemy débute donc au cinéma avec ce film. Il y apporte une émotion à fleur de peau, en particulier dans l’interprétation des chansons. Les deux personnages féminins sont bien servis par Griselda Siciliani dans le rôle d’Alejandra et la jeune Margarita López dans celui de Lisa Marie.

 Último Elvis est un beau film, tout en sensibilité, basé sur un scénario solide et original. Il semble que ce soit la première fiction jamais réalisée sur le mythe d’Elvis Presley. Il constitue un bel hommage au travail musical du chanteur.

John MacInemy dans le rôle de Carlos/Elvis

L’Art au creux de la main

 

Premier Baiser de Frédéric Charles Victor de Vernon

Le Musée des Arts Décoratifs de Bordeaux accueille jusqu’au 18 mars une exposition intitulée « l’art au creux de main » consacrée à un art méconnu, celui de la médaille, aux dix-neuvième et vingtième siècles.

 Le Musée des Arts Décoratifs est installé dans un superbe hôtel particulier, l’Hôtel Lalande, achevé en 1779 à l’apogée  de la richesse de la ville de Bordeaux. Ses collections sont présentées sur trois étages. On est étourdi par tant de beaux objets, mobilier, céramiques, verres, tapis, du style Louis XVI à l’Art Déco des années 1920. La bourgeoise bordelaise aimait plus que tout les meubles amples aux formes galbées, souvent fabriqués en acajou : ils furent fabriqués pendant 150 ans jusqu’au début du 19ième siècle, ce qui fit rater à la ville l’aventure de l’Art Nouveau.

 J’ai découvert au musée la faïence de Bordeaux, lancée au début du dix-huitième siècle mais qui connut son heure de gloire au siècle suivant avec la fabrique de Bataclan créée par l’Irlandais David Johnston, auquel succéda en 1845 Jules Vieillard. Les faïences « Vieillard » furent popularisées par les Expositions universelles et connurent un immense succès.

 L’exposition « Au creux de la main » a été organisée par la Monnaie de Paris et mise en scène par Christian Lacroix. Des vitrines ont été mises en place dans les salles du musée, de sorte que sa visite suit un double parcours, collections permanentes et exposition. La médaille est un art méconnu, pour une bonne raison : par définition elle est hagiographique, ce qui la prive de l’irrévérence et de l’impertinence qui caractérisent l’œuvre d’art. Pourtant, nombre d’objets présentés sont d’une grande beauté. J’ai en particulier aimé « Eve et le Serpent », d’Henry Dropsy, « Premier baiser » de Frédéric Charles Victor de Vernon et « Baigneuse » de Pierre Turin.

L’hôtel de Lalande, siège du Musée des Arts Décoratifs de Bordeaux