LOL, Lots of Love

Le Palace Theatre de Watford vient de produire « LOL, Lots of Love », une chorégraphie de Luca Silvestrini sur la communication virtuelle sur la Toile.

 LOL est une abréviation que l’on met en conclusion d’un SMS ou d’un courriel en anglais. Elle se lit « Lots Of Love » (de l’amour en quantité), mais aussi « Laugh Out Loud », (rire à gorge déployée). De fait, la chorégraphie de Silvestrini est hautement comique et le public du Palace Theatre, en majorité jeune ce soir, ne boude pas son plaisir.

 S’agit-il d’ailleurs vraiment d’une chorégraphie ? Le spectacle relève d’un genre complètement nouveau, qui emprunte au théâtre (les danseurs parlent), au cirque (les danseurs sont aussi des acrobates) et au mime (les danseurs expriment des sentiments par leurs corps). Il utilise la vidéo, et notamment des images de visages prises par une webcam. Il s’appuie sur une bande son qui fait la part belle au crépitement de claviers d’ordinateurs.

 Le spectacle est une satire de la société Facebook et Twitter. Dans la première scène, un acteur est empêtré dans un amas de câbles électriques. Il est rejoint par cinq autres personnages. Ils disent des phrases tirées de manière aléatoires de « chats » sur Internet. Leurs corps se croisent, se frôlent, se touchent, ils prennent appui les uns sur les autres, virevoltent, tombent, se relèvent. Les individus semblent des atomes de Bohr, animés d’un mouvement continuel dénué de sens.

 Nous voici sur un site de rencontre. Les personnages essaient de se définir, de définir le prince charmant ou la femme de leur vie. Ici, l’humour reste présent et l’on rit à chaque instant, mais on est dans l’humour noir. On ressent chez eux une oppressante solitude, un besoin d’amour béant, mais ils formulent leur désir sur le registre d’Internet : cocher les cases. Le langage corporel exprime l’intensité du désir mais aussi l’abîme d’incommunication qui s’ouvre entre des humains qui ne se regardent pas.

 Dans la scène suivante, c’est la rencontre réelle de personnes qui se sont trouvées sur la Toile. Mais quel comportement adopter ? Il y a de la précipitation, et même de la violence, de la timidité, de la maladresse. Le spectacle se termine comme il a commencé. Un personnage tient dans les bras un amas de câbles. Il l’enlace tendrement et esquisse un pas de danse avant de s’endormir avec lui, comme avec la femme rêvée qu’Internet ne lui a pas permis d’atteindre.

 Les six comédiens danseurs sont formidables. « LOL, Lots of Love » est un spectacle tonique, drôle et tragique à la fois. Recommandable !

 Photo « The Guardian » : Kip Johnson dans LOL, Lots of Love

Les Acacias

Le film « Les Acacias » de l’Argentin Pablo Giorgelli (2011) nous raconte, presque sans paroles,  la naissance d’une relation entre un homme et une femme meurtris par la vie, par la magie d’une fillette de quelques mois.

 Rubén (Germán De Silva), homme d’une quarantaine d’années, est chauffeur routier. Au volant d’un camion datant des années soixante, cahotant et bruyant, il conduit un chargement de bois d’acacia du Paraguay à Buenos Aires. Son patron lui a demandé de prendre comme voyageuse Jacinta (Hebe Duarte), mais ne l’a pas informé que Jacinta emmènerait avec elle son bébé de cinq mois, Anahi.

 Le début du voyage est éreintant. Rubén ne supporte pas les cris de la petite fille affamée ni les pauses nécessaires pour lui faire prendre son biberon et la changer. Mais Anahi, avec ses yeux tout noirs grands ouverts, est fasciné par cet homme concentré et silencieux. Peu à peu le rempart se fissure. Rubén apprend que Jacinta s’est mise en route pour trouver du travail en Argentine et fuir la misère, et qu’Anahi n’a pas de papa ; Jacinta apprend que Rubén est père d’un garçon qu’il n’a pas vu depuis huit ans.

 Tout dans ce film, qui n’a pour seule bande sonore que le bruit lancinant du camion d’acacias, est dans les regards qui s’évitent et se rencontrent, la main calleuse du chauffeur routier rencontrant celle de la fillette, une bouteille d’eau partagée. Il semble ne rien se passer, et pourtant dans le huis-clos de la cabine du camion se joue, peut-être, la naissance d’un amour.

 Photo du film « Les Acacias ».

David Hockney à la Royal Academy of Arts

La Royal Academy of Arts de Londres présente jusqu’au 9 avril une remarquable exposition des œuvres du peintre britannique David Hockney : « David Hockney : a bigger picture » (une vue plus large).

 Les paysages de Hockney frappent par l’intensité des couleurs et aussi par leur ambigüité, entre figuratif et onirique : les œuvres réalisées sur site penchent vers le réalisme, celles peintes de mémoire en studio laissent davantage de place à la fantaisie. La plupart des œuvres présentées par l’exposition sont récentes, au point qu’une salle entière est consacrée à des toiles peintes l’an dernier spécifiquement pour l’exposition.

 On trouve chez Hockney la même obstination que chez Monet peignant les nymphéas ou la cathédrale de Rouen par différentes saisons, à des heures différentes et sous des lumières différentes. La première salle présente quatre toiles représentant un paysage du Yorkshire, le pays natal du peintre, dans chacune des quatre saisons. Hockney note qu’en hiver les branches semblent se tendre vers le ciel, comme pour quémander les rayons du soleil, alors qu’en été elles ploient sous la gravité du feuillage.

 Les paysages d’Hockney ne sont pas perçus du point de vue d’un observateur extérieur. Il entend, comme dans l’art chinois, immerger le spectateur dans le paysage et lui donner de multiples angles de vue. Dans la ligne du cubisme, il casse la perspective et ouvre de multiples possibles.

 David Hockney s’est toujours aidé de la technologie. Dans les années soixante, il s’inspirait pour ses peintures de polaroïds collés. Depuis 2008, il travaille sur un i-Pad, ce qui lui permet d’aller plus vite de l’idée initiale à la réalisation et multiplie son pouvoir créateur. A soixante quinze ans, il se trouve dans une phase d’exceptionnelle fécondité artistique. Ses dernières toiles nous font pénétrer dans la majesté et la magie de Yosemite Park, dans la Californie, son pays d’adoption. D’autres chefs d’œuvre sont à venir.

 Illustration : tableau de David Hockney, pile de bois en hiver

Nous prendrons Manhattan

La chaîne de télévision britannique BBC4 vient de produire un téléfilm sur les débuts du photographe britannique David Bailey à la revue Vogue et sa rencontre, professionnelle et sentimentale, avec la modèle Jean Shrimpton : « we’ll take Manhattan », nous prendrons Manhattan.

 Ecrit et réalisé par John McKay, le film décrit le voyage en 1962 à New York du photographe et de la modèle, sous la responsabilité de la rédactrice en chef du magazine Vogue Lady Clare Rendlesham. Insolent, mal élevé, têtu, David voit en Lady C l’incarnation de ce qu’il abhorre : l’art figé dans les conventions. Clare rend largement à David et Jean leur animosité. Elle ne supporte pas ces jeunes qui viennent du milieu populaire, ne connaissent rien aux règles de la mode et pourtant prétendent tout savoir. David exige de photographier Jean dans des sites où la mode n’avait jamais songé pénétré, un grillage dans une zone industrielle délaissée ou les colonnes d’aération au sommet d’un immeuble. Sur le Pont de Brooklyn, il refuse de prendre Manhattan pour toile de fond, expliquant qu’il n’est pas un photographe de cartes postales. Le conflit avec Lady Clare va jusqu’au point de rupture. Mais les clichés de David sont parvenus jusqu’à la direction de Vogue à Londres : ils débordent de créativité et d’énergie. Ils sont exactement ce dont le magazine avait besoin pour se réinventer et pour s’adresser à un public nouveau – les jeunes – qui feront au même moment le succès des Beatles.

 Le téléfilm de John McKay rend présent le processus créatif du photographe : David est envoûté par Jean, il la dévore des yeux, il provoque ses émotions. Ses instantanés transforment une belle femme en une star d’une divine beauté. La fraction de seconde ouvre sur l’éternité. Michelangelo Antonioni s’était déjà inspiré du personnage de Bailey pour son film Blow-up, devenu un hymne à l’art de la photographie. Joué par deux jeunes acteurs formidables, Aneurin Barnard et Karen Gillan, « Nous prendrons Manhattan » provoque des émotions semblables.

 Photo du téléfilm « We’ll take Manhattan » : Aneurin Barnard (David Bailey) et Karen Gillan (Jean Shrimpton).