We need to talk about Kevin

Le film de Lynne Ramsey, “we need to talk about Kevin”, qui parle de la situation de parents dont un enfant est un dangereux psychopathe, est profondément dérangeant.

 Eva (Tilda Swinton) était une auteur de livres de voyage réputée, une belle femme adorée par un gentil mari (John C. Reilly), la mère de deux beaux enfants élevés dans une banlieue chic du New Jersey. Elle vit maintenant seule, sous tranquillisants, dans une maison minable régulièrement aspergée de sang par un voisinage hostile. Elle trouve un petit travail dans une agence de voyage, mais un jour par semaine, elle va visiter Kevin (Erza Miller), son fils. Kevin est en prison pour avoir perpétré dans un collège un massacre analogue à celui de Colombine ou d’Utoya ; archer d’élite, il avait selon un plan prémédité assassiné son père et sa sœur, puis toute une classe de petites filles dans le gymnase où elles venaient danser.

 La cible réelle de l’attentat est Eva. Dès le berceau, la relation entre l’enfant et la mère sont pathologique. La cinéaste nous montre Eva arrêtant le berceau près d’un marteau-piqueur dont le bruit monstrueux couvre l’espace d’un instant les braillements du bambin. Enfant, Kevin imaginera mille manières de contrarier sa mère, de la faire souffrir et de la pousser à bout de nerfs. Adolescent, il cause un accident domestique qui entraîne pour sa petite sœur la perte d’un œil. « Il faut que nous parlions des enfants », répète Eva à son mari Franklin, mais nous ne les voyons parler ensemble que lorsque Franklin lui annonce leur séparation. Kevin entend la conversation. Franklin lui dit qu’il ne connait pas le contexte. « Je suis le contexte », répond Kevin, et il a raison : tout dérive de sa haine inexpiable pour sa mère.

 On est tenté de parler du caractère démoniaque de Kevin, glacial calculateur dénué d’humanité. Professeur à Cambridge, Simon Baron-Cohen s’oppose à cette interprétation : nul ne peut situer le « démon » dans le cerveau, mais on sait quelles sont les zones du cerveau qui s’activent lorsqu’une personne éprouve de l’empathie pour une autre. « Des psychopathes comme Kevin ont un degré zéro d’empathie affective (ils ne se préoccupent pas le moins du monde des sentiments de quelqu’un d’autre), mais ils ont une excellente empathie cognitive (ils sont capables de s’insinuer dans l’esprit de quelqu’un en se représentant la manière dont une personne pense, veut ou ressent ; ils sont capables de manipuler les autres par la tromperie).

 La vie d’Eva est maintenant complètement centrée autour de la personne de Kevin, dont elle entretient la chambre et qu’elle visite chaque semaine. Peut-être est-ce ce que Kevin recherchait. A la fin du film, dans le parloir glacial de la prison, il étreint sa mère, celle qu’il s’est toujours refusé à appeler « maman ».

 Le film est construit comme une mosaïque de courtes scènes relatives à des moments différents, aujourd’hui, la petite enfance de Kevin, son adolescence. Le spectateur suit la divagation de l’esprit d’Eva, qui cherche la clé du drame : en est-elle responsable ? La première scène nous montre Eva ballotée dans la foule lors d’une bataille de tomates dans une petite ville espagnole. Le rouge de sang est le fil rouge de ce film magnifique et troublant.

 Photo du film « we need to talk about Kevin ».

William Morris à Two Temple Place

William Morris, le pic-vert, 1885

Un nouveau lieu d’exposition vient de s’ouvrir au public à Londres : Two Temple Place. Le premier artiste exposé est William Morris, proche des préraphaélites.

 Two Temple Place, situé tout près de la Fondation Courtauld en bordure de la Tamise à Londres, est l’hôtel particulier que le millionnaire William Waldorf Astor fit construire en 1895. L’édifice est aujourd’hui propriété d’une « charity » (organisation de bienfaisance), Bulldog Trust, dont la vocation est d’aider d’autres « charities » à sortir d’une mauvaise passe financière. Il est loué pour des soirées privées « posh » (chic). Pour la première fois le mois dernier il s’est ouvert au grand public pour une exposition intitulée « William Morris, Story, Memory, Myth ».

 Sévère à l’extérieur, l’édifice est d’un luxe somptueux à l’intérieur. La cage d’escalier est éclairée par une verrière dans l’esprit de l’art nouveau. Les bois rares triomphent dans les  bas reliefs, les sculptures et les frises. L’opulence est partout, qui réchauffe mais d’une certaine manière aussi, étouffe.

 

Two Temple Place

Pour sa première exposition publique, Bulldog Trust a profité de l’opportunité de la fermeture pour travaux de la William Morris Gallery de Walthamstow, au nord-est de Londres. Il y a là une certaine ironie : Waldorf Astor avait chargé un concurrent de Morris de l’aménagement de son palais ; Morris de son côté, dont les idées socialistes étaient bien arrêtées, n’aurait probablement pas accepté la commande.

 « La Carte et le Territoire » de Michel Houellebecq évoque le personnage de William Morris, artiste, fondateur d’une coopérative ouvrière qui fut un succès industriel, militant socialiste. L’exposition présente des tapisseries, des céramiques et des papiers peints inspirés de légendes médiévales que Morris avait patiemment recueillies.

 Londres est riche de musées et d’exposition. Two Temple Place vaut le déplacement.

Pourquoi j’ai aimé le Tintin de Spielberg

A sa sortie en Grande Bretagne, « Les aventures de Tintin, le secret de la Licorne », film de Steven Spielberg a déchaîné des réactions passionnées et parfois hostiles. J’ai aimé ce film, dont je pense que le caractère innovateur aurait plu à Hergé.

 Dans The Guardian de 18 octobre, Nicholas Lezard écrit : « En sortant du nouveau film de Tintin mis en scène par Steven Spielberg, je me suis retrouvé pendant quelques secondes trop abasourdi et mal à l’aise pour parler ; parce que j’avais été obligé de regarder deux heures de violence littéralement insensée perpétrée sur quelque chose que j’aime tendrement. En fait, la violation était si forte que je me suis retrouvé comme si j’avais été témoin d’un viol (…).

 L’expérience de lire une bande dessinée n’est pas la même que celle de regarder un film. C’est lent, calme et intime, et dans l’enfance on s’y livre typiquement couché sur le ventre, le livre devant soi, les jambes dressées perpendiculairement aux genoux, chevilles croisées, la pose classique de l’enfant absorbé par un texte (…) Tel qu’il est, le film a transformé un travail d’art subtil, complexe et beau en la grandiloquence typique de la superproduction moderne, Tintin pour les débiles ».

 Deux jours plus tôt, Xan Brooks avait écrit dans le même journal « là, à l’écran, on voit les vieux et attachants personnages d’Hergé, relevés comme Lazare et remis à gambader. Mais l’étincelle est partie, leurs yeux sont empoussiérés, et regarder leur cirque est comme faire la fête avec des fantômes. Tournez le dos ; ne rencontrez pas leur regard. Quand on regarde le vide, le vide nous regarde à son tour. »

 Tintinophile dans mon enfance, j’ai voulu me faire une opinion personnelle. Et j’ai aimé le film. Dans la première scène, sur un marché bruxellois Hergé lui-même fait le portrait de Tintin. C’est comme un passage de relais. Avant sa mort en 1983, il avait indiqué Spielberg comme celui qui saurait donner vie à ses personnages au cinéma. Il ne s’était pas trompé.

 La technique de l’animation numérique, qui fait jouer de vrais acteurs mais leur donne l’apparence de personnages dessinés, est bien adaptée à Tintin, personnage indéfini évoluant dans le monde réel. La 3-D donne aux images une profondeur que la succession de plans différents dans les dessins d’Hergé parvenait à créer.

 Spielberg prend des libertés par rapport aux scénarios d’Hergé, mélange le Crabe aux Pinces d’Or et le Secret de la Licorne, censure les chapelets d’injure du Capitaine Haddock, invente un descendant à Rackham le Rouge, imagine une bataille homérique de grues portuaires. Mais Hergé lui-même n’avait cessé de se réinventer : Tintin au Tibet n’avait guère de point commun avec Tintin au Congo, si ce n’est la compagnie de Milou. Spielberg reste fidèle aux aspects les plus contestables de l’œuvre d’Hergé, la clôture dans un monde masculin misogyne comme l’exaltation d’un héros invulnérable, aussi expert malgré son jeune âge dans le langage Morse que dans l’interprétation des symboles bibliques. Mais introduire des femmes intelligentes et belles ou montrer Tintin incompétent n’aurait-il pas ruiné le mythe ?

 Il y a des scènes magnifiques dans le film de Spielberg. Les Dupondt se font ouvrir l’appartement d’un kleptomane qui vole les portefeuilles uniquement pour le plaisir de les conserver par ordre alphabétique ; la pièce est dans la pénombre, encombrée de rayonnages ; la scène est pleine de poésie et d’humour. Tintin, Haddock et Milou marchent dans les dunes (la 3-D ici fait merveille) sous un soleil accablant, terrassés par la soif ; Haddock a la vision du vaisseau de son ancêtre émergeant à la crête d’une dune comme d’une vague. Dans le palais de l’Emir, la Castafiore donne un récital ; sa voix puissante indispose Milou et Haddock avant que ses vibrations réduisent en éclats les verres de lunette de l’Emir, les coupes de champagne et la cage de verre à l’épreuve des balles qui sert d’écrin à la maquette de la Licorne.

 Spielberg n’a pas mis en scène les albums de Tintin. Il invente son Tintin. Les enfants présents autour de moi dans la salle du cinéma Vue de Watford étaient effrayés, émerveillés, amusés, émus aux larmes. Comme je l’étais, il y a cinquante ans, à plat ventre sur mon lit, le livre devant moi, les jambes à la verticale des genoux et les chevilles croisées.

 Photo du film « Tintin et le secret de la Licorne » de Steven Spielberg.

Vanessa et Virginia

Vanessa and Virginia, de Susan Sellers (Two Ravens Press, 2008) raconte l’attachement passionnel et la rivalité destructrice de Vanessa et Virginia Stephen, devenues par leur mariage Vanessa Bell (1879 – 1961) et Virginia Woolf (1882 – 1941).

 « Transhumances » a consacré une chronique à Charleston, la maison de campagne du groupe de Bloomsbury, ce groupe d’amis intellectuels de haute volée qui incluait, outre les deux soeurs, le peintre Duncan Grant, l’économiste John Maynard Keynes ou le critique d’art Roger Fry. Susan Sellers nous fait pénétrer dans l’intimité du groupe de Bloomsbury. Son roman est écrit à la première personne par Vanessa Bell, qui fut en effet la cheville ouvrière du groupe jusqu’à sa mort. Il est centré sur la relation entre les deux sœurs, sur la supériorité que Virginia faisait souvent cruellement peser sur sa sœur et sur l’appui qu’elle mendiait auprès d’elle lorsque rôdait la dépression.

 Soutien de famille après la mort de sa mère, la belle et mélancolique Julia Stephen, Vanessa prend son envol après le décès de son père et celui de son jeune frère Thoby. Elle devient une femme et une artiste libre, épanouie dans son art et dans son corps de femme.  Elle épouse un écrivain, Clive Bell, dont elle a deux garçons, Julian et Quentin. L’infidélité de Clive, qui a une affaire avec Virginia entre autres maîtresses, crée peu à peu un vide qu’elle comble par une relation intense avec Duncan Grant, avec qui elle partage la passion de la peinture. Duncan est un homosexuel affirmé, mais sera le père du troisième enfant de Vanessa, Angelica. Comme le mariage de Vanessa et de Clive n’a jamais été dissous, Angelica sera réputée enfant de Clive. Elle ne saura la vérité sur sa filiation qu’à l’âge adulte.

 La rivalité de Vanessa et Virginia s’insinue jusque dans le scénario de leur mort. Une nuit, accablée de désespoir par l’éloignement de Duncan, Vanessa pénètre dans les eaux froides de la rivière Ouse, près de Charleston et de Lewes. Au dernier moment, elle se débat et regagne la rive. Virginia lui fait jurer de ne pas recommencer. Quelques années plus tard, Vanessa, écrasée de douleur par la mort de son fils Julian sur le front républicain de la guerre civile espagnole, dit à Virginia qu’elle ne peut plus continuer dans la vie et qu’elle s’estime dégagée de son serment. Le lendemain, Virginia descend dans la rivière Ouse les poches pleines de pierres. Elle a volé à Vanessa jusqu’à son suicide. Vanessa, aînée de trois ans de Virginia, lui survivra vingt ans.

 Le roman de Susan Sellers est constitué d’une multitude de tableaux de la vie des deux sœurs, qui ensemble constituent un portrait vivant de deux personnalités formidables. Si le livre fait parler Vanessa la peintre et non Virginia l’écrivaine, ce n’est pas par hasard. Sellers voit l’histoire de sœurs Stephen avec un regard de peintre. Elle s’attarde longuement sur la technique picturale de Vanessa. Celle-ci peint un artiste debout et une femme agenouillée travaillant à ses côtés. « Comme je m’écarte de la toile pour inspecter mon travail, je remarque quelque chose d’extraordinaire. Malgré mon intention de mettre l’artiste au premier plan, c’est le fond rayé et la luminosité de la femme agenouillée qui attirent l’œil. J’étudie ma peinture plus attentivement. Alors que l’artiste est sombre, plombé, la femme irradie la vie. Elle est dans son élément quand elle peint. Les tons de son chemisier, l’éclat orange sur sa bottine sont en harmonie avec la vibrante toile de fond. Je me rends compte de ce que j’ai fait quelque chose de rare. J’ai peint une femme qui est heureuse. »

 Illustration : portrait de Virginia Woolf par Vanessa Bell, 1912, National Portrait Gallery