Intouchables

« Intouchables », film d’Olivier Nakache et Eric Tolédano, est devenu un succès du box-office par la magie du bouche à oreille. Il est vrai que dans un environnement morose, il fait passer un salutaire vent d’optimisme.

 Un ami de Philippe (François Cluzet), grand bourgeois collectionneur d’art devenu infirme à la suite d’un accident de parapente, vient le prévenir du passé judiciaire de Driss, l’homme qu’il a choisi comme aide de vie : « ce qui l’intéresse, c’est ton argent, ces gens-là n’ont aucune pitié ». « C’est justement ce que je cherche, répond Philippe : pas de pitié ! ».

 Driss (Omar Sy) est un grand gaillard sénégalais qui vit ou survit dans une banlieue sordide nommée Berlioz, un nom qui résonne tout autrement pour Philippe. S’il se présente dans l’hôtel particulier de Philippe à l’entretien d’embauche pour le poste d’aide de vie, c’est simplement pour ne pas perdre le bénéfice des Assedic. Mais dans le casting des candidats, Driss est le seul qui ne soit pas d’un ennui abyssal. Philippe donne sa chance à Driss. Il se laisse séduire et bousculer par l’énergie et l’impertinence de cet homme si étranger à son monde.

 Une belle scène du film est lorsque Philippe emmène Driss « prendre l’air » à bord de son jet privé. Le but du voyage est aussi de s’envoler en parapente. Philippe renoue avec sa passion d’avant l’accident ; Driss est terrorisé, mais finit par partager avec Philippe l’ivresse d’un moment de pure liberté.

 « Intouchables » est un film drôle et émouvant, porté par des acteurs formidables.

 Photo du film « Intouchables ».

555 Jeudi Rouge

Le premier roman de Jerôme Cazes est un thriller financier haletant sur fond de crise bancaire mondiale aigüe. Un banquier ambitieux et cynique y voit l’occasion unique de faire main basse sur son rival ; une improbable équipe d’indignés tente de cristalliser l’opposition mondiale à la spéculation internationale.

 Philippe Lenoir est le président d’une grande banque française. Son objectif est de mettre la main sur une banque rivale. La crise des bons émis par les collectivités locales américaines devrait lui en fournir l’occasion. La banque qu’il préside a développé un produit financier sophistiqué qui saucissonne et dilue le risque de ces bons. La banque rivale, sa proie, l’a commercialisé auprès d’investisseurs chinois. Des faillites en chaîne aux Etats-Unis font crouler le château de cartes : la tension monte entre la Chine, dont le gouvernement s’estime spolié, et les pays occidentaux ; le cours des actions bancaires s’effondre et les banques les plus fragiles manquent de liquidité. Lenoir entend mettre son rival dans les cordes et l’obliger à se rendre à l’évidence : la capitulation est la seule issue raisonnable.

 Eric Pothier dirigeait l’une des filiales de la banque présidée par Lenoir. Il croit en l’économie réelle et se méfie des innovations financières spéculatives. Pour Lenoir, Eric est devenu une nuisance : ce sont les produits financiers sophistiqués qui représentent l’avenir de la banque, pas « l’épicerie » des comptes courants et des crédits aux entreprises. Eric est brutalement révoqué. Dans la foulée, il est victime d’un infarctus. Mais voici que son épouse relève le défi et entraîne avec elle une improbable équipe qui réunit la directrice d’une petite agence de communication, une employée de Chine Nouvelle prostituée de luxe à ses heures perdues ainsi que les anciens directeurs pays d’Eric. La crise financière est un fléau qui détruit des millions d’emplois et endommage la vie des gens dans le monde entier. La spéculation financière en est la cause. Il faut qu’au niveau international, les activités de « banque casino » soient séparées de la banque traditionnelle et qu’elles soient strictement encadrées.

 Une course de vitesse s’engage alors que la crise s’amplifie d’heure en heure. La petite équipe « d’indignés » tourne des films sur le thème du « carton rouge » qui sanctionne les tricheries des footballeurs, et devrait sanctionner celles des banquiers spéculatifs. Philippe Lenoir est d’un total cynisme, ajustant en permanence paroles et actions sur ce qui sert son projet stratégique. Lorsque la banque centrale européenne vient en aide à son rival, il ravale sa rage et affiche dans la presse sa grande satisfaction : l’important est de brouiller les messages et d’avancer ses pions dans l’ombre.

 Qui l’emportera ? Lenoir est tout proche du but. Tous les moyens sont bons, de l’intimidation à la corruption et au sabotage. Du côté de « Carton Rouge », les obstacles s’accumulent, mais « elles », les indignées, ne sont pas prêtes à rendre les armes.

 « 555 » est un nombre mythique chinois qui, aux oreilles des traders affolés, a une tonalité d’Apocalypse. Que sera le jeudi rouge qui s’annonce ? Le jour de la victoire d’un prédateur, ou celui de la prise de conscience des citoyens ?

 « 555 jeudi rouge » peut être téléchargé gratuitement sur http://www.555-jeudirouge.fr.

There But For The

 

“There but for the”, roman d’Ali Smith (Hamish Hamilton, 2011) est l’un des livres remarquables de l’année 2011. Son titre est les premiers mots d’une expression toute faite : « there but for the grace of God go I » (je ne vais là que par la grâce de Dieu). Il indique en lui-même l’esprit de l’ouvrage, dans lequel la trituration du langage tient une place de choix.

 Brooke Bayoude est une petite fille de 10 ans, délurée et « clever » (intelligente) au point de se définir comme « cleverist », consacrée à l’intelligence comme un « artist » se consacre à l’art. Elle tient sur un carnet Moleskine un journal intitulé « le fait est », où elle accumule des annotations sur les faits avérés qu’elle rencontre dans sa vie. Son cadre de vie est Greenwich, un faubourg de Londres en aval de la City sur la Tamise. Greenwich est un site extraordinaire. La ville est partagée par le méridien, une partie dans l’hémisphère ouest, une partie à l’est. Elle comporte un observatoire, qui permet de regarder les étoiles, ou bien de grossir des scènes de rue. Elle est traversée par les flots de la Tamise, mais aussi par les flots de l’histoire. Un tunnel piétonnier permet de se rendre dur l’autre rive à pieds secs. Un bateau musée, le Cutty Sark, a été détruit par un incendie mais est en cours de restauration.

 « Le fait est » qu’il se passe des choses extraordinaires à Greenwich. Brooke participe avec ses parents à un dîner chez les Lees. Parmi les convives se trouve Mark Palmer, qui a lui-même amené un homme qu’il connaît depuis quelques jours, Miles Garth. Au moment du dessert, Miles monte à l’étage et s’enferme dans la chambre d’amis. Lorsqu’à bout de patience, quelques semaines plus tard, ses hôtes involontaires finissent par parler à la presse, Miles se transforme en « Milo » et une véritable foule se rassemble sous la fenêtre close, attendant du mystérieux ermite un oracle ou une guérison. On monte des tentes, on vend des objets souvenirs.

 Ali Smith imagine une fable dans la veine du « Baron Perché » d’Italo Calvino, absurde et réjouissante. Mais la fable est aussi troublante. Alors que le Baron Perché était au centre du roman de Calvino, Garth est le point autour duquel se concentre la foule, mais il est comme absent. La fillette Brooke est présente tout au long du roman, mais elle ne le cristallise pas. Les personnages sont attachés les uns aux autres par des liens qui peuvent remonter à des dizaines d’années mais aucune structure ne les maintient ensemble et ils sont finalement très seuls.

 L’un des personnages du roman, Anna, vient de démissionner de son poste de travailleur social dans un centre d’accueil de travailleurs émigrés, Centre for Temporary Permanence. Elle était pourtant bien notée par ses supérieurs, qui jugeaient « qu’elle avait exactement la bonne attitude de présence absente ». C’est exactement l’attitude de Garth : il est bien là, dans la chambre d’amis, occupé à parcourir 3000 miles sur un vélo d’appartement immobile, mais s’il était absent, la foule pourrait tout aussi bien le croire présent.

 Les personnages du roman, Brooke en tête, jouent avec les mots : « Observatory » devient ainsi « Observe a Tory », Observe un Conservateur ! Lors de sa rencontre avec Mark, l’homme qui l’invitera au dîner chez les Lees, Miles Garth joue avec le mot « but », (mais) : « ce que j’aime particulièrement avec le mot « mais », maintenant que j’y pense, c’est qu’il vous emmène toujours sur une voie de traverse, et que là où il vous emmène est toujours intéressant ».

 Pendant le dîner que Garth quittera pour se cloîtrer dans la chambre d’amis, un convive parle du charme d’Internet : « son charme est une sorte de tromperie qui parle d’une nouvelle manière de se sentir seul, un semblant de plénitude mais en réalité un nouveau niveau de l’enfer de Dante, un cimetière rempli de zombies, plein de faux indices, de fausse beauté, faux pathos, de fausse douleur, les visages de marionnettes, hommes et femmes du monde entier occupés à se branler de site en site, une grande mer de bas fonds cachés. De plus en plus, le pressant dilemme humain : comment se frayer un chemin propre entre les obscénités. »

 Le roman  charrie les joies et les désespoirs de personnes que le langage réunit et sépare. Isolé pendant des mois dans la chambre d’amis, Miles Garth devenu Milo fait une cure de silence.

 

Habemus Papam

Le  film de Nanni Moretti, Habemus Papam, vient de sortir en Grande Bretagne sous le titre « We have a pope » et a y a reçu un accueil mitigé.

 A la surprise générale, c’est un outsider, le cardinal Melville (Michel Piccoli) qui est élu pape par le conclave des cardinaux. Une foule immense acclame la fumée blanche, mais au moment d’apparaître au balcon, l’élu s’effondre et hurle son désespoir et sa terreur. Le balcon est vide. L’Eglise catholique entre en crise. Le désespoir pousse les cardinaux à faire appel au « pape » des psychanalystes, joué par Nanni Moretti lui-même. La première partie du film manie avec brio l’intrigue, l’humour et la critique sociale d’un monde ecclésiastique infantilisé.

 C’est à partir de là que certains critiques britanniques désapprouvent Moretti, en tant que metteur en scène. Ils s’attendaient à un face à face serré entre deux personnalités, le pape et le psychanalyste, un peu à la manière du Discours d’un Roi. Au lieu de cela, le pape disparait du Vatican en costume civil, se mêle au peuple de Rome, marmonne son égarement dans un tramway parmi des passagers étonnés de son monologue, se mêle à une troupe de théâtre qui répète une pièce de Tchekhov. Il découvre qu’il est un acteur raté. L’Eglise aurait besoin d’un leader fort capable d’imprimer les changements indispensables ; il n’est qu’un suiveur, il n’est pas fait pour le rôle. Ici aussi les critiques se font entendre : pourquoi ne pas avoir mis en scène la révolution nécessaire dans l’Eglise Catholique, réconciliation avec la sexualité et distanciation d’avec les pouvoirs ?

 En réalité, l’égarement du pape n’est pas l’égarement du scénario. Pendant que Melville maraude dans les rues de Rome en proie à la dépression, le porte–parole du Vatican emploie un garde suisse comme figurant dans son appartement et le psychanalyste vedette organise un tournoi de volleyball entre les cardinaux. Le film glisse dans l’absurde parce que son personnage central a implosé et que le collège des cardinaux n’a pas plus de consistance qu’un décor de carton plâtre.

 Je retiens du film deux scènes formidables. Les cardinaux organisent un premier face à face entre le pape élu et le psychanalyste. Il est toutefois interdit de parler de subconscient et de sexe, et le conclave au grand complet est témoin de cet entretien intime. Un peu plus tard, Melville dîne dans une trattoria avec la troupe d’acteurs qui interprètent Tchekhov. La télévision allumée dans la salle à manger a un unique sujet : la crise angoissante traversée par l’Eglise Catholique. Un expert s’exprime d’un ton ferme avant de balbutier et de confesser que, finalement, il n’a aucun avis !

 Photo du film « Habemus Papam ».