Le Musée Magritte de Bruxelles

J’ai eu l’occasion de voir à Liverpool l’exposition « René Magritte, le principe de plaisir ». Je retrouve le peintre belge dans le musée qui lui est entièrement consacré sur la Place Royale de Bruxelles.

 Le musée a été ouvert il y a deux ans dans le cadre rénové de l’Hôtel Altenloh de la Place Royale à Bruxelles. Il est organisé sur 5 niveaux, dont 3 pour les collections elles-mêmes. Il se visite de haut en bas, dans un ordre chronologique correspondant à des périodes de la vie de l’artiste : 1898 – 1929, 1930 – 1950 et 1951 – 1967.  Dans la salle d’accueil, au sous-sol, des comédiennes portent un cadre vide et l’essaient dans différentes positions sur une photo de l’artiste coiffé de son légendaire chapeau melon. Le cadre se déplace ensuite dans le groupe des visiteurs et quelques-uns se trouvent encadrés comme objets d’une œuvre d’art mouvante. C’est une bonne introduction à la peinture volontairement « hors du cadre » de Magritte.

 Environ 200 œuvres de Magritte sont exposées, parmi lesquelles ce qu’il désignait comme « travaux imbéciles », des affiches de publicité qui dénotent pourtant son style puissant et original. On trouve aussi des photos des personnalités qui ont fortement influencé l’artiste, en particulier le groupe surréaliste.

 Des phrases de Magritte sont mises en exergue, et mises en parallèle de ses œuvres. J’apprécie particulièrement celle-ci : « j’aime l’humour subversif, les tâches de rousseur, les genoux, les longs cheveux de femme, le rêve des jeunes enfants en liberté, une jeune fille courant dans la rue ».

 Illustration : couverture du livre « qu’est-ce que le surréalisme ? » par André Breton, illustrée par René Magritte

Les femmes du sixième étage

« Les femmes du sixième étage », film de Philippe Le Guay sorti sur les écrans français en février dernier, raconte une jolie et improbable histoire d’amour.

 Pour nous qui avons vécu à Madrid, voir de grandes actrices espagnoles comme Natalia Verbeke et Carmen Maura aux côtés de Fabrice Luchini et Sandrine Kiberlain est source de plaisir et de nostalgie. Ensemble, ils donnent au film de Philippe Le Guay énergie, humour et profondeur.

 Dans les années soixante, Jean-Louis Joubert (Fabrice Luchini) est l’héritier d’une charge d’agent de change, l’époux de Suzanne (Sandrine Kiberlain) et le père de deux garçons formatés par l’éducation des bons pères. Sa vie est grise ; celle de Suzanne, débordante de futilité.

 Suzanne recrute comme bonne Maria (Natalia Verbeke), une jeune espagnole fraîchement arrivée à Paris comme tant d’émigrants fuyant la misère et la dictature franquiste. Il se trouve que Maria habite une chambre minuscule au sixième étage du même immeuble. Les autres chambres sont aussi occupées par des espagnoles. La vie y est dure : il n’y a pas l’eau courante et les WC sont chroniquement bouchés.

 Peu à peu, Jean-Louis, « Monsieur », se fascine pour cet univers si différent, juste au-dessus de lui : un groupe de femmes qui souffrent pour elles-mêmes et les êtres chers restés au pays, qui se déchirent entre bigotisme et anticléricalisme, qui se prêtent main forte en cas de coup dur, qui partagent la paella, le vin de Malaga et le Flamenco. La fascination est d’autant plus forte qu’elle s’accompagne d’un désir de plus en plus fort pour Maria.

 Suzanne est incapable de comprendre ce qui est en train de changer en son mari. Son entourage de petites bourgeoises parle d’une nymphomane briseuse de mariages : ce personnage fantasmé a pour elle plus de réalité que la communauté de femmes qui vit à l’étage au-dessus ou que Maria elle-même, vraie fée du logis que son statut de domestique est censé déposséder de son corps de femme. Expulsé de l’appartement familial, Jean-Louis se réfugie dans l’une des chambres de bonne du sixième étage. Après la pension, après le service militaire, après le mariage, il savoure le bonheur d’avoir enfin une chambre pour lui tout seul !

 Le scénario du film est original, mais c’est le jeu des acteurs qui en fait la force : le masque gris de Jean-Louis se fissure peu à peu pour laisser doucement percer le sourire ; Maria passe de la surprise face à ce patron si peu conventionnel au rejet violent et à l’amour, au moins pour un soir.

 « Les femmes du sixième étage » est un bon film comique. Mais il est plus qu’un divertissement : il décrit la « transhumance » de Jean-Louis, de Maria et, au bout du compte, même de Suzanne, d’un état de non-vie à la découverte de la liberté.

 Photo du film « les femmes du sixième étage », Fabrice Luchini et Natalia Verbeke.

La Carte et le Territoire

Il est vrai que le Prix Goncourt fait vendre. Il m’a valu de recevoir en cadeau « La Carte et le Territoire »,  roman de Michel Houellebecq (Flammarion, 2010), et il m’a donné envie de le lire.

 Je n’avais jamais lu Houellebecq. Cette première expérience m’a étonné. Le livre fait entrer l’auteur dans son cadre : l’écrivain est l’un des principaux personnages du roman. Le peintre Jed Martin lui a demandé de préfacer le catalogue de son exposition, qui connait un succès tel que les œuvres se vendent pour des centaines de milliers d’euros. En remerciement, le romancier reçoit son portrait et, avec lui, son arrêt de mort : il sera sauvagement assassiné par le voleur de l’œuvre.

 Le livre sort du cadre : commencé vers 2010, il se termine vers 2040, à la mort de Jed Martin. La France est redevenue un pays rural, tout entier consacré au tourisme vert pour une clientèle internationale dont les Chinois représentent une notable proportion.

 Les deux personnages principaux, Jed Martin et Michel Houellebecq, sont présentés comme des misanthropes accablés de solitude et, dans le cas de Houellebecq, sérieusement alcooliques. Ils n’ont pas, pourtant, de penchant suicidaire : lorsque le père de Jed fait part à son fils de son intention de recourir aux services de Dignitas pour interrompre sa vie, Jed tente de l’en dissuader ; lorsque son père a mis son projet à exécution, Jed passe à tabac une employée de la clinique dans un accès de furie.

 On trouve dans le livre une fascination pour les procédés industriels et les mécanismes de marché. Les objets tiennent beaucoup de place dans la vie de Jed, une belle voiture, un vêtement agréable à porter, plus de place probablement que la belle Olga devenue son amante. C’est au point que Jed peint des objets, tels que des cartes de géographie, avant de connaître la gloire en représentant ceux qui produisent ces objets. La carte est plus intéressante que le territoire, dit-il.

 L’auteur prête au père de Jed une fascination pour William Morris, un artiste, designer, écrivain, militant socialiste et fondateur d’une coopérative ouvrière de papiers peints dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Morris était l’ami du préraphaélite Dante Gabriel Rossetti, avant que ce dernier devînt l’amant de sa femme Jane Burden. Comme les préraphaélites, il était passionné par la redécouverte de la nature et le rêve d’une activité industrielle redevenue artisanale qui ne l’abîmerait pas.

 Michel Houellebecq est fasciné par des objets qui, comme une belle voiture, ne peuvent être produits que par une industrie sophistiquée et mondialisée. C’est pourtant à une France post industrielle – ou peut-être préraphaélite – qu’il nous incite à aspirer.

 J’ai lu ce livre avec un intérêt soutenu, malgré le désespoir qui transpire et malgré les pages de descriptions plates comme un article d’encyclopédie. Lire Houellebecq ne m’a pas déçu.  

La La La Human Steps

Sadlers Wells, une salle de spectacles londonienne consacrée à la danse, a donné récemment « New Work », la dernière œuvre du chorégraphe québécois Édouard Lock.

 La danse est par essence une forme d’art en trois dimensions. Lock, qui a créé la troupe « La La La Human Steps »  il y a une trentaine d’années, met la tridimensionnalité au carré en ajoutant à la chorégraphie la musique et l’image. Trois musiciens interprètent sur scène des adaptations modernes des opéras Didon et Énée de Purcell (1689) et Orphée et Eurydice de Gluck (1774). Plusieurs fois apparaissent projetées les images de femmes, jeunes et âgées, filmées en buste dans une attitude méditative. Leur sérénité n’est peut-être qu’apparente car elles réajustent leurs cheveux ou leur vêtement et cherchent du regard quelque chose ou quelqu’un en dehors du cadre.

 Ce qui se passe sur scène n’est pas serein. Les danseurs sont comme happés dans un tourbillon d’angoisse et de furie. Ils tournent sur eux-mêmes, battent de leurs bras comme des papillons effrayés, se frôlent l’un l’autre et se manipulent comme des marionnettes sans jamais rencontrer la paix.

 La scène est éclairée par des spots de lumière blanche provenant de projecteurs en arrière plan en aplomb de la scène. Les mouvements sont comme fragmentés, le drame se joue en noir et blanc et le visage des danseurs est illisible, ce qui ajoute au sentiment de cauchemar qui se déprend de la mise en scène.

 Le spectateur cherche souvent dans le ballet beauté et harmonie. Ce que Lock nous transmet, c’est au contraire un reflet de notre monde cruel.

 Photo de « La La La Human Steps, New Work » d’Édouard Lock.