Festen, par le Théâtre Nottara de Bucarest

Le Barbican Centre de Londres a récemment programmé Festen (Célébration), adaptation au théâtre par le danois Thomas Vinterberg de son film. La pièce était mise en scène par Vlad Massaci, le directeur du théâtre Nottara, de Bucarest.

 Helge Klingenfeld-Hansen (Alexandru Repan) réunit sa famille dans l’hôtel qu’il possède et où ses quatre enfants ont grandi. En fait, dit son épouse Else, trois enfants. La fille aînée, Linda, s’est suicidée récemment. On fête le soixantième anniversaire de Helge.

 Christian (Ion Grosu), le fils ainé,  frère jumeau de Linda, demande la parole. Il dévoile un secret enfoui depuis trente ans : lui et sa sœur ont été violés par leur père systématiquement pendant des années. Helge est une forte personnalité. Magnanime, il pardonne à son fils égaré cet accès de délire. Il gagne la première manche ; grands-parents, épouse, frère et sœur veulent passer à autre chose.

 Christian est sur le point d’abandonner. En tête à tête avec Helge, il lui marmonne des excuses pour avoir gâché sa fête d’anniversaire. Mais il se reprend et mène une seconde offensive. Il l’accuse du meurtre de Linda, pour l’avoir poussée au suicide. Cette fois, la réunion de famille tourne à la foire d’empoigne. On frappe Christian, on l’évacue de force de la salle du festin.

 Mais voici qu’Helene, la sœur cadette de Christian, donne lecture d’une lettre d’adieu de Linda, qui confirme, de l’outre-tombe, qu’elle s’est donnée la mort parce qu’elle se sentait incapable de construire sa vie à cause des abus subis de son père. Michael, le fils le plus jeune, indique à Helge qu’il doit partir. Ce dernier, vaincu et exilé de ses proches, rend hommage à Christian : « tu as mené un beau combat mon fils ».

 La pièce était jouée dans « The Pit », un théâtre de poche au sous-sol du Barbican. Les spectateurs étaient disposés dans trois travées en U. L’espace central était occupé par la longue salle du banquet d’anniversaire de Helge. Il se déprenait de la mise en scène un angoissant sentiment de huis clos. Un cinéaste, invité pour « l’anniversaire », prenait des gros plans des personnages, reproduits sur des écrans vidéo. Magie du théâtre : Linda, la sœur morte, circulait pieds nus entre les convives de cette étrange célébration. Dans la dernière scène, Christian prend le siège de son père, et Linda sa place à table au milieu de la famille.

 Formidable soirée théâtrale, avec pour seule frustration de ne pas comprendre le roumain et de devoir lire les surtitres anglais.

 Photo de la pièce Festen par le Théâtre Nottara de Bucarest au Barbican Centre.

Affectueusement trompée

Angelica Garnett est maintenant une dame de 93 ans qui vit à Forcalquier environnée de livres et de tableaux. Son livre, « Deceived with Kindness » (Random House, 1984, traduit en France chez Christian Bourgeois sous le titre « trompeuse gentillesse »), raconte son enfance dans le groupe de Bloomsbury et son difficile chemin vers la maturité.

 Angelica naquit le jour de Noël 1918 de Vanessa Bell, l’un des membres du Groupe de Bloomsbury et l’épouse de Clive Bell. Ce n’est qu’à l’âge de 17 ans que sa mère lui apprit qu’elle était fille de Duncan Grant et non de son mari.

 Dans son livre, Angelica s’attaque à la tâche de comprendre comment cette tromperie initiale a pollué son enfance et sa vie de jeune adulte. « Vanessa n’avait peut-être pas compris qu’une fille désire être possédée par son père, et cela Clive n’était pas en situation de le faire », écrit-elle. D’un côté, Angelica eut une enfance privilégiée, au contact intime de personnalités exceptionnelles comme Virginia Woolf, sa tante, ou Maynard Keynes, un ancien amant de Duncan. Elle fut encouragée à peindre et à jouer de la musique. Elle eut la chance de voyager, en particulier en France. Mais ce fut aussi une enfance « gâtée », au sens fort du terme. A l’école, la relation particulière de sa mère avec la directrice l’exemptait de passer des examens. Il n’y avait pas vraiment à son égard d’exigence, d’étapes à franchir.

 Angelica décrit Duncan comme un homme délicieux et tout en finesse, mais totalement incapable d’assumer un conflit ; Vanessa elle-même semblait un roc de l’extérieur, mais souffrait d’une croissante minimisation de soi-même. Au seuil de ses vingt ans, Angelica n’avait pas pu se construire elle-même. Elle finit par céder aux pressantes demandes en mariage de David « Bunny » Garnett, alors âgé de 48 ans. Nul ne lui avait dit que, de 1916 à 1918, Bunny avait vécu en couple avec son père Duncan, alors qu’ils étaient objecteurs de conscience à Charleston. Vanessa ne lui avait pas révélé qu’elle-même avait refusé une demande en mariage de Bunny.

 La maternité (quatre filles dont deux jumelles) remplit la vie d’Angelica malgré la catastrophe de son mariage avec Bunny. Ses relations avec sa mère restèrent difficiles jusqu’à la mort de Vanessa en 1961 : le non-dit était trop lourd et installait entre les deux femmes gêne et silence.

 Angelica mit plusieurs années à écrire « Deceived with Kindness ». Mais cet exercice de lucidité lui permit de surmonter les souffrances accumulées. A quatre-vingt dix ans passés, épanouie dans la peinture et l’écriture, elle se disait plus jeune et heureuse que lors de ses vingt ans.

 Son livre est d’une grande profondeur psychologique. Il contient aussi des portraits affutés de personnalités  du groupe de Bloomsbury qui ont marqué durablement la culture en Grande Bretagne et dans le monde.

 Photo The Guardian : Angelica Garnett

Caramel

J’avais été enthousiasmé par le second film de la Libanaise Nadine Labaki, « et maintenant, on va où  » (2011). J’ai voulu voir le CD de son premier film, Caramel (2007).

 Le caramel, c’est la substance à haute température que le salon de beauté de Layale, à Beyrouth, utilise pour épiler ses clientes. Le caramel sent bon la fleur de canne et la cannelle. L’extraction des poils collés au caramel répandu sur les jambes est douloureuse. Le film Caramel est bien décrit par son titre : d’un côté, la joie de vivre de femmes qui vivent du salon ou en sont les voisines, d’un autre côté les pressions sociales qui les asservissent douloureusement.

 Layale est l’amante d’un homme marié dont la femme est par ailleurs sa cliente ; elle mettra du temps avant de céder à l’amour du petit policier d’en face qui lui pardonne ses contraventions. Nisrine va se marier, mais doit préalablement se faire recoudre l’hymen dans une clinique ; la jolie Rima penche pour le sexe faible et, comme garçon manqué, est préposée à la mise en route du groupe électrogène lors des coupures de courant ; Jamale rêve d’un grand rôle au cinéma et d’oublier qu’elle a dépassé la quarantaine ; Tante Rose, la voisine, sacrifie sa vie à sa sœur Lili, la folle du quartier : acceptera-t-elle les avances de Monsieur Charles, un septuagénaire qui en pince pour elle ?

 Layale (Nadine Labaki elle-même) a rendez-vous avec son amant pour fêter son anniversaire. Les hôtels respectables exigent sa carte d’identité pour s’assurer ce que son visiteur est bien son mari. Elle finit par être acceptée dans un bouge infâme fréquenté par des prostituées. Elle passe l’après-midi à nettoyer la chambre crasseuse, à la décorer, à gonfler des ballons de baudruche. Son amant s’excuse au dernier moment : il ne peut s’absenter de sa femme. En fin de soirée, les copines viennent remonter le moral de Layale. « Heureusement qu’il n’est pas venu, dit Rima, ton gâteau était horrible ! ».

 Caramel est un beau film, tout en délicatesse, sur la difficulté et la beauté d’être femme au Proche Orient.

 Photo du film Caramel.

We need to talk about Kevin

Le film de Lynne Ramsey, “we need to talk about Kevin”, qui parle de la situation de parents dont un enfant est un dangereux psychopathe, est profondément dérangeant.

 Eva (Tilda Swinton) était une auteur de livres de voyage réputée, une belle femme adorée par un gentil mari (John C. Reilly), la mère de deux beaux enfants élevés dans une banlieue chic du New Jersey. Elle vit maintenant seule, sous tranquillisants, dans une maison minable régulièrement aspergée de sang par un voisinage hostile. Elle trouve un petit travail dans une agence de voyage, mais un jour par semaine, elle va visiter Kevin (Erza Miller), son fils. Kevin est en prison pour avoir perpétré dans un collège un massacre analogue à celui de Colombine ou d’Utoya ; archer d’élite, il avait selon un plan prémédité assassiné son père et sa sœur, puis toute une classe de petites filles dans le gymnase où elles venaient danser.

 La cible réelle de l’attentat est Eva. Dès le berceau, la relation entre l’enfant et la mère sont pathologique. La cinéaste nous montre Eva arrêtant le berceau près d’un marteau-piqueur dont le bruit monstrueux couvre l’espace d’un instant les braillements du bambin. Enfant, Kevin imaginera mille manières de contrarier sa mère, de la faire souffrir et de la pousser à bout de nerfs. Adolescent, il cause un accident domestique qui entraîne pour sa petite sœur la perte d’un œil. « Il faut que nous parlions des enfants », répète Eva à son mari Franklin, mais nous ne les voyons parler ensemble que lorsque Franklin lui annonce leur séparation. Kevin entend la conversation. Franklin lui dit qu’il ne connait pas le contexte. « Je suis le contexte », répond Kevin, et il a raison : tout dérive de sa haine inexpiable pour sa mère.

 On est tenté de parler du caractère démoniaque de Kevin, glacial calculateur dénué d’humanité. Professeur à Cambridge, Simon Baron-Cohen s’oppose à cette interprétation : nul ne peut situer le « démon » dans le cerveau, mais on sait quelles sont les zones du cerveau qui s’activent lorsqu’une personne éprouve de l’empathie pour une autre. « Des psychopathes comme Kevin ont un degré zéro d’empathie affective (ils ne se préoccupent pas le moins du monde des sentiments de quelqu’un d’autre), mais ils ont une excellente empathie cognitive (ils sont capables de s’insinuer dans l’esprit de quelqu’un en se représentant la manière dont une personne pense, veut ou ressent ; ils sont capables de manipuler les autres par la tromperie).

 La vie d’Eva est maintenant complètement centrée autour de la personne de Kevin, dont elle entretient la chambre et qu’elle visite chaque semaine. Peut-être est-ce ce que Kevin recherchait. A la fin du film, dans le parloir glacial de la prison, il étreint sa mère, celle qu’il s’est toujours refusé à appeler « maman ».

 Le film est construit comme une mosaïque de courtes scènes relatives à des moments différents, aujourd’hui, la petite enfance de Kevin, son adolescence. Le spectateur suit la divagation de l’esprit d’Eva, qui cherche la clé du drame : en est-elle responsable ? La première scène nous montre Eva ballotée dans la foule lors d’une bataille de tomates dans une petite ville espagnole. Le rouge de sang est le fil rouge de ce film magnifique et troublant.

 Photo du film « we need to talk about Kevin ».