Traditions Africaines à la Base Sous-marine

La Base Sous-marine de Bordeaux présente jusqu’au 17 mars une superbe exposition intitulée « Traditions africaines, l’œil du collectionneur ».

 La Base Sous-marine de Bordeaux a été construite par l’armée allemande en 1941 et utilisée jusqu’à la libération de Bordeaux en août 1944 pour la maintenance et l’avitaillement des sous-marins. C’est un énorme bâtiment de béton d’une superficie de plus de 45.000 m², qui comportait plusieurs bassins, des centrales électriques et thermiques, une zone technique, des bureaux, des magasins et des ateliers. Lors de la retraite de l’occupant, les installations furent dynamitées. Il ne restait plus, à l’extrémité du bassin à flot, au nord de Bordeaux, qu’une horrible coque vide et laide.

 La ville de Bordeaux en a fait un équipement culturel qui accueille des expositions, des festivals, des spectacles d’art vivant. Eclairée de l’intérieur, l’énorme bâtisse est fascinante, sorte de grotte mythologique léchée par la Garonne, matrice dont on sent bien que l’art peut surgir.

 L’exposition « Traditions africaines, l’œil du collectionneur » a sa place dans ce cadre extraordinaire.   Elle présente des merveilles de l’art africain issues de sept collections privées : reliquaires, masques rituels, cimiers, statues d’ancêtres, figures funéraires, produits par une trentaine de populations d’Afrique de l’Ouest, du Mali à l’Angola. Elle prend le point de vue du collectionneur : selon quels critères choisit-il d’acheter un objet, qu’est-ce qui lui donne de la valeur, comment est-il connecté à la civilisation qui l’a produit, comment détecter une contrefaçon ?

 Dans l’obscurité de la caverne sous-marine, les objets sont éclairés avec soin. Ils semblent avoir partie liée avec la nuit, la danse, les tripes.

 La presse n’a guère parlé de cette magnifique exposition. Puissent les lecteurs bordelais de « transhumances » contribuer au bouche à oreille !

La base sous-marine de Bordeaux

Didon et Enée au Grand Théâtre de Bordeaux

L’opéra « Didon et Enée » de Henry Purcell est actuellement donné au Grand Théâtre de Bordeaux.

 Le Grand Théâtre de Bordeaux, avec sa grande salle à l’italienne de mille places, se prête particulièrement bien à la musique baroque. Henry Purcell, qui composa l’opéra Didon et Enée en 1687, près d’un siècle avant l’inauguration du théâtre, s’y serait senti à l’aise.

 Le metteur en scène Bernard Lévy a pourtant choisi la modernité. Les chanteurs sont en costume d’aujourd’hui et la scène est dépouillée. Sur un écran en fond de scène est projetée la traduction du livret. A la fin de chaque acte, les phrases dites apparaissent nettement, puis s’emmêlent, se tordent et disparaissent dans un nuage digital.

 La reine de Carthage Didon (Isabelle Druet) aime le roi de Troie Enée (Florian Sempey) qu’elle reçoit en son palais. Mais des sorcières malicieuses font croire à Enée que la raison d’état l’appelle à Rome. Didon meurt de chagrin.

 Le metteur en scène souligne le côté comique des sorcières, qui s’amusent à délivrer à Enée un faux message de Jupiter et à précipiter ainsi la ruine de Didon. Le mal n’est pas l’absence de lien social et la prévalence de haines enracinées, comme dans la vraie vie. Il est l’effet d’un jeu, une sorte de pile ou face joué par des sorcières rigolotes. C’est baroque et troublant.

 En première partie, le directeur musical Sébastien d’Hérin propose plusieurs œuvres de Purcell. On est frappé par la multiplicité de ses influences, de Lulli aux danses celtiques d’Ecosse.

L’Art au creux de la main

 

Premier Baiser de Frédéric Charles Victor de Vernon

Le Musée des Arts Décoratifs de Bordeaux accueille jusqu’au 18 mars une exposition intitulée « l’art au creux de main » consacrée à un art méconnu, celui de la médaille, aux dix-neuvième et vingtième siècles.

 Le Musée des Arts Décoratifs est installé dans un superbe hôtel particulier, l’Hôtel Lalande, achevé en 1779 à l’apogée  de la richesse de la ville de Bordeaux. Ses collections sont présentées sur trois étages. On est étourdi par tant de beaux objets, mobilier, céramiques, verres, tapis, du style Louis XVI à l’Art Déco des années 1920. La bourgeoise bordelaise aimait plus que tout les meubles amples aux formes galbées, souvent fabriqués en acajou : ils furent fabriqués pendant 150 ans jusqu’au début du 19ième siècle, ce qui fit rater à la ville l’aventure de l’Art Nouveau.

 J’ai découvert au musée la faïence de Bordeaux, lancée au début du dix-huitième siècle mais qui connut son heure de gloire au siècle suivant avec la fabrique de Bataclan créée par l’Irlandais David Johnston, auquel succéda en 1845 Jules Vieillard. Les faïences « Vieillard » furent popularisées par les Expositions universelles et connurent un immense succès.

 L’exposition « Au creux de la main » a été organisée par la Monnaie de Paris et mise en scène par Christian Lacroix. Des vitrines ont été mises en place dans les salles du musée, de sorte que sa visite suit un double parcours, collections permanentes et exposition. La médaille est un art méconnu, pour une bonne raison : par définition elle est hagiographique, ce qui la prive de l’irrévérence et de l’impertinence qui caractérisent l’œuvre d’art. Pourtant, nombre d’objets présentés sont d’une grande beauté. J’ai en particulier aimé « Eve et le Serpent », d’Henry Dropsy, « Premier baiser » de Frédéric Charles Victor de Vernon et « Baigneuse » de Pierre Turin.

L’hôtel de Lalande, siège du Musée des Arts Décoratifs de Bordeaux

1892

Extrait de l’annuaire statistique de la France 1892, Bibliothèque Nationale de France, Gallica.

Dans le cadre d’une recherche documentaire pour un futur livre, je me suis intéressé à l’annuaire statistique de la France pour 1892, année de naissance de deux de mes grands-parents.

 L’annuaire inclut plus de 600 tableaux. Dans certains cas, les statistiques sont d’une très grande précision. Ainsi la Justice Criminelle fournit-elle une description précise des 8.881 suicides enregistrés en France en 1891, par sexe, par tranche d’âge, par état civil et va jusqu’à répertorier 21 causes de l’acte fatal.

 Je me suis particulièrement intéressé à Bordeaux et à la Gironde. Bordeaux s’est dépeuplé : 236.725 habitants en 2009, 6% de moins qu’en 1892. En revanche, la Gironde compte aujourd’hui 1,4 millions d’habitants, soit 80% de plus, dont environ 1 million vivent dans l’aire urbaine de Bordeaux.

 Sans surprise, la population de la Gironde est plus âgée aujourd’hui qu’en 1892 : les moins de 20 ans représentent actuellement 24% de la population contre 32% ; les personnes âgées de 60 ans ou plus, 21% de la population contre 13%. On a célébré 5.537 mariages en 2009, 14% de moins qu’en 1892 ; mais on a enregistré aussi 3.447 divorces, 20 fois plus que les 166 actés en 1892.

 Plus de la moitié des habitants de la Gironde en 1892 dépendaient de l’agriculture. Ils sont aujourd’hui environ 5%.

 Il y avait en 2009 81.357 immigrés en Gironde, beaucoup venus d’Afrique du Nord et d’Afrique sud saharienne : ils étaient huit fois moins nombreux en 1892, et venaient principalement d’Europe.

 Le Port de Bordeaux était en 1892 le quatrième port de France, après Marseille, Le Havre et, curieusement, Paris. Son activité représentait alors environ de tiers de celle des deux leaders. Marseille et Le Havre sont toujours au sommet du classement, mais le trafic de Bordeaux ne représente plus qu’un dixième de celui de Marseille. En 1892, une partie significative du trafic maritime se faisait encore par des navires à voiles : ce n’est que vingt ans plus tôt que le tonnage transporté par des navires à vapeur avait dépassé celui des navires à voile.

 En 1891, l’annuaire avait été établi sous l’égide du Ministère du Commerce, de l’Industrie et des Colonies. En 1892, le nom du Ministère remplace la référence aux Colonies par Téléphone et Télégraphe. C’est qu’une révolution est en cours, semblable par son ampleur à celle d’Internet aujourd’hui. Bordeaux ne compte que 1.088 abonnés au téléphone en 1892. Mais le nombre de communications interurbaines s’accroît par un facteur 8 en quatre ans, de 1889 à 1893.

 L’examen attentif de l’annuaire statistique révèle des réalités troublantes. En 1892, 5.225 garçons et 1.101 filles se trouvaient en établissement d’éducation correctionnelle en France. Un établissement spécial pour fille existait à Cadillac, en Gironde. Parmi ces enfants, 45 garçons et 32 filles étaient détenus « par voie de correction paternelle ». Les conditions sanitaires étaient épouvantables : près d’un enfant sur trois tomba malade cette année là ; 62 garçons et 17 filles décédèrent, soit 1.2% de la « cohorte », comme disent les statisticiens.

 Les statistiques ont l’aridité des chiffres. Mais, dans leur idéal d’objectivité, elles révèlent à qui sait les lire des réalités humaines.