Comme Liverpool, Nantes et Bordeaux, Liverpool dut sa prospérité au dix-huitième siècle au commerce triangulaire entre l’Europe, l’Afrique et le Nouveau Monde.
Le musée de la ville de Bristol, M Shed, consacre une section au commerce triangulaire (illustration ci-dessus) : les navires partaient chargés de marchandises manufacturées en Europe, vêtements, armes ou alcool ; ils embarquaient en Afrique une cargaison d’esclaves ; en Amérique, ils chargeaient des marchandises produites par les esclaves, comme le tabac ou le sucre. M Shed précise que 2018 navires ont quitté Bristol pour effectuer le commerce triangulaire, et que ce sont près d’un demi-million d’Africains qui ont été ainsi déportés. Au total, plus de 11 millions de personnes, hommes, femmes et enfants, ont ainsi été réduits en esclavage.
On visite à Bristol la maison cossue que le négociant et planteur John Pinney s’était fait construire vers 1790 sur les pentes de Brandon Hill, la colline qui domine la cathédrale. John Pinney avait fait fortune en plantant de la canne à sucre dans l’île de Nevis, au nord de la Guadeloupe, et en étant acteur du commerce triangulaire.
La passerelle qui relie la vieille ville au quartier du port rénové porte le nom de Pero, l’un des esclaves de Pinney.
Dans la maison géorgienne de John Pinney. Photo "transhumances".
Bristol depuis le musée de la ville, M Shed, sur Spike Island
La ville de Bristol, industrielle et largement détruite pendant la seconde guerre mondiale, n’est sûrement pas la plus belle d’Angleterre. Mais y passer un week-end vaut la peine.
« Veux-tu un Bristol ? » est chez nous une manière de demander à un membre de la famille qui ne se presse pas pour se rendre à table s’il souhaite recevoir une invitation formelle. En France, le nom de Bristol est attaché à un papier satiné luxueux. Mais curieusement, le musée M Shed de la ville de Bristol, sur la rive de la rivière Avon, omet cette production alors qu’il évoque consciencieusement tout ce qui a fait la gloire de Bristol dans le passé, le sucre, le chocolat, la porcelaine (de Delft) et ce qui l’illustre aujourd’hui : l’électronique et les moteurs d’avion.
Bristol ressemble à Bilbao. Comme Bilbao, elle a été construite comme un port sur une rivière, dont les noms ont les mêmes assonances : Avon ici, Nervion là-bas. Comme Bilbao, elle se rachète aujourd’hui de l’effroyable pollution industrielle d’hier. Comme Bilbao, sa rédemption passe par la culture. Mais alors que Bilbao a tout misé sur un monument majeur, le Guggenheim, c’est par petites touches que Bristol se fait une beauté. Sur les quais de l’Avon, un entrepôt a été transformé en musée de la ville, de ses habitants, de ses lieux et de ses industries. Un peu plus loin, le premier navire construit en fer et propulsé par hélice constitue le centre d’un musée maritime passionnant. En face du M Shed, l’Arnolfini est un centre d’art contemporain qui propose des expositions, de la danse et du cinéma. En traversant Pero’s Bridge, on parvient à la place du Millénium, avec un musée scientifique utilisant les technologies du Web, @-Bristol.
Un pub à Bristol
Bristol donne l’impression d’une ville fragmentée, manquant d’unité. On s’attendrait par exemple à trouver la cathédrale au cœur de la vieille ville, celle où se trouvent de multiples témoignages de la prospérité de cette ville commerçante dès le Moyen-âge. Mais la cathédrale est une ancienne abbaye située du côté du port.
Le manque d’unité de la ville résulte en réalité du fait qu’elle coupée en plusieurs endroits par des bras de la rivière Avon et qu’elle bénéficie de nombreux espaces verts. Bien que les voies réservées aux cyclistes soient plutôt rares, ceux-ci ne s’y trompent pas : ils se sentent à l’aise dans cette ville qui respire à pleins poumons l’air venu de la mer si proche.
Bristol doit sans doute à son caractère de ville universitaire d’échapper à l’ennui de la vie provinciale. En ce dimanche d’août, les rues sont animées et dans King’s Street se donne un concert de jazz.
Photos « transhumances »
Dans Queens Square, un table de ping pong Cornilleau, France, en libre-service
Carlo Maria Martini à la rpison San Vittore de Milan. Photo Corriere della Sera.
Le cardinal Carlo Maria Martini vient de mourir près de Milan à l’âge de 85 ans. C’était une personnalité exceptionnelle.
Ferrucio de Bortoli, éditorialiste au Corriere della Sera, a intitulé son papier : le Mendiant avec la Pourpre. Il rappelle que dans son livre « le età della vita » (les âges de la vie), le cardinal Martini citait un proverbe indien qui divisait notre existence en quatre parties. Dans la première on étudie, dans la seconde on enseigne, dans la troisième on réfléchit. Et dans la quatrième ? On mendie, même sans s’en apercevoir ».
L’image du mendiant est bien celle des dernières années de la vie de Carlo Maria Martini. Il aurait aimé mourir à Jérusalem, où il s’était retiré après avoir démissionné de son poste d’archevêque de Milan en 2002. Mais en 2008, souffrant de la maladie de Parkinson, il dut se résoudre à habiter une maison de retraite de son ordre, les Jésuites, proche de Milan. Cet orateur brillant se mit à dépendre d’autrui pour s’exprimer sur les choses les plus banales de la vie.
Mais l’image du mendiant avec la pourpre va beaucoup plus loin. Martini n’avait pas de doute sur la foi, qui était solidement ancrée. Mais il avait confié à Eugenio Scalfari, le fondateur de la Repubblica, qu’il avait sans cesse des doutes sur la manière de faire vivre cette foi avec les autres et pour les autres. Martini ne mettait pas au cœur de sa vie des dogmes et des interdits. Ce qui était important pour lui, c’était la vie des gens, surtout de ceux que la vie avait rejetés aux marges ; c’était de voir le salut de Dieu à l’œuvre parmi eux. Il était particulièrement soucieux du sort des prisonniers et du regard que la société porte sur eux, trop souvent pour les condamner à jamais et exclure toute possibilité de rédemption.
J’ai vécu à Milan et j’avais une admiration sans borne pour cet homme gigantesque, par sa carrure, par son érudition et son humanité. J’avais été captivé un soir, en regardant la télévision locale, par une conférence de Carême prononcée par le Cardinal dans la basilique Saint Ambroise. Pas de chaire, seulement une table et un micro. Une église pleine à craquer. Un silence étourdissant. Un homme habité par la Bible et tentant de la faire résonner dans le monde tel qu’il est maintenant.
J’aurais aimé qu’il fût élu pape, mais peut-être l’Eglise Catholique était-elle déjà devenue irréformable avant qu’il pût être candidat. Il est mort après avoir demandé que les machines qui le maintenaient en vie fussent débranchées. Un ultime acte de liberté, une ultime affirmation de ce que le christianisme ne devrait pas se transformer en une défense fanatique d’une idée de la vie dénuée d’humanité.
En Italie, l’émotion pour la mort de Carlo Maria Martini est immense. Je la partage.
Devant le Duomo, le deuil des Milanais. Photo La Repubblica.
Cérémonie d'ouverture, Miranda. Photo The Guardian.
Les Jeux Paralympiques de Londres constituent un succès de billetterie, d’audience télévisée et de force symbolique.
La cérémonie d’ouverture des Jeux Paralympiques le 29 août a réalisé en Grande Bretagne une pointe d’audience de 11,2 millions de spectateurs. C’est pourtant une petite chaîne privée, Channel 4, qui diffusait l’événement : sa part d’audience fut ce soir-là cinq fois celle d’un mercredi ordinaire.
Ce fut une belle cérémonie, mise en scène par Jenny Sealey et Bradley Hemmings et placée sous le signe des Lumières. Comme les philosophes du dix-huitième siècle, il nous faut apprendre à regarder. Stephan Hawking fut au centre de la scène, et on rediffusa le message préparé pour son soixante dixième anniversaire : « soyez curieux, regardez les étoiles et non le bout de vos chaussures ». On célébra Newton, qui découvrit la gravité en regardant tomber une pomme : comme elle était pertinente, cette référence à la gravité en présence d’athlètes dont le corps mutilé est si lourd, représente un si épais défi !
L’actrice handicapée Nicola Miles-Wildin était dans un fauteuil roulant suspendu dans l’espace, regardant attentivement ce qui se passait autour d’elle. Elle était Miranda, la fille du roi déchu Prospero dans la pièce de Shakespeare La Tempête, tendue vers la rédemption. Et les vers de Shakespeare résonnèrent : « O wonder ! / How many goodly creatures are there here! / How beauteous mankind is! O brave new world,/ That has such people in’t”. “O merveille ! Combien de gens de bien il y a ici ! Comme l’humanité est pleine de beauté ! O brave nouveau monde qui a de telles personnes en son sein ! » Il ne faut pas détourner les yeux et au contraire les fixer sur cette humanité souffrante, mais défiante, combattante et digne.
L’allégorie du parapluie fut omniprésente, du jeu scénique au cortège des délégations nationales : symbole de la Grande Bretagne pluvieuse, espace protégé offert à ceux que la vie a brutalisés, alvéoles qui, toutes ensemble, forment les pétales d’une gigantesque fleur.
Les Jeux Paralympiques avaient été créés par le neurologue Ludwig Guttmann dans la cour de l’hôpital de Stoke Mandeville (à Aylesbury, à 70 km au nord-ouest de Londres – et 30km de notre Watford), en parallèle des Jeux Olympiques de Londres en 1948. Il entendait redonner un sens à la vie de jeunes soldats mutilés par la guerre. Aujourd’hui aussi, beaucoup des athlètes en compétition ont combattu dans les guerres d’Irak ou d’Afghanistan. Mais ce qui n’était il y a soixante quatre ans qu’une expérimentation est devenu un événement à part entière, attirant l’intérêt et la sympathie d’un vaste public.