Justice pour les victimes du Bloody Sunday

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Encore une fois, le caricaturiste Steve Bell a su mettre en scène un moment historique : justice vient d’être rendue aux victimes du « Bloody Sunday », le massacre par l’armée britannique de participants à une marche pacifique à Derry, en Irlande du Nord, le 30 janvier 1972.

Le 15 juin, le Premier Ministre britannique David Cameron a révélé le rapport de Lord Saville sur le Bloody Sunday. Commandée il y a 12 ans par Tony Blair, l’enquête a été critiquée tant par sa durée que par son coût, 195 millions de livres. Mais sans doute fallait-il qu’il en fut ainsi pour que Cameron puisse dire, sans être contredit : « je ne veux jamais croire quoi que ce soit de mal à propos de notre pays. Mais les conclusions sont absolument claires. Il n’y a pas de doute. Il n’y a rien d’équivoque. Il n’y a pas d’ambigüités. Ce qui c’est passé le jour du Bloody Sunday fut à la fois injustifié et injustifiable. Ce fut erroné. »

Les parachutistes tirèrent sur des hommes sans armes, parfois dans le dos alors qu’ils fuyaient ou secouraient les blessés. Ils mentirent aux enquêteurs.

A Derry, le discours du Premier Ministre fut reçu sans triomphalisme mais avec le sentiment que justice avait, enfin, été rendue.

Illustration : caricature de Steve Bell parue le 16 juin dans « The Guardian ».

José Saramago : les intermittences de la mort

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L’écrivain portugais José Saramago vient de décéder sur l’île de Lanzarote où il s’était retiré. Son livre « As Intermitências da Morte » (Caminho, 2005) se sert de la mort comme prétexte pour une fable sociale jubilatoire.

La Mort a décidé de s’amuser. Un Jour de l’An, les habitants de ce pays de dix millions d’âmes découvrent qu’on n’y meurt plus. Malgré l’allégresse populaire que provoque ce prodige, l’Eglise Catholique y voit une menace : sans mort, il n’y a pas de résurrection et sans résurrection il n’y a pas d’Eglise. La grève de la mort n’empêche pas les gens de vieillir, de subir des accidents ou de tomber malades. Les hôpitaux et les foyers du troisième âge sont submergés par le flux entrant non compensé par le flux sortant. Les entreprises de pompes funèbres, menacées de faillite, demandent des aides publiques. Les compagnies d’assurance-vie, frustrées du fait générateur de sinistre, craignent la banqueroute. Elles modifient leurs contrats pour fixer à quatre-vingts ans l’âge de mort obligatoire, évidemment au sens figuré du terme, ainsi que l’indique, avec un sourire indulgent, le président de la fédération des assurances. Une fois virtuellement morts, les assurés auront le choix entre toucher leur capital et renouveler leur contrat pour une période égale de quatre-vingts ans. Le Gouvernement négocie avec la « maphia » l’exportation des personnes en situation de mort suspendue vers les pays voisins, où l’on meurt en toute normalité.

Sept mois plus tard, la Mort fait annoncer par le directeur de la télévision que les gens recommenceront à mourir normalement à minuit le même jour. Le Gouvernement  doit gérer le nouveau chaos provoqué par la mort simultanée de dizaines de milliers d’agonisants en sursis.

La Mort continue à s’amuser. Elle envoie par la poste des avis de couleur violette par lesquels elle signifie à ses victimes qu’il ne leur reste plus que dix jours à vivre et les incite à profiter de ce délai de rigueur pour se mettre en règle.

Curieusement, l’avis de mort destiné à un violoncelliste revient à la Mort. Celle-ci se transforme en femme pour lui remettre la lettre fatidique en mains propres, mais en l’écoutant jouer la suite numéro six de Bach, l’être glacial se fait femme amoureuse. Elle allume une simple allumette et cette humble allumette de tous les jours fait brûler la lettre de la mort, celle que seule la Mort pouvait détruire. Le jour suivant, personne ne meurt.

Photo du quotidien portugais Público : José Saramago en 2008

The Ghost Writer

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Le dernier film de Roman Polanski, The Ghost Writer, est un excellent thriller qui fait écho à l’actualité de la Grande Bretagne.

La première scène de « The Ghost Writer » donne froid dans le dos. Un ferry arrive au port, de nuit sous une pluie épaisse. L’équipage s’active à faire débarquer les véhicules, mais un 4×4 BMW reste sur le pont sans passager. On découvrira plus tard son conducteur noyé rejeté par la mer sur une plage de l’île. On saura que cette île est située au large de Boston et qu’elle sert de refuge à Adam Lang, ancien premier ministre de Grande Bretagne.

Adam Lang est l’objet de manifestations incessantes d’opposants à la guerre d’Irak. Il est maintenant menacé de poursuites par le Tribunal Pénal International pour avoir autorisé des vols emmenant des hommes suspects de terroristes vers des centres de torture. Il vit reclus avec sa femme Ruth et son entourage dans une maison de béton et de verre ouvrant sur les dunes et sur l’océan. L’homme noyé est le « ghost writer », le « nègre » qui devait l’aider à rédiger ses mémoires.

Un autre nègre est embauché à prix d’or pour achever le travail commencé. Mais l’homme, joué par Erwan Mc Gregor, se rend compte de ce que son prédécesseur avait découvert une insupportable vérité : les liens de l’ancien premier ministre avec un agent de la CIA. Son pro-américanisme ne serait pas imputable à ses convictions, mais à une trahison. Peu à peu, le « ghost writer » se coule, épouvanté mais consentant, dans le destin qui avait conduit son prédécesseur à la mort.

L’atmosphère du film est oppressante du début à la fin, à cause de la captivité de Lang dans une île elle-même isolée et d’un climat hostile, froid et pluvieux. Les acteurs, en particulier Pierce Brosnan (Adam Lang) et Olivia Williams (Ruth Lang) sont magnifiques.

Photo du film « The Ghost Writer »