Jeux Paralympiques

Cérémonie d'ouverture, Miranda. Photo The Guardian.

Les Jeux Paralympiques de Londres constituent un succès de billetterie, d’audience télévisée et de force symbolique.

 La cérémonie d’ouverture des Jeux Paralympiques le 29 août a réalisé en Grande Bretagne une pointe d’audience de 11,2 millions de spectateurs. C’est pourtant une petite chaîne privée, Channel 4, qui diffusait l’événement : sa part d’audience fut ce soir-là cinq fois celle d’un mercredi ordinaire.

 Ce fut une belle cérémonie, mise en scène par Jenny Sealey et Bradley Hemmings et placée sous le signe des Lumières. Comme les philosophes du dix-huitième siècle, il nous faut apprendre à regarder. Stephan Hawking fut au centre de la scène, et on rediffusa le message préparé pour son soixante dixième anniversaire : « soyez curieux, regardez les étoiles et non le bout de vos chaussures ». On célébra Newton, qui découvrit la gravité en regardant tomber une pomme : comme elle était pertinente, cette référence à la gravité en présence d’athlètes dont le corps mutilé est si lourd, représente un si épais défi !

Stephen Hawking au Stade Olympique. Photo The Guardian.

 L’actrice handicapée Nicola Miles-Wildin était dans un fauteuil roulant suspendu dans l’espace, regardant attentivement ce qui se passait autour d’elle. Elle était Miranda, la fille du roi déchu Prospero dans la pièce de Shakespeare La Tempête, tendue vers la rédemption. Et les vers de Shakespeare résonnèrent : « O wonder ! / How many goodly creatures are there here! / How beauteous mankind is! O brave new world,/ That has such people in’t”. “O merveille ! Combien de gens de bien il y a ici ! Comme l’humanité est pleine de beauté ! O brave nouveau monde qui a de telles personnes en son sein ! » Il ne faut pas détourner les yeux et au contraire les fixer sur cette humanité souffrante, mais défiante, combattante et digne.

 L’allégorie du parapluie fut omniprésente, du jeu scénique au cortège des délégations nationales : symbole de la Grande Bretagne pluvieuse, espace protégé offert à ceux que la vie a brutalisés, alvéoles qui, toutes ensemble, forment les pétales d’une gigantesque fleur.

 Les Jeux Paralympiques avaient été créés par le neurologue Ludwig Guttmann dans la cour de l’hôpital de Stoke Mandeville (à Aylesbury, à 70 km au nord-ouest de Londres – et 30km de notre Watford), en parallèle des Jeux Olympiques de Londres en 1948. Il entendait redonner un sens à la vie de jeunes soldats mutilés par la guerre. Aujourd’hui aussi, beaucoup des athlètes en compétition ont combattu dans les guerres d’Irak ou d’Afghanistan. Mais ce qui n’était il y a soixante quatre ans qu’une expérimentation est devenu un événement à part entière, attirant l’intérêt et la sympathie d’un vaste public.

Parapluies des Paralympics. Photo The Guardian.

La Vie Vivante

L’essai de Jean-Claude Guillebaud, « La vie vivante, contre les nouveaux pudibonds » (Les Arènes, 2011) propose une intéressante réflexion sur des mouvements de pensée actuels qui tendent à rêver d’un paradis immatériel affranchi des limites du corps humain.

 En introduction à l’un des chapitres du livre, Guillebaud cite Georges Bernanos : « Le malheur et l’opprobre du monde moderne, qui s’affirme si drôlement matérialiste, c’est qu’il désincarne tout, qu’il recommence à rebours le mystère de l’incarnation » (Nous autres Français, 1939). Trois quarts de siècles plus tard, cete analyse semble plus pertinente que jamais.

 Jean-Claude Guillebaud évoque l’apparition, en moins d’une génération, d’un sixième continent, celui de l’immatériel. L’informatique et Internet nous ouvrent un monde nouveau dont les vertus son la profusion, la liberté, la mobilité et la gratuité. Mais ce nouveau continent s’avère aussi excessivement pauvre, parce qu’il tend à ramener l’homme à une dimension numérique : seul ce qui se mesure a le droit d’exister. « La vie vivante » tend à être peu à peu vidée de son sens. La vie vivante, c’est celle que mènent les êtres humains lorsqu’ils entrent en interaction les uns avec les autres sans qu’entrent en ligne de compte une quantification de la valeur de leurs relations.

 La vie vivante a partie liée avec le corps humain, « ses odeurs, ses sueurs, ses écoulements, ses plaisirs ou ses imperfections, tout ce qu’Arthur Rimbaud dans le Bateau Ivre appelait « les rousseurs amères de l’amour ». Guillebaud critique la pudibonderie de courants de pensée actuels qui prétendent s’affranchir du corps. C’est le cas des « Gender Studies », qui, partant de la dénonciation de la domination masculine, en sont venues dans leur expression la plus radicale, à nier les différences entre les sexes et préconiser e remplacement de la grossesse par la gestation dans des utérus artificiels.

 C’est surtout le cas des « technoprophètes » partisans d’un « transhumanisme ». Les promoteurs du manifeste Cyborg (mot composé de cybernétique et d’organisme), par exemple, sont convaincus qu’une hybridation de l’homme et de la machine, permettra aux humains de s’affranchir des pesanteurs de leur espèce et d’en défier les limites. A l’extrême, c’est ni plus ni moins que l’immortalité qui est recherchée. Guillebaud propose un intéressant parallèle avec la Gnose des premiers siècles du Christianisme : comme les gnostiques, les technoprophètes ont le corps en horreur et rêvent d’un monde idéal et angélique seulement accessible aux initiés.

 L’essai de Jean-Claude Guillebaud se présente comme le premier consacré aux nouvelles dominations, après plusieurs livres consacrés aux désarrois contemporains face au grand « dérangement » qui s’opère sous nos yeux. Il conteste l’idée que la marche vers un univers de plus en plus numérique, quantifié et marchand, asservissant tout et tous sur son passage, soit une fatalité inexorable. Il prône une « résistance de l’intérieur ».

 La faiblesse de son essai est un certain manque de fil directeur. Il s’agit visiblement de recherches partielles mises bout à bout à l’occasion d’articles publiés dans des journaux et magazines. Mais l’ouvrage constitue pour moi une mine d’informations sur des courants de pensée que je méconnaissais. Il propose aussi des réflexions stimulantes à un moment où « la pensée de haute mer » fait cruellement défaut.

 

Au Stade Olympique

Le tour de piste de Taoufik Makhloufi. Photo "transhumances"

J’ai eu la chance d’être l’hôte d’un groupe de clients et de courtiers pour une soirée d’athlétisme dans le Stade Olympique de Stratford, au soir de la onzième journée des Jeux.

 Pour éviter les embouteillages, nous arrivons tôt au parc olympique et avons le loisir de nous promener dans ce lieu qui, il y a quelques années, n’était qu’une zone industrielle en déshérence. Nous sommes frappés par l’immensité du lieu et de la foule qui déambule. Les installations sportives sont installées de chaque côté d’une petite rivière dont les rives sont plantées de fleurs : il s’agit du stade lui-même, mais aussi de la sculpture « Orbital » d’Anish Kapoor et Cecil Balmond, du vélodrome, du stade nautique et d’autres installations moins spectaculaires.

 C’est de nouveau l’immensité qui frappe en pénétrant dans le stade, puis l’extraordinaire sophistication de la machine à produire du spectacle sportif. Tout est réglé à la seconde près, le déroulement des épreuves – course, saut en longueur et en hauteur, lancer de disque – ainsi que les cérémonies de remise des médailles remportées la veille. Il y a des centaines de caméras, portées par des hommes, montées sur des robots reposant sur des rails ou suspendus à des câbles, accrochées aux montants de la barre du saut. Il n’y a pas une minute d’hésitation, pas l’ombre d’une confusion. Le son et les images sont parfaits. Des centaines de millions d’humains, un milliard peut-être, regardent en direct.

 Ce qui restera pour moi le moment le plus fort, et non capturé par les caméras, c’est la joie du vainqueur de l’épreuve du lancer du disque, l’Allemand Robert Harting. Le voici qui entame son tour de piste saluant la foule. Il avise les haies préparées pour le 100m féminin. Il s’offre alors un saut de haies triomphal sous les rires et les vivats de la foule ravie.

 C’est aussi le vrombissement de la foule lorsque les concurrents du 1.500m passent sous les tribunes. C’est ma joie de voir l’Algérien Taoufik Makloufi triompher.

 C’est l’explosion d’enthousiasme lorsqu’un concurrent britannique est présenté ou accomplit un exploit.

 C’est la beauté du corps d’athlètes féminines au saut en longueur et au sprint.

 Ce sont les chaussures vertes phosphorescentes de nombreux athlètes : un pied de nez de Nike au sponsor officiel, Adidas.

 C’est l’extraordinaire technique du saut en hauteur, les athlètes se lançant en arrière, passant d’abord la tête et le tronc, puis se cambrant soudain pour que passent les fesses et les jambes. On me dit que le centre de gravité de leur corps est situé à tout moment sous le niveau de la barre. J’ai du mal à le croire, mais les 2,38m réalisés par le Russe Ivan Ukhov sont si extraordinaires que je me laisse convaincre.

 C’est la gentillesse et la bonne humeur du personnel et des volontaires des Jeux Olympiques. C’est ce jeune homme juché sur une d’arbitre de tennis au bord de l’immense allée piétonne qui conduit aux transports en commun qui, protégé de la pluie par un poncho et muni d’un mégaphone, souhaite aux spectateurs ravis une bonne nuit.

Dans le Parc Olympique. Photo "transhumances".

La sculpture Orbital au sortir de la soirée d'athlétisme. Photo "transhumances"

Questionnement

A Hyde Park. Photo Transhumances.

Je sors d’un magasin d’articles photographiques à Watford. Un petit garçon avise un panneau faisant la publicité de photos d’identité. Il me demande si je me suis fait tirer le portrait. Ai-je une tête spéciale pour lui, celle d’un truand, celle d’un clown ? Je réponds que je viens d’acheter un appareil photo.

 Dans Cassiobury Park, je suis pris dans un violent orage. Je me réfugie sous l’avancée de toit d’un bar désaffecté. Quatre adolescents en BMX partagent mon infortune. L’un d’entre eux me demande pourquoi je me suis mis à l’abri alors que je dispose d’un parapluie. Je réponds que je crains la foudre.

 Je trouve admirable que l’on s’intéresse ainsi à ma vie. Le jeune âge, sans doute.