Petites lumières rouges

   

Il arrive que dans la vie professionnelle s’allument dans notre cerveau de petites lumières rouges. Leur prêter attention est difficile, mais indispensable.

Un comité examine un dossier de crédit. Il y a plusieurs centaines de milliers d’euros à gagner, l’offre des concurrents est agressive, le courtier est enthousiaste. L’entreprise à garantir est ancienne, connue pour son professionnalisme. Elle exporte dans des dizaines de pays. Malgré la crise, elle a su réduire la casse et revient doucement à la croissance. Il y a pourtant quelques détails qui gênent dans le dossier, une dépendance croissante des banques, trois directeurs financiers depuis un an…

Tout pousse à négliger les petites lumières rouges. On a peur du ridicule, de poser de mauvaises questions, de passer pour un Cassandre. On craint de gâcher la fête. On est impressionné par la solidité des arguments des avocats du dossier. On se dit que, même mauvaise, la décision en faveur du crédit sera prise collectivement et que les responsabilités individuelles seront diluées. On n’a vraiment pas envie de faire preuve de courage.

Il faut pourtant prêter attention aux petites lumières rouges. Ce sont elles qui obligent à recueillir plus d’information et à aller plus loin dans l’analyse, et qui permettent parfois d’éviter de grandes catastrophes. C’est à une véritable ascèse intellectuelle qu’il faut se livrer : il faut apprendre à les voir et à les interpréter ; il faut s’entraîner à résister à la pression qui s’exerce inéluctablement pour les basculer dans l’oubli.

Le chat, thérapeute au poil

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 La revue Psychologies publie dans son numéro de janvier un article d’Isabelle Taubes intitulé « le chat, un thérapeute au poil ».

L’article cite Jean-Yves Gauchet, vétérinaire toulousain et inventeur de la « ronron thérapie ». « Je suis tombé sur une étude d’Animal Voice, une association de recherche qui étudie la communication animale. Elle a repéré, statistiques à l’appui, qu’après des lésions ou des fractures, les chats ont cinq fois moins de séquelles que les chiens, et retrouvent la forme trois fois plus vite. D’où l’hypothèse d’une authentique action réparatrice du ronronnement : en émettant ce son, les chats résistent mieux aux situations dangereuses. Car s’ils « vibrent » de bonheur en s’endormant, ils le font aussi quand ils souffrent et sont plongés dans des situations de stress intense. »

L’article évoque les fameux « bars à chats » de Tokyo – il en existe sept -, où les Japonais viennent évacuer leur stress et se relaxer en compagnie de félins. Les matous jouent, vont, viennent. Les clients caressent. A l’entrée, un avertissement : « Interdiction de forcer un chat à être caressé ».

(Photo Thierry Denecker : Séga)

Nuit

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 En septembre 2008, on diagnostiqua à l’historien Tony Judt une maladie dégénérative qui ayant progressé à grande vitesse le laisse aujourd’hui tétraplégique et intubé. Tony a accordé une interview au journaliste du Guardian Ed Pilkington dans laquelle il dit : « j’ai été obligé de penser très fort à ce que cela signifie d’être moi, ce que cela signifie d’être une personne qui n’est qu’un cerveau. Le « roseau pensant » de Pascal le saisit bien, parce que je ne suis qu’un paquet de muscles morts pensant ». The Guardian publie un essai de Tony Jude intitulé Night. En voici un extrait.

« Je souffre d’une infirmité motrice cérébrale, dans mon cas la sclérose amyotrophique latérale (ALS) : la Maladie de Lou Gerhig. Les infirmités motrices cérébrales sont loin d’être rares : la maladie de Parkinson, de multiples scléroses et une variété de maladies moins graves se placent toutes sous ce chapitre. Ce qui est distinctif au cas de l’ASL – la moins commune dans la famille des maladies neuromusculaires – c’est d’abord qu’il n’y pas de perte de sensation (ce qui est une relative bénédiction) et ensuite qu’il n’y a pas de souffrance. Au contraire de presque toutes les autres maladies graves ou mortelles, on est donc libre de contempler à loisir et dans un inconfort minimal le progrès catastrophique de sa propre dégradation.

(…) Une fois que j’ai été « préparé » pour la nuit (…) je gis là : ligoté, myope et immobile comme une momie des temps modernes, seul dans ma prison corporelle, accompagné pour le reste de la nuit seulement par mes pensées.

(…) Ma solution a été de faire défiler ma vie, mes pensées, mes fantasmes, mes souvenirs, mes trous de mémoire et ainsi de suite jusqu’à ce que je tombe sur des événements, des personnes ou des histoires que je puisse employer pour divertir mon esprit du corps dans lequel il est enveloppé.

(…) Cette vie nocturne de cancrelat est cumulativement intolérable même si pour chaque nuit prise individuellement elle est parfaitement gérable. « Cancrelat » est naturellement une allusion à la Métamorphose de Kafka dans lequel le protagoniste se réveille un matin pour découvrir qu’il a été transformé en insecte. Le sens de l’histoire réside autant dans les réactions et l’incompréhension de sa famille que la relation de ses propres sensations, et il est difficile de ne pas penser que même l’ami ou le proche le mieux intentionné et généreux ne peut espérer comprendre l’impression d’isolement et d’emprisonnement que cette maladie impose à ses victimes. »

(http://www.guardian.co.uk/theguardian/2010/jan/09/tony-judt-motor-neurone-disease, photo The Guardian)

Tics de langage des journalistes français

Le journaliste du Times Charles Bremner vient de publier dans le Times un charmant article intitulé « French clichés to avoid like la peste ».

L’auteur s’en prend avec humour, et non sans remarquer que les Anglais sont d’aussi grands consommateurs de clichés que nos concitoyens, aux tics de langage de la presse en France.

En voici un florilège, avec des traductions proposées par Bremner :

La cerise sur le gâteau /  Dans la cour des grands / Le vent en poupe / Un pavé dans la mare [a cobblestone in the pond -set the cat among the pigeons] / Caracoler en tête [to prance in the lead, to be far out front] / Attendu au tournant [awaited at the bend, lying in wait for someone] /  Revoir sa copie [revise his (exam) copy, sent back to the drawing board] / L’ironie de l’histoire [an irony of history, or just ironically] / La balle est dans leur camp [The ball is in their court] / La partie émergée de l’iceberg [The tip of the iceberg] /  A qui profite le crime [Who profits from the crime?] / Les quatre coins de l’Hexagone [the four corners of France (The Hexagon is journalistic variation for France)] / S’enfoncer dans la crise [plunge deeper into (the) crisis] / Une affaire à suivre [a matter to be followed/a story to watch].

L’article a suscité des dizaines de réactions. Des lecteurs enthousiastes ont proposé : « que du bonheur ! », « je vais être honnête avec vous ! », « persiste et signe », « nos chères têtes blondes », « il faut savoir raison garder », « il ne passera pas l’hiver », « ce qui fait le buzz cette semaine, c’est… », « au grand dam de », « passer en boucle », « c’est vrai que », « effectivement », « au jour d’aujourd’hui »…

Et John O’d propose cette petite phrase à base de clichés :

« Allez,viens [come on, let’s go]
je ne te cache pas que [I don’t mind admitting that]
‘effectivement’ [in fact]
elle a refait sa vie [she has got over the divorce]
et que depuis des lustres [for ages now]
elle file le parfait amour avec [she’s happily loved up with]
un jeune artiste qui n’a pas encore trouvé son public [a young artist whose work nobody buys]. »

Un débat anime les participants au blog. Comment traduire en français « a couple of cherries short of a clafoutis » ?

(http://timescorrespondents.typad.com/charles_bremner/2010/01/french-clichés-to-avoid-la-peste.html)