La revue en ligne Métropolitiques a récemment publié un article écrit en 2018 par Lucie Bony, chargée de recherche au CNRS, dont les travaux articulent les champs de recherche sur la ville et la prison. Son titre : « rapports sociaux en détention et usages de l’espace carcéral ».
La prison est un espace si contraint – par son exigüité et par le poids des règlements – qu’on pourrait s’attendre à ce que les manières de l’habiter soient largement uniformes. Or ce n’est pas le cas. « Les rapports sociaux en détention sont marqués par l’inégalité ». Selon le milieu social, l’âge, la durée de séjour ou encore la situation pénale de chacun, les personnes détenues habitent les lieux de manière différenciée.
Lucie Bony distingue quatre lieux, la cellule, la cour de promenade, les couloirs et les espaces dédiés.
La manière d’occuper la cellule est fortement différenciée. Ceux qui ont les moyens de cantiner peuvent agrémenter son équipement. « L’entretien et le niveau d’équipement de la cellule constituent un moyen de se mettre en scène et d’exposer sa richesse au reste de la population détenue. Ses qualités reflètent les qualités des personnes qui l’occupent. Pour les détenus comme pour les surveillants, les cellules richement décorées, équipées et propres, sont perçues comme un signe de maîtrise de soi et d’imperméabilité aux atteintes de l’institution. Inversement, un détenu occupant une cellule sale ou vide est considéré comme se laissant aller, comme étant vulnérable et touché par la détention, voire comme étant malade (toxicomane, fou, etc.). »
Certains tentent d’aménager un espace d’intimité à l’aide de draps et de couvertures, faisant du lit un espace strictement personnel dans lequel on peut garder des photos ou des documents personnels. La sociologue observe que les plus âgés tendent à considérer la cellule comme un refuge, et les plus jeunes un degré supplémentaire dans la contrainte et l’enfermement.
Louise Bony distingue deux sortes de pouvoirs qui s’exercent au sein de la cellule. Le « pouvoir d’orchestration » concerne l’aménagement de la cellule, la répartition des lits, le choix des programmes de télévision, le choix du menu quand les produits sont cantinés. Le « pouvoir d’exécution » concerne plutôt les activités de gestion de la vie quotidienne : le ménage, l’entretien, l’approvisionnement, etc. Un rapport de domination / soumission s’instaure souvent.
Habiter la cour de promenade
La cour de promenade rend visibles les rapports sociaux au sein de la prison. Il y a ceux qui courent, parfois pour ne pas se mettre en risque et dissimuler leur peur. Il y a aussi ceux qui s’affichent en compagnie de détenus qui jouissent d’une réputation valorisée en détention, le respect que ces derniers inspirent rejaillissant sur leur entourage.
Par ailleurs, « ne pas se rendre dans la cour de promenade expose au discrédit en laissant penser que l’on a des problèmes avec d’autres détenus et que l’on a quelque chose à se reprocher. » C’est le cas des « pointeurs », ceux qui sont accusés de violences sexuelles contre des enfants, au plus bas de la hiérarchie carcérale.
Habiter les couloirs
Les couloirs de la prison eux-mêmes sont habités de manière différente. La sociologue observe que certains détenus, en particulier des jeunes condamnés à des peines courtes qui ne leur laissent pas le temps d’accéder aux activités, tendent à investir fortement les espaces de circulations pour se rencontrer et passer du temps hors de leur cellule. À l’inverse, « certains détenus ont un espace de vie qui prend une forme « archipélagique » : ils passent beaucoup de temps en cellule, ne s’attardent jamais dans les couloirs et évitent les sociabilités qui s’y déploient. »
Habiter la bibliothèque ou la salle de musculation
Enfin, notons que certains détenus occupant une position « d’auxis » exercent comme par délégation une forme d’autorité sur un espace qui leur est confié en propre. C’est le cas en particulier des bibliothèques et des salles de musculation.
En conclusion, écrit Luce Bony, « l’espace carcéral, symbole de la contrainte et de l’oppression des détenus, peut constituer une ressource pour les détenus dans leur gestion au quotidien de l’épreuve de l’enfermement, aussi bien qu’un risque ou une entrave supplémentaire, pour les détenus les moins dotés ou les plus stigmatisés. »

