Les Saveurs du Palais

Le film Les Saveurs du Palais de Christian Vincent fait regretter qu’après s’être réinventé « parlant », le cinéma n’ait pas encore trouvé le moyen de devenir « humant ». A voir la préparation des délicieuses recettes du terroir concoctées par Hortense Laborie (Catherine Frot) pour le Président (Jean d’Ormesson), on rêverait d’en respirer le parfum.

 Après un an passé comme cuisinière dans une base française de l’Antarctique, dans un milieu uniquement masculin, Hortense Laborie se prépare à revenir en France. Elle est fêtée comme une héroïne. Par sa passion pour la bonne cuisine, elle a rendu la vie sur la base plus heureuse. On sait qu’elle a été le chef de la cuisine privée du président de la République au Palais de l’Elysée, mais quelle est son histoire ? Une journaliste australienne enquête. Elle découvre qu’Hortense a choisi de vivre cette année d’isolement pour rompre avec la période élyséenne et accumuler un capital qui lui permettra de réaliser son rêve : cultiver des truffes en Nouvelle Zélande.

 Quelques années plus tôt, des fonctionnaires de l’Elysée viennent à sa plus grande surprise l’arracher à sa vie tranquille dans le Périgord. Le Président – inspiré par François Mitterrand – souhaite quelqu’un qui fasse une vraie cuisine de pays, celle que lui préparait sa grand-mère. Hortense s’y consacre avec passion, obtient que les ingrédients soient acquis auprès de petits producteurs régionaux, propose des menus, fait d’innombrables essais avec son apprenti Nicolas. Sa cuisine enchante le Président, qui se laisse aller avec elle à d’interminables conversations gastronomiques alors que les conseillers s’exaspèrent des horaires non tenus.

 François Mitterrand disait qu’après lui il n’y aurait plus que des comptables. Hortense se trouve peu à peu prise dans l’étau de la comptabilité de ses notes de frais et de la comptabilité des calories qui risquent de ruiner la santé de son maître. A la jubilation de la Cuisine Centrale, la Cuisine Privée du Président est dissoute. Hortense doit rebondir et se réinventer. Femme de caractère, elle lutte pour obtenir le poste dans l’Antarctique, normalement destiné à un homme, et elle l’obtient.

 Le film est porté par le talent de Catherine Frot et par l’ingénuité de Jean d’Ormesson, peu crédible dans le rôle du Président mais croquant son personnage avec la gourmandise d’un Chef du Michelin. La vision de l’Elysée depuis ses cuisines et ses caves ne manque pas d’intérêt.

Ian Fleming au Times

 

Ian Fleming. Photo The Guardian

 

On vient de célébrer les cinquante ans du premier film de la série des James Bond : Docteur No, avec Sean Connery. Le Sunday Times Magazine du 14 octobre évoque le rôle de l’auteur de James Bond, Ian Flemming, comme responsable du réseau de correspondants étrangers du journal.

 Ian Fleming a été journaliste au Times de 1945 à 1962. Il dirigeait un réseau de plus de 80 reporters dans les cinq continents. Outre leurs fonctions de journalistes, nombre de ses correspondants étaient aussi des espions des Services Secrets britanniques. Fleming avait sculpté son job à sa mesure et selon ses goûts : journaliste, romancier, agent secret, joueur de golf le week-end, consacrant deux mois par an à sa propriété en Jamaïque. Ses centres d’intérêt étaient les voitures, les armes à feu, le manger et le boire et le sexe sadomasochiste.

 La secrétaire de Fleming au Times, qui portait le nom romanesque d’Una Trueblood et est aujourd’hui octagénaire, dactylographiait ses romans. Il lui dédicaçait les premières copies : « à Una, qui a écrit tous les livres ». Dans Docteur No, l’une des protagonistes porte le nom de Mary Trueblood et meurt de mort violente. « Avec mes excuses pour la mort soudaine » écrivit Fleming sur la page de garde à l’intention d’Una.

 Godfrey Smith, qui travailla au Times avec Fleming, dit de lui qu’il était « débonnaire, sophistiqué, charmant et avec un énorme budget de dépenses. Il conduisait partout une voiture chic et chère. Sauf une fois, je pense après qu’il se fût mis aux livres de Bond, je l’ai vu de mes yeux attendre à un arrêt d’autobus. C’était l’une des choses les plus drôles que j’aie jamais vues. Je suppose qu’il était à la recherche de je ne sais quelle nouvelle expérience. »

Bronze

Satyre dansant. Photo "The Independent"

C’est une remarquable exposition que présente la Royal Academy of Arts à Londres jusqu’au 9 décembre. Intitulée simplement « Bronze », elle montre des sculptures réalisées pendant trois mille ans dans ce métal.

 Le bronze est un alliage connu depuis l’antiquité, associant du cuivre et une moindre quantité d’étain ou, par extension, de zinc. Le bronze, dit le catalogue de l’exposition, est virtuellement indestructible, peut être moulé ou forgé dans presque n’importe quelle forme ou taille et peut prendre une extraordinaire variété de patines.

 L’exposition s’ouvre par une œuvre extraordinaire, découverte en 2008 par des pêcheurs au large de la Sicile : le satyre dansant, une œuvre datée de la seconde moitié du quatrième siècle avant Jésus-Christ. Le satyre semble défier la pesanteur ; les muscles de son corps, l’ondulation de ses cheveux sont rendus dans un incroyable détail. On reste saisi par cette merveille intemporelle, d’autant plus que l’éclairage, comme dans le reste de l’exposition, parvient à sublimer la beauté intrinsèque de l’objet.

 L’exposition est organisée par thèmes : personnages, animaux, groupes, objets, bas-reliefs, dieux et têtes. Le principe est de montrer des œuvres de différentes civilisations à des périodes différentes. On trouvera une statue étrusque et son pendant moderne sculpté par Giacometti ; l’extraordinaire groupe « Saint Jean Baptiste prêchant à un lévite et à pharisien » (1506 – 1511) fait écho à la massive statue d’un travailleur réalisée à la fin du dix-neuvième siècle par le socialiste français Aimé-Jules Dalou et s’oppose à la majesté sereine d’un personnage royal scarifié du Royaume d’Ifé. Des œuvres de Brancusi, Barbara Hepworth, Henri Matisse, Pablo Picasso trouvent leur correspondance dans des sculptures réalisées des millénaires avant eux, et contribuent ensemble à une sorte de symphonie de formes, de volumes, de reflets qui exaltent ce que l’être humain sait produire de plus beau.

 J’ai retrouvé avec émotion les objets rituels de la dynastie Chang, au second millénaire avant Jésus-Christ, que j’avais pu admirer au musée de Shanghai. J’ai été saisi par la similitude entre l’une des femmes pleurant le Christ dans un bas-relief de Donatello et le Guernica de Picasso. Et j’ai repensé à Mimmo D’Agostino, mon collègue pendant ma période milanaise : sa fierté calabraise s’exprimait une photo encadrée dans son bureau. Elle représentait un Hercule en bronze retrouvé, lui aussi, par des pêcheurs non loin de la côte.

Tête couronnée, Royaume d'Ifé, 14ième siècle

Kiera Knightsley est Anna Karenine

 

Jude Law et Kiera Knightsley dans Anna Karenine

Le film Anna Karenine, avec Kiera Knightsley dans le rôle de l’héroïne de Tolstoï, va sortir en France en décembre 2012. Le scénario de Tom Stoppard et la mise en scène de Joe Wright sont remarquables.

 Joe Wright rechercha en Russie des lieux où filmer sa version d’Anna Karenine sur la base d’un scénario déjà écrit par Tom Stoppard, un auteur d’origine slovaque dont nous avions vu au théâtre « The Real Thing ». Les sites visités laissaient une impression de « déjà vu ». Il eut alors l’idée de situer l’action dans un théâtre russe des années 1870. C’est un véritable coup de génie. Le théâtre était le lieu où l’aristocratie tsariste se rendait pour voir et être vu. Wright nous donne à voir ses personnages dans leur splendeur, dans des costumes magnifiques, sous une lumière qui souligne leur beauté et leurs passions.

 Il y a des réminiscences de Fellini dans la mise en scène de Wright. Les personnages se meuvent dans un espace scénique qui s’ouvre par moments sur un paysage du monde réel. Des scènes se jouent dans la machinerie du théâtre, entre cordes et poulies. Une course de chevaux se dispute dans un espace incertain, et c’est devant les spectateurs que le comte Vronsky, l’amant d’Anna, tombe de cheval et achève la bête. Il se dégage du film une ambiance onirique qui va de pair avec les derniers feux de l’Empire Russe, enivré de mode, de cuisine et de langue françaises, mais déconnecté de la vie des gens.

 Kiera Knightsley est superbe dans son rôle d’une femme partagée entre son mari, un quadragénaire austère qui exerce de hautes responsabilités et ne sait pas jusqu’à quel point il peut tolérer l’infidélité de son épouse (Jude Law) et son amant pour qui elle éprouve une passion charnelle exacerbée (Aaron Taylor – Johnson). En contrepoint de ces aristocrates libres de toute servitude au point de ne vivre que pour leur fureur amoureuse, Tolstoï / Stoppard nous présentent l’histoire d’amour compliquée de Levin, qui veut devenir un véritable exploitant agricole et de Kitty, un moment séduite par Vronsky avant de trouver son salut aux côtés de Levin dans la maternité et le service aux autres. Domhnall Gleeson et la belle Alicia Vikander sont excellents dans ces rôles.