Une journée dans la vie d’Abed Salama

« Une journée dans la vie d’Abed Salama, anatomie d’une tragédie à Jérusalem », livre de Nathan Thrall publié en 2023, a obtenu le prix Pulitzer l’année suivante. Il a été traduit par Frédéric Joly chez Gallimard. Les citations incluses dans cet article ont été traduites par l’auteur de Transhumances.

Le 16 février 2012, un autobus transportant des enfants de 3 à 5 ans en sortie scolaire a été percuté par un camion semi-remorque à proximité d’un check-point israélien tout près de Jérusalem. Plusieurs enfants périrent dans l’incendie qui se déclencha dans l’autobus vétuste après le choc.

Des moyens de lutte contre le feu existaient à proximité de l’accident, de l’autre coté du check-point. Nathan Thrall note que si des élèves palestiniens avaient jeté des pierres, les forces de l’ordre seraient intervenues dans les dix minutes. Les secours sont arrivés une demi-heure après l’accident, freinés par les contrôles de police. Nul n’a été inculpé pour non-assistance à personne en danger. Seul le chauffeur palestinien du poids lourd a été condamné à de la prison.

Ce qui a conduit l’auteur à s’intéresser à ce fait divers, ce sont les réactions de jeunes Israéliens sur les réseaux sociaux, qui se réjouissaient de la mort des petits enfants palestiniens : « c’est seulement un bus rempli de Palestiniens. Dommage que davantage ne soient pas morts. » « Super ! Moins de terroristes !!! »« Joyeuse nouvelle pour commencer la journée. »

Le livre de Nathan Thrall mêle intimement une histoire familiale et celle des territoires palestiniens de Cisjordanie occupés en 1967. Il raconte l’histoire d’Abed, dont le jeune fils, Milad, était dans l’autobus accidenté. Au fil des heures, sans nouvelles de l’enfant, l’angoisse monte. Abed remue ciel et terre pour retrouver le gamin, mais c’est à la morgue que conduit cette histoire d’amour paternel.

Abed aurait aimé épouser Ghazl, la fille qu’il aimait depuis l’adolescence. Mais on lui fait croire que les parents de la fille sont opposés au mariage. Il finit par épouser Asmahan, une femme sans personnalité : « peu importe ce qu’Abed demandait, la réponse était toujours une variante de comme tu veux. Comme cela aurait été différent avec Ghazl ! » Milad est l’enfant de sa deuxième épouse, Haïfa, que la famille accusera d’avoir tué son fils, qu’elle avait autorisé à partir en excursion avec sa classe malgré une forte pluie.

 

Mur de séparation Israël -Palestine

L’auteur explique longuement les conditions de vie d’Abed et de sa famille à Anata, dans la périphérie de Jérusalem. « Le gouvernement s’empara des terres morceau par morceau, émit des centaines d’ordres de démolition, annexa une partie de la ville à Jérusalem, érigea un mur de séparation pour encercler son centre urbain, et confisqua le reste pour créer quatre agglomérations, plusieurs avant-postes de colons, une base militaire et une route dont les deux voies furent séparées par un mur. » Le gouvernement israélien créa des « routes stériles », réservées aux colons, qui contournaient les agglomérations habitées par des Palestiniens.

D’innombrables check-points furent installés. « La possibilité de les traverser dépendait de la couleur de votre pièce d’identité, de la partie des territoires occupés où vous étiez né, de votre âge, de votre genre, et de votre présence ou d’une arrestation. »

Intifada

Le soulèvement palestinien de 1987, la première Intifada, fut violemment réprimé. « Plus de 1 100 Palestiniens furent  tués par des soldats israéliens ou des civils durant les six années du soulèvement. Environ 130 000 furent blessés et 120 000 emprisonnés. »

Nathan Thrall raconte l’incidence des accords d’Oslo de 1993, qui reconnaissaient une dose d’autonomie à une Autorité Palestinienne. Un cousin d’Abed, Ibrahim, est convaincu qu’il s’agit d’un premier pas vers la coexistence de deux états, Israélien et Palestinien. Il collabore avec la police israélienne et est largement considéré comme un traître.

Le génocide à Gaza occulte encore largement ce qui se passe en Cisjordanie occupée. « Une journée dans la vie d’Abed Salama » nous rappelle utilement la tragédie qui s’y déroule. Arundhati Roy, autrice de My Seditious Heart, se demande comment « un État peut écraser un peuple et pourtant gagner les applaudissements et l’adulation du monde civilisé pour ses actions. »

Nathan Thrall

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *