Livres19 août 2021Trio

Trio, roman publié par William Boyd en 2020 a pour cadre le tournage d’un film à Brighton à l’été 1968. Il décrit le parcours, pendant quelques semaines, de trois personnes en quête de la vérité sur elles-mêmes.

 Le personnage central est Talbot Kydd, le producteur du film, dont le titre est « échelle pour la lune ».

 Kydd est doté d’un sang-froid imperturbable, et il en faut dans un business où « tout est inconstant, plus qu’inconstant, tout est instable et incertain. C’est comme être le berger d’un troupeau de chats (like herding cats) ». Sur le tournage du film, « on n’avait aucune idée de ce que le jour suivant apporterait, mais il apporterait quelque chose : du vent, de la pluie, du soleil, des averses, de la sécheresse. La seule ambition qui restait était de survivre, de conserver un certain degré de normalité. »

La jetée de Brighton

Le premier rôle est tenu par une jeune actrice américaine, Anny Viklund. Dans le film, son partenaire est Troy Blaze, un chanteur pop converti en acteur dont elle tombe amoureuse. Troy est solide, rassurant. Tout le contraire de son ex-mari, Cornell Weekes, un terroriste recherché par la police américaine, qui « brûlait d’une éternelle flamme d’injustice perçue, partout, tout le temps. Une caisse de parking était une injustice pour lui ; sortir les poubelles était un affront à sa liberté ; devoir s’arrêter à un feu rouge enfreignait ses droits humains. » Tout le contraire aussi de son amant du moment, Jacques Soldat, un philosophe français figure de proue de Mai 68 et convaincu d’un complot mondial de la CIA.

 Le troisième personnage du trio est Elfrida Wing, indirectement liée au film par son mari, le réalisateur Reggie « Rodrigo » Tipton. Elfrida a écrit des romans à succès et a été surnommée « la nouvelle Virginia Woolf ». Depuis dix ans, elle est en panne d’inspiration et trouve sa consolation dans l’alcool. C’est une adepte des pubs, dont elle attend qu’ils soient « convenablement déprimants et sordides ».

Edition française de « Trio »

Talbot Kidd est marié, père de deux enfants. Il loue à Londres un appartement sous un pseudonyme qu’il utilise comme studio de photographe. Sa vie est à un tournant. Son associé dans la maison de production tente de l’escroquer. Il tombe amoureux d’un homme, alors que vient d’être votée la loi qui dépénalise l’homosexualité. « Ce n’est qu’adulte qu’il avait senti et savouré un vrai désir, une déception brûlante, une excitation sexuelle, un regret persistant, une attente insatisfaite et ainsi de suite. » Arrivé au sommet de la réussite sociale, il s’interroge sur son devenir.

 Anny Viklund donne à son ex-mari une somme d’argent pour solde de tout compte, mais se rend ainsi coupable de complicité avec un terroriste qui cherche à fuir la justice. Elle se sent traquée par la CIA. Elle croit pouvoir trouver en France un refuge. Le tournage du film n’est plus une priorité pour elle.

 Elfrida Wing croit trouver l’inspiration en écrivant un roman sur le dernier jour de Virginia Woolf, qui s’était suicidée en 1941, un quart de siècle plus tôt en se noyant dans la rivière Ouse à une quarantaine de kilomètres de Brighton. Elle ne cesse d’écrire et de réécrire la première page du roman, jusqu’à s’identifier elle-même à la fameuse écrivaine. Qui est-elle elle-même ?

Une rue de Brighton en 1968

Trio est un excellent roman. On reste captivé par le récit d’un tournage où tout va mal, où le budget ne cesse d’être grevé par les exigences des uns et des autres, Tous les personnages, y compris secondaires, acquièrent au fil des pages une véritable épaisseur humaine. C’est le cas du détective Ferdie Kincade, que Talbot Kydd engage pour retrouver la trace de son actrice principale, un homme rusé, communicatif et simple, aux antipodes de ses propres doutes et de son caractère secret. On trouve beaucoup d’humour dans le livre. Ainsi, ce dialogue entre Kincade et Kydd : « vous semblez un peu en miettes, dit Kincade alors que Talbot apparaissait d’un porche voisin. « J’ai été dans des humeurs plus sanguines » dit Talbot. J’aime cela, je vais l’utiliser, « j’ai été dans des humeurs plus sanguines », la classe. »

William Boyde