Ed Miliband sur les traces de François Hollande

Ed Miliband à la Conférence du Parti Travailliste à Manchester. Photo The Guardian

Le leader du parti travailliste britannique, Ed Miliband, a prononcé à la conférence de son parti à Manchester un remarquable discours. Son fil directeur rappellera aux Français les souvenirs de la dernière élection présidentielle : le parti au pouvoir s’emploie à diviser, nous voulons rassembler.

 Le discours d’Ed Miliband le 2 octobre dura 1h4mn32s, dont 17mn15s d’applaudissements. Parlant sans notes, il sut soulever l’enthousiasme de ses partisans et s’imposer – enfin – comme leur leader.

Le paradoxe de ce discours, c’est qu’il emprunte sa thématique à Benjamin Disraeli, un leader Tory (Conservateur). Le 3 avril 1872, également à Manchester, il prononça un discours devenu emblématique. Il y défendait l’idée que la nation, au lieu d’être divisée, devait être unie par des passions communes, une préoccupation et un soutien mutuels. Aux français, ceci devrait rappeler la campagne présidentielle d’avril 2012. Le candidat François Hollande reprochait au président Nicolas Sarkozy de chercher à opposer les Français les uns aux autres et de nourrir des tensions au lieu de les apaiser. C’est le même positionnement qu’adopte Miliband. Les commentateurs disent qu’après le Old Labour et le New Labour (celui de Blair et Brown) est en train de naître le One Nation Labour.

 La conversion n’est pas aisée pour la gauche, qui s’est largement construite sur l’idée de la lutte des classes. Le père des Miliband, David et Ed, Ralph, était d’ailleurs un marxiste convaincu. Mais il est vrai que la droite, celle de Cameron et Osborne comme celle de Romney, se définit de plus en plus par une exaltation des « makers » (ceux qui font) contre les « takers » (ceux qui profitent). Les droites croient en la concurrence dure, en l’effacement des filets de protection, en l’apprentissage de la responsabilité individuelle. La nécessité de réduire les déficits publics constitue pour elles une aubaine : elle leur donne l’excuse pour réduire les subventions dont profitent les parasites.

 Il n’est pas étonnant dès lors que les gauches tendent à s’approprier le message du rassemblement et de l’unité. Il a permis le triomphe de François Hollande en 2012. Les sondages donnent à Miliband et son parti une dizaine de points d’avance sur les Conservateurs, et les Libéraux Démocrates ne se remettent pas des compromis passés avec les Tories au gouvernement. Une victoire travailliste en 2015 n’est pas garantie. Mais portés par l’image d’Une Nation, les Travaillistes ont désormais des chances sérieuses de l’emporter.

Ecosse et Catalogne : vers l’indépendance ?

 

Alex Salmond et David Cameron signent le pacte d'Edimbourg

 

La question de l’indépendance de l’Ecosse et de la Catalogne a été au cœur de l’actualité de ce mois d’octobre.

 « Le gouvernement britannique et le gouvernement écossais sont tombés d’accord pour qu’un référendum sur l’indépendance écossaise soit organisé », titrait The Guardian le 16 octobre. Le pacte d’Edimbourg fait suite à l’élection au parlement écossais d’une majorité nationaliste. A l’issue de plusieurs mois de négociation, Alex Salmond a obtenu que le referendum ait lieu en 2014 et non en 2013 comme le souhaitait Cameron, et que les jeunes de 16 et17 ans puissent voter, ce qui accroit les chances du vote indépendantiste. Cameron de son côté obtient qu’une seule question soit posée : voulez-vous oui ou non que l’Ecosse devienne indépendante ? Salmond aurait aimé ajouter une seconde question sur la dévolution de plus de pouvoirs à l’Ecosse, quelle que soit la réponse à la première question.

 Le président de la Généralité catalane, Artur Mas, a quant à lui déclaré que si son parti était réélu aux élections régionales du 25 novembre, il organiserait un référendum sur la question suivante : « voulez-vous que la Catalogne devienne un nouvel état au sein de l’Union Européenne ? » Le gouvernement espagnol de Mariano Rajoy a réagi brutalement à cette déclaration. Le ministre de la justice Alberto Ruiz Gallardon a menacé Mas de rétorsion : « si une personne commet un acte illégal, elle doit répondre de ses actions. »

 Qu’est-ce qui explique le fossé qui sépare la négociation d’Edimbourg et l’affrontement crispé entre Madrid et Barcelone ?

 Une partie de la différence tient à la conjoncture. En Ecosse, une minorité est actuellement en faveur de l’indépendance : 34% pour, 55%  contre. Cameron pense que le « non » l’emportera en 2014 ; Salmond pense que ses chances de renverser la tendance sont sérieuses. Dans l’Espagne déchirée par la crise économique, le ressentiment des Catalans contre le gouvernement central n’a cessé de croître : leur région est en faillite, ce qui est une source d’humiliation, mais le déficit est du en partie aux transferts vers d’autres régions. Les chances du oui au référendum, s’il avait lieu, seraient élevées.

 Il y a aussi une grande différence culturelle. Les Ecossais ont été opprimés par les Anglais au dix-huitième siècle, mais la Royauté se proclame, depuis Balmoral, aussi écossaise qu’anglaise. Par ailleurs, le gaélique n’est presque pas parlé, et la langue n’est pas un marqueur national. En revanche, la langue catalane est parlée par une majorité de la population. La guerre civile espagnole, la victoire du franquisme et l’écrasement des nationalités est un souvenir qui brûle encore sous la cendre. Le problème est d’autant plus aigu que le Parti Populaire est, à bien des égards, un héritier du franquisme. La réaction de nombre de ses partisans en face des revendications nationalistes, en particulier basques mais aussi catalanes, est parfois proche de l’hystérie.

 Enfin, le contexte institutionnel est différent. Parce qu’elle voulait éviter la répétition des clivages meurtriers, la constitution espagnole n’inclut pas de mécanismes souples de révision et ne considère pas la possibilité d’un démembrement. L’absence de Constitution écrite de la Grande Bretagne permet de définir, par consensus, des processus permettant de gérer même la possibilité que le Royaume Uni d’Angleterre, Galles, Ecosse et Irlande du Nord vienne à disparaître.

Artur Mas acclamé par ses partisans. Photo El Pais.

Lost in Yonkers

Le Palace Theatre de Watford vient de donner Lost in Yonkers, une pièce du dramaturge américain Neil Simon, dont la même scène avait programmé « Brighton Beach Memoirs » il y a deux ans.

 Le maître mot de la pièce est « acier ». Nous sommes en 1942, dans le quartier new-yorkais de Yonkers. Eddie, qui s’est endetté pour payer les frais d’hospitalisation de sa femme jusqu’à son récent décès du cancer, s’est vu proposer un job rémunérateur mais épuisant : acheter aux quatre coins des Etats Unis de la ferraille qui, recyclée, fournira l’industrie d’armement. Sa mère, Granma Kurnitz, a connu une enfance difficile, la fuite du nazisme, l’émigration aux Etats-Unis, la perte de deux de ses six enfants. Elle a fermé hermétiquement son cœur et érigé la dureté de l’acier en règle de comportement.

Ses quatre enfants survivants ne sont pas sortis indemnes d’une école de la vie où l’on n’a pas le droit de se plaindre ni de pleurer ni de toucher. Eddie manque d’auto-estime. Luie fréquente la pègre. Gert est affligée d’un asthme chronique qui l’empêche de finir ses phrases et dont l’origine est toute psychologique. Et puis il y a Bella, trente-cinq ans, simplette, souvent à côté de la plaque mais incroyablement gentille et possédée par le désir d’une vie normale avec un mari aimant et beaucoup d’enfants.

 Lorsqu’Eddie supplie Granma de garder ses deux garçons adolescents, Jay et Arty, pendant dix mois, le temps qu’il parte à la recherche de l’acier et rembourse ses dettes, sa mère a la réaction qu’on attend d’elle : pas question de se laisser attendrir ni d’admettre dans sa vie « Yakob » et « Arthur » qui ne peuvent apporter que bruit, saleté et nuisances. Mais Bella exerce un chantage. Elle ne restera auprès de sa mère que si les deux garçons partagent leur vie. Elle révèle ainsi la faiblesse de Granma : la perspective de vivre seule la terrorise. L’acier se fissure.

 Les critiques de la pièce se focalisent pour la plupart sur le personnage de Jay, adolescent pris entre le désir de servir le projet de son père et son aversion pour sa grand-mère. Selon moi, le personnage central de la pièce est Bella, que la méchanceté de sa mère et l’échec de sa vie sentimentale ne semblent pas altérer. Naïvement elle croit qu’elle et les siens peuvent devenir libres. Elle se cogne contre les murs et se brûle les ailes. Mais elle a raison.

Adieu

Carte d'au-revoir, 12 octobre 2012

En cadeau d’adieu à l’occasion de mon départ du Royaume Uni pour l’Aquitaine, mes collègues britanniques m’ont offert une anthologie de la poésie anglaise. Ils y ont marqué leurs poèmes préférés. J’ai retenu, de William Blake (1757 – 1827), le poème Jerusalem, tiré de son recueil Milton.

 On trouve dans ce poème les thèmes et les images qui ont nourri la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques : une Angleterre de collines bucoliques, défigurée par les usines sataniques de la révolution industrielle ; le désir brûlant de construire Jérusalem dans la terre verte et plaisante de l’Angleterre, dans le ciel de laquelle les nuages de fumée s’écarteront pour le Chariot de feu.

 L’Angleterre ne reviendra pas au temps du paradis perdu, et largement fantasmé. Mais dans les contorsions de l’histoire, elle n’a cessé de se battre pour construire une cité meilleure, Jérusalem sur la terre.

 Jerusalem

 And did those feet in ancient time

Walk upon England’s mountains green?

And was the holy Lamb of God

On England’s pleasant pastures seen?

 

And did the Countenance Divine

Shine forth upon our clouded hills?

And was Jerusalem builded here

Among these dark Satanic Mills?

 

Bring me my bow of burning gold:

Bring me my Arrows of desire:

Bring me my Spear: O clouds unfold!

Bring me my Chariot of fire

 

I will not cease from Mental Fight,

Nor shall my Sword sleep in my hand

Till we have built Jerusalem

In England’s green & pleasant Land

 

Et ces pieds dans l’ancien temps, ont-ils marché sur les vertes montagnes d’Angleterre ? Et a-t-on vu le saint Agneau de Dieu sur les plaisants pâturages d’Angleterre ? Et la Majesté Divine a-t-elle brillé au-dessus de nos collines nuageuses. Et Jérusalem a-t-elle été construite ici parmi ces sombres Usines Sataniques ? Apportez-moi mon arc d’or brûlant, apportez-moi mes flèches de désir, apportez-moi ma lance : Ô nuages, déplie-vous ! Apportez-moi mon Chariot de feu. Je n’abandonnerai pas mon Combat Mental, et mon glaive de dormira pas dans ma main jusqu’à ce que nous ayons construit Jérusalem dans la Terre verte et plaisante d’Angleterre.