Wadjda

Le film de Haïfa Al-Mansour est source d’émerveillement.

 Avant l’émerveillement, il y a l’étonnement. Ce film est l’un des premiers tournés en Arabie Saoudite. Il a été réalisé par une femme. Il parle de la condition des femmes. Son tournage a été autorisé. La télévision saoudienne a promis de le diffuser sur ses antennes. En troisième semaine d’exploitation en France, il est encore projeté dans 120 salles.

 Le bouche à oreille fonctionne, et c’est tant mieux : Wadjda est un film merveilleux. Son titre est  le prénom d’une fille de 12 ans, dont on ne voit dans la première scène que les pieds : ils sont chaussés de baskets. Nous sommes à l’école : toutes les condisciples de Wadjda portent les chaussures grises règlementaires. Pas elle. Elle entend vivre sa vie de manière autonome.

 Proche de chez elle, dans la banlieue de Riyad, vit Abdallah, un jeune garçon qui en pince pour la jeune fille. Abdallah bat Wadjda à la course pour une bonne raison. Il possède une bicyclette, alors qu’il est réputé indécent pour une personne de l’autre sexe de chevaucher un deux roues. Wadjda voit passer derrière un mur une magnifique bicyclette. L’acquérir va devenir son but unique. Qu’il faille passer par un concours de récitation du Coran pour obtenir l’argent, peu importe. Wadjda est têtue et tous les moyens sont bons.

 L’histoire de Wadjda s’entremêle avec celle de sa maman qui, faute d’avoir engendré un garçon, va devoir subir l’arrivée d’une seconde épouse. Elle se mêle aussi à celle de la jolie et sévère directrice d’école, dont il se murmure qu’elle vit une aventure avec un gentil « voleur » qui la visite chez elle. Il est difficile pour les femmes de tracer leur chemin lorsque les traditions prétendent leur dicter les moindres actes de leur vie. Le film de Haïfa Al-Mansour est optimiste. La société saoudienne bouge, tout doucement certes, mais irrésistiblement, sous la pression de femmes courageuses qui vont de l’avant et ne se laissent pas museler.

 Il n’y a nulle caricature dans ce film. Les hommes ne sont pas catalogués dans le camp des méchants : Wadjda trouve par exemple un allié dans le marchand de bicyclette, qui accepte de réserver la machine convoitée à la petite fille obstinée qui la désire si fort. La récitation du Coran et la prière sont dignes et belles. Les relations entre la mère et sa fille, comme entre Wadjda et la directrice d’école, sont complexes, oscillant entre l’imposition d’une discipline dont le respect protège dans un certain sens la fillette, et l’admiration pour son courageux entêtement.

 Pour ne rien gâcher, le film a de l’humour. Lorsque Wadjda remporte le prix de récitation coranique, la directrice lui demande ce qu’elle fera des rials qu’elle a gagnés. La fillette annonce qu’elle va s’acheter une bicyclette, et provoque l’hilarité de ses camarades.

 « Wadjda » touche plusieurs de mes fibres : mon goût pour les films de femmes, mon intérêt pour la culture arabe et, naturellement, la bicyclette. Mais il est recommandable à tout spectateur, même s’il ne les partage pas : c’est un excellent film !

Berthe Morisot

Marie Delterme dans le rôle de Berthe Morisot

France 3 a diffusé le 16 février un téléfilm intitulé simplement « Berthe Morisot », qui raconte l’accession à la maturité artistique de Berthe Morisot, qui devint l’égérie du groupe des impressionnistes.

 En 1865, Berthe Morisot a 24 ans. Comme sa sœur Edma, elle peint. Mais alors qu’Edma ne croit pas suffisamment à son talent pour en faire un métier, Berthe s’accroche envers et contre tous. Artiste peintre n’était pas alors un métier pour une femme ; et une femme non mariée à 25 ans courait le risque de ne jamais se marier.

 Berthe (Marie Delterme) va construire son art dans une relation de séduction, fascination, coopération et opposition avec Edouard Manet (Malik Zidi), qui avait à l’époque une réputation sulfureuse. Berthe va devenir son modèle pour de nombreuses toiles, dont le célèbre « Balcon ». D’une certaine manière, cela implique une position d’infériorité, celle de l’objet passif face à l’artiste actif. Mais elle observe Manet et apprend à son contact. Elle peint avec obstination, essaie, se désespère mais persiste. Elle veut être reconnue, et reconnue avec son style propre.

 Pendant la guerre de 1870 – 1871, de nombreux peintres, dont Edouard Manet, sont mobilisés. En  1874, Berthe participe à la première exposition de la société anonyme des artistes peintres, sculpteurs et graveurs, le groupe qui se désigne ensuite comme les « impressionnistes ». Elle épouse la même année le frère d’Edouard Manet, Eugène, qui sera son plus solide soutien jusqu’à sa mort en 1892, année où Berthe connait la consécration avec sa première exposition personnelle.

 Le téléfilm était le projet conjoint de Marine Delterme, comédienne et sculptrice, et de la réalisatrice Caroline Champetier. Il montre l’itinéraire d’une femme obstinée, bien décidée à ne rien céder aux préjugés et à accomplir sa vie d’artiste. D’autres femmes libres malgré le sexisme ambiant, telles Flora Tristan ou de George Sand, ont marqué le dix-neuvième siècle. La force du film est de faire percevoir cette liberté dans des regards, des mouvements, des attitudes corporelles plus que par des paroles.

Berthe Morisot dans "le Balcon" d'Edouard Manet

Lincoln

Le dernier film de Steven Spielberg met en scène des derniers mois de la vie d’Abraham Lincoln, en particulier son combat parlementaire pour faire adopter le treizième amendement à la Constitution Américaine prohibant l’esclavage.

 En janvier 1865, Lincoln (Daniel Day-Lewis) vient d’être réélu président des Etats-Unis. Au prix de centaines de milliers de victimes, il est sur le point de gagner la guerre contre les Confédérés sudistes. « Transhumances » a évoqué la toile de fond de la guerre de Sécession : la lutte à mort des émigrants avides de cultiver eux-mêmes une propriété agricole contre les latifundistes du sud, dépendant de la main d’œuvre esclave. L’émancipation des esclaves décidée par Lincoln en 1862 était d’abord une manœuvre tactique visant à désorganiser l’économie du sud. Trois ans plus tard, Lincoln a admiré, sur le terrain, la bravoure de soldats noirs dans les rangs Unionistes. Il est devenu sincèrement abolitionniste.

 Le film de Spielberg s’inspire d’un livre de l’historienne Doris Kearns Goodwin intitulé « une équipe de rivaux, le génie politique d’Abraham Lincoln ». C’est en effet à la dissection d’une lutte politicienne que s’attache le réalisateur.

 Les Républicains, le Parti du Président, vient de remporter la majorité simple à la Chambre des Représentants, mais il faut la majorité des deux tiers pour amender la Constitution. Lincoln est pressé. Les Sudistes sont au bord de la capitulation. Mais Lincoln sait que leur réintégration dans l’Union ferait basculer la majorité dans le camp du « non » à l’amendement. Il faut profiter d’une fenêtre d’opportunité de seulement quelques semaines pour faire passer l’amendement.

 La tâche semble impossible. Les Républicains eux-mêmes sont divisés. Thaddeus Stevens (Tommy Lee Jones), leader des radicaux, est en faveur d’accorder aux noirs l’égalité civique dès maintenant. L’aile droite du parti conditionne son appui à des négociations de paix avec les Sudistes. Le Président promet à la droite qu’il va négocier mais torpille les discussions ; il jure à la gauche qu’aucune négociation n’est engagée, alors qu’il sait la délégation sudiste déjà en ville. La feinte et le mensonge sont excusables à ses yeux, puisque c’est pour une cause noble et historique.

 Il faut à tout prix obtenir 20 voix parmi les démocrates. Lincoln et ses hommes définissent une stratégie : on s’attaquera aux représentants démocrates qui ont été battus en novembre et quitteront l’assemblée dans quelques semaines. Ils constituent le flanc faible de leur parti. On leur propose des postes en échange de leur vote en faveur de l’abolition. La corruption vole au secours d’une disposition constitutionnelle humaniste et profondément éthique.

 Lincoln apparait dans le film comme un homme habité d’une puissante conviction et d’une empathie peu commune avec le peuple. Mais pour atteindre son objectif, faire voter l’abolition de l’esclavage, il fait de la politique politicienne et manipule sans vergogne amis et adversaires. Il ne peut qu’accumuler les haines, celles qui auront raison de lui quelques mois après le vote de l’amendement constitutionnel. Le 15 avril 1865, il meurt des suites de l’attentat perpétré la veille.

Les rides d’Elizabeth I

 

Portrait d’Elizabeth I. Ecole de Marcus Gheeraerts, vers 1595. Elizabethan Garden of North Carolina.

Un tableau de l’école de Marcus Gheeraerts représentant la Reine Elizabeth I à l’âge de 62 ans, vient d’être authentifié aux Etats-Unis. Il représente la souveraine vieillie et comme attristée par l’exercice du pouvoir.

 Elizabeth I est née en 1533 d’Ann Boleyn et Henry VIII. Elle accède au trône à l’âge de 25 ans, après que trois souverains ont tout à tour succédé à son père. Le règne de la « reine vierge » dure 45 ans et s’achève à sa mort en 1603.

 Toute sa vie, Elisabeth fut soucieuse de son image, à la fois par coquetterie et pour projeter l’image d’un pouvoir sans une ride. A partir de 1563, le pouvoir chercha à contrôler la circulation des images de la souveraine ; en 1596, un décret ordonna aux fonctionnaires de prêter main forte au « Sergeant Painter » – on dirait aujourd’hui le Directeur de la communication de Sa Majesté – pour traquer les images non-ressemblantes. En réalité, celles qui trahissaient le vieillissement de la Reine.

 Dans ce contexte, le tableau attribué à l’école de Marcus Gheeraerts, et datant de 1595 environ, est étonnant. On y voit Elizabeth ridée, avec des poches sur les yeux et, par-dessus tout, un air de profonde lassitude. La parure de la Reine exprime puissance et opulence. Mais la coque du pouvoir semble vide. La femme qui l’habitait semble avoir déjà déserté