Les Acacias

Le film « Les Acacias » de l’Argentin Pablo Giorgelli (2011) nous raconte, presque sans paroles,  la naissance d’une relation entre un homme et une femme meurtris par la vie, par la magie d’une fillette de quelques mois.

 Rubén (Germán De Silva), homme d’une quarantaine d’années, est chauffeur routier. Au volant d’un camion datant des années soixante, cahotant et bruyant, il conduit un chargement de bois d’acacia du Paraguay à Buenos Aires. Son patron lui a demandé de prendre comme voyageuse Jacinta (Hebe Duarte), mais ne l’a pas informé que Jacinta emmènerait avec elle son bébé de cinq mois, Anahi.

 Le début du voyage est éreintant. Rubén ne supporte pas les cris de la petite fille affamée ni les pauses nécessaires pour lui faire prendre son biberon et la changer. Mais Anahi, avec ses yeux tout noirs grands ouverts, est fasciné par cet homme concentré et silencieux. Peu à peu le rempart se fissure. Rubén apprend que Jacinta s’est mise en route pour trouver du travail en Argentine et fuir la misère, et qu’Anahi n’a pas de papa ; Jacinta apprend que Rubén est père d’un garçon qu’il n’a pas vu depuis huit ans.

 Tout dans ce film, qui n’a pour seule bande sonore que le bruit lancinant du camion d’acacias, est dans les regards qui s’évitent et se rencontrent, la main calleuse du chauffeur routier rencontrant celle de la fillette, une bouteille d’eau partagée. Il semble ne rien se passer, et pourtant dans le huis-clos de la cabine du camion se joue, peut-être, la naissance d’un amour.

 Photo du film « Les Acacias ».

David Hockney à la Royal Academy of Arts

La Royal Academy of Arts de Londres présente jusqu’au 9 avril une remarquable exposition des œuvres du peintre britannique David Hockney : « David Hockney : a bigger picture » (une vue plus large).

 Les paysages de Hockney frappent par l’intensité des couleurs et aussi par leur ambigüité, entre figuratif et onirique : les œuvres réalisées sur site penchent vers le réalisme, celles peintes de mémoire en studio laissent davantage de place à la fantaisie. La plupart des œuvres présentées par l’exposition sont récentes, au point qu’une salle entière est consacrée à des toiles peintes l’an dernier spécifiquement pour l’exposition.

 On trouve chez Hockney la même obstination que chez Monet peignant les nymphéas ou la cathédrale de Rouen par différentes saisons, à des heures différentes et sous des lumières différentes. La première salle présente quatre toiles représentant un paysage du Yorkshire, le pays natal du peintre, dans chacune des quatre saisons. Hockney note qu’en hiver les branches semblent se tendre vers le ciel, comme pour quémander les rayons du soleil, alors qu’en été elles ploient sous la gravité du feuillage.

 Les paysages d’Hockney ne sont pas perçus du point de vue d’un observateur extérieur. Il entend, comme dans l’art chinois, immerger le spectateur dans le paysage et lui donner de multiples angles de vue. Dans la ligne du cubisme, il casse la perspective et ouvre de multiples possibles.

 David Hockney s’est toujours aidé de la technologie. Dans les années soixante, il s’inspirait pour ses peintures de polaroïds collés. Depuis 2008, il travaille sur un i-Pad, ce qui lui permet d’aller plus vite de l’idée initiale à la réalisation et multiplie son pouvoir créateur. A soixante quinze ans, il se trouve dans une phase d’exceptionnelle fécondité artistique. Ses dernières toiles nous font pénétrer dans la majesté et la magie de Yosemite Park, dans la Californie, son pays d’adoption. D’autres chefs d’œuvre sont à venir.

 Illustration : tableau de David Hockney, pile de bois en hiver

Nous prendrons Manhattan

La chaîne de télévision britannique BBC4 vient de produire un téléfilm sur les débuts du photographe britannique David Bailey à la revue Vogue et sa rencontre, professionnelle et sentimentale, avec la modèle Jean Shrimpton : « we’ll take Manhattan », nous prendrons Manhattan.

 Ecrit et réalisé par John McKay, le film décrit le voyage en 1962 à New York du photographe et de la modèle, sous la responsabilité de la rédactrice en chef du magazine Vogue Lady Clare Rendlesham. Insolent, mal élevé, têtu, David voit en Lady C l’incarnation de ce qu’il abhorre : l’art figé dans les conventions. Clare rend largement à David et Jean leur animosité. Elle ne supporte pas ces jeunes qui viennent du milieu populaire, ne connaissent rien aux règles de la mode et pourtant prétendent tout savoir. David exige de photographier Jean dans des sites où la mode n’avait jamais songé pénétré, un grillage dans une zone industrielle délaissée ou les colonnes d’aération au sommet d’un immeuble. Sur le Pont de Brooklyn, il refuse de prendre Manhattan pour toile de fond, expliquant qu’il n’est pas un photographe de cartes postales. Le conflit avec Lady Clare va jusqu’au point de rupture. Mais les clichés de David sont parvenus jusqu’à la direction de Vogue à Londres : ils débordent de créativité et d’énergie. Ils sont exactement ce dont le magazine avait besoin pour se réinventer et pour s’adresser à un public nouveau – les jeunes – qui feront au même moment le succès des Beatles.

 Le téléfilm de John McKay rend présent le processus créatif du photographe : David est envoûté par Jean, il la dévore des yeux, il provoque ses émotions. Ses instantanés transforment une belle femme en une star d’une divine beauté. La fraction de seconde ouvre sur l’éternité. Michelangelo Antonioni s’était déjà inspiré du personnage de Bailey pour son film Blow-up, devenu un hymne à l’art de la photographie. Joué par deux jeunes acteurs formidables, Aneurin Barnard et Karen Gillan, « Nous prendrons Manhattan » provoque des émotions semblables.

 Photo du téléfilm « We’ll take Manhattan » : Aneurin Barnard (David Bailey) et Karen Gillan (Jean Shrimpton).

Backbeat

Jouée au théâtre Duke of York’s de Covent Garden à Londres, la comédie musicale Backbeat raconte l’histoire de la naissance des Beatles, entre Liverpool et Hambourg de 1960 à 1962.

 La comédie musicale est dérivée du film homonyme réalisé par Iain Softley en 1994. Pour la mise en scène, Softley lui-même s’est associé à Stephen Jeffreys.

 En 1960, les Beatles sont cinq : aux côtés de John, Paul et George se trouvent Pete Bust, qui sera brutalement remercié trois ans plus tard par le nouveau producteur du groupe et remplacé par Ringo Starr, et un cinquième homme, Stuart Sutcliffe.

 Stuart (joué par Nick Blood) et John (Andrew Knott) se sont rencontrés à l’académie d’art de Liverpool. Stuart est un médiocre musicien mais, fasciné par la personnalité de John, ne peut lui refuser de faire partie de son groupe. A Hambourg, Stuart rencontre une jeune photographe allemande, Astrid Kircherr (Ruta Gedmintas) et en tombe éperdument amoureux. Cette rencontre réveille en lui sa vocation de peintre. Il est déchiré entre sa fidélité à John, qui exige de lui qu’il se fonde dans le groupe, et sa propre ligne de vie. Accepté à l’Académie de Hambourg, il se résout à quitter les Beatles mais décède brutalement à l’âge de 22 ans d’une hémorragie cérébrale, probablement suite à une bagarre quelques mois auparavant.

 La comédie musicale nous montre l’enfantement des Beatles, d’un groupe de rock parmi d’autres aux quatre garçons dans le vent dont le look, la voix et les chansons marqueront les années soixante d’une marque indélébile. A Hambourg, ils doivent jouer 6 heures par soirée dans un club louche et vivent dans une débauche de bière, de cigarettes et de prostituées (dans Backbeat, les acteurs fument tant sur scène que cela en devient gênant pour les spectateurs). Peu à peu, leur style s’affirme. Paul interprète pour John la chanson qu’il vient de composer, Love me do. Après une première réaction de mépris, John propose à Paul une intonation, un rythme plus affirmés. Lorsqu’Astrid dessine pour le groupe un costume à pan droit et col serré et qu’elle remplace leur chevelure à la Elvis par la coupe au bol, les Beatles sont prêts pour la célébrité.

 Backbeat nous dépeint un John Lennon dominateur et manipulateur bien que fragile. Astrid dit à Stuart : « John veut le monde et Paul va trouver les moyens pour qu’il l’obtienne ». Dans les griffes de John, Stuart est un être torturé. Une belle scène de la pièce est celle de la mort de Stuart dans les bras d’Astrid, qui s’était vêtue d’une tenue de soirée étincelante pour le séduire mais se trouve soudain confrontée à l’atroce absence de l’être aimé.

 Photo : Andrew Knott et Ruta Gedmintas dans Backbeat.