La sentence

La Sentence, roman de Louise Erdrich, a été traduit en français par Sarah Gurcel et publié par Albin Michel. Il a reçu le prix Femina 2023 du roman étranger. La traduction des citations du livre dans cet article est du rédacteur de « transhumances ».

Sentence, en anglais, a deux significations. Le mot veut dire, comme en français, formulation d’une condamnation. L’héroïne du livre, Tookie, a en effet été condamnée à 60 ans de prison pour avoir transporté illégalement un cadavre. Il se trouve que sous les aisselles du macchabée gisaient des quantités de stupéfiants et que, la frontière entre deux états ayant été franchie, l’affaire avait été décidée par un juge fédéral particulièrement sévère.

La seconde signification de « sentence » est phrase. En prison, Tookie dévore un dictionnaire qui lui a été offert. Elle lit avec émerveillement les deux exemples de « phrase », in italiques : « the door is open / la porte est ouverte ». et « go ! Vas-y ! » « C’étaient les plus belles phrases jamais écrites. »

Librairie amérindienne à Minneapolis

Tookie bénéficie d’une libération conditionnelle. En détention, elle est devenue une lectrice vorace. Elle trouve à s’employer dans une librairie spécialisée dans la culture amérindienne, « native » comme on le dit aux États-Unis. La ville est Minneapolis, un personnage à part entière du roman, qui couvre la période entre le jour des morts 2019 et jour des morts 2020. Le 25 mai 2020, un noir, George Floyd, a été assassiné par un policier blanc, déclenchant des émeutes et la naissance du mouvement « black lives matte », « les vies noires ont de l’importance ».

Cinq ans plus tard, en janvier 2026, c’est aussi à Minneapolis que la police de l’immigration a abattu Renee Nicole Good et Alex Pretti, soulevant une vague d’indignation aux États-Unis. Ajoutons que le Minnesota, et la ville de Minneapolis en particulier, comptent une forte présence de personnes de souche amérindienne. Louise Erdrich elle-même revendique son appartenance à l’ethnie Ojibwe.

Protestation contre l’assassinat de George Floyd en mai 2020 à Minneapolis

Tookie épouse Pollux, le policier tribal qui l’a arrêtée, et vit avec lui un vrai bonheur. L’ancienne prisonnière remarque qu’elle « mène ce qu’on peut appeler une vie normale seulement si vous avez toujours anticipé cela. Si tu penses en avoir le droit. Travail. L’amour, la nourriture. Une chambre sous l’ombre d’un pin. Sexe et vin. »

Le jour des morts 2019, meurt l’une des plus fidèles clientes de la librairie, Flora LaFrance. Le problème, c’est qu’elle refuse de partir, elle résiste à la mort. Son fantôme hante la boutique, bouscule des livres… On croit s’en débarrasser lorsqu’on constate que ce ne sont pas ses cendres qui ont été remise à sa fille et qu’il faut soumettre à la crémation son cadavre qu’on a retrouvé à la morgue. Rien n’y fait, Flora persiste dans l’être ! Le paroxysme de cette situation advient lorsque Flora se met en tête d’habiter le corps de Tookie. « Là, comme si j’étais sur une table devant elle, Flora ouvrit le reste de mon corps avec précaution, me dézippant comme une combinaison de plongée. »

Danses amérindiennes en protestation contre les assassinats de Renne Good et Alex Pretti à Minneapolis

« La Sentence » est donc un livre où rôde la mort. Nous sommes au début 2020. L’épidémie de Covid remplit la population de terreur. Les rues de Minneapolis sont vides. Mais paradoxalement, l’activité de la librairie devient bouillonnante. Les livres sont classés parmi les biens essentiels, au même titre que « la nourriture, le carburant, le chauffage, la collecte des ordures, le déneigement et l’alcool. » Tookie s’étonne de l’afflux de demandes, auxquelles il est d’autant plus difficile de donner suite qu’il n’est pas possible de travailler nombreux dans la surface réduite de la boutique : « La plupart du temps, nous avions été dans le rouge, nous avions eu du mal à payer les factures. Nous n’étions donc absolument pas préparés à être aimés. »

Ce livre épais (500 pages) foisonne de personnages, de situations, de descriptions. Il ne manque pas d’humour. Lorsque Tookie dérobe  le corps d’un homme à sa seconde épouse pour le ramener à sa première épouse à bord d’un fourgon frigorifique qu’elle a « emprunté », elle s’imagine monter un business qu’elle appellerait « Earth to Earth », de la terre à la terre. Elle observe que les gens cherchent des alternatives à la mise en bière, que la mort est à l’épreuve de la récession et qu’elle ne peut pas facilement être externalisée vers un autre pays.

Pour conclure sur un retour en prison, cette jolie phrase / sentence : « Une fois, alors que j’étais isolée, assise sur mon lit dans un état de fugue, un petit esprit m’a rendu visite. En ojibwé, le mot pour insecte est manidoons, petit esprit (…) Ce fut un émissaire de tout ce que je pensais ne jamais être à moi – une beauté commune et peu commune, l’extase, la surprise. »

Louise Erdrich

 

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