JusticeLivres14 avril 20141Longues peines

Dans Longues Peines (Pocket, 2001), le romancier Jean Theulé s’intéresse à l’univers carcéral et met en scène quelques jours de la vie de détenus et de surveillants.

 La prison est située dans une ville de province. C’est un ancien monastère que ne mentionne aucune carte touristique. C’est un lieu qui n’existe pas, en quelque sorte un non-lieu ! Pourtant, il a une réalité physique, avec ses coursives équipées de filets anti-suicides, des cellules habitées par deux à quatre détenus, une cour minuscule où se font face le quartier des hommes et celui des femmes.

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Jean Theulé recueille le témoignage de deux surveillants, Benoît Beaupré et Agnès Leduc. Dans le texte, ce témoignage est reproduit en caractères italiques. Il constitue en soi un intéressant document sur la condition carcérale, celle des détenus et aussi celle des surveillants qui passeront, comme eux, leur jeunesse en prison ! Benoît et Agnès commentent des événements qui se sont produits dans l’ancien couvent, et c’est là qu’entre en jeu la fiction romanesque.

 La détention est présentée comme un véritable enfer psychiatrique. Un détenu pédophile est systématiquement violé à la douche et un surveillant pervers encourage les agressions contre lui. Une prisonnière infanticide demande à son aîné venu la visiter pourquoi il n’est pas venu avec Martin, le bébé qu’elle a lancé dans le vide-ordure. Sans se voir, de part et d’autre de la cour, un homme et une femme communiquent verbalement sous des identités inventées et se montent de toute pièce une histoire d’amour impossible.

 La folie n’est pas seulement du côté des prisonniers. L’épouse du directeur de la prison fait une fixation obsessionnelle sur sa stérilité, oblige son mari à se déplacer avec la layette qu’elle tricote et a des tendances homicides. Un jeune surveillant tombe amoureux d’une toxicomane, au mépris des règles déontologiques et de la plus élémentaire prudence. La démence s’étend à des personnes extérieures : une correspondante épistolaire écrit des lettres d’amour enflammées à un détenu, mais, affligée d’une laideur congénitale, ne supporte pas qu’il puisse être beau…

 Le sexe joue un rôle essentiel dans la prison. La privation de liberté, c’est surtout l’impossibilité de vivre une relation d’amour avec un ou une partenaire. Alors on se masturbe, on viole, on tombe amoureux d’un barreau de sa cellule…

 L’univers que décrit Jean Theulé est peuplé de gens atteints de troubles de la personnalité si graves qu’ils en viennent souvent au meurtre ou au suicide. Les situations comme les mots employés sont caricaturaux, mais le propre de la création littéraire n’est-il pas de pousser à leur paroxysme des réalités qui existent à l’état latent ?

 Le roman se termine avec les surveillants Beaupré et Leduc. Ils regardent les étoiles et entendent les cris et les cauchemars d’une détenue au mitard. « Tous les deux, côte à côte et d’astreinte cette nuit-là, étaient comme deux enfants ayant définitivement peur du noir ».

Jean Theulé
Jean Theulé

One comment

  • Benoît CLAIRE

    21 avril 2014 at 10h49

    Les situations pénibles qui sont décrites reflètent l’incapacité de notre société à faire face à cette question, pourtant fondamentale: quelle doit être la rigueur de la loi? Comment punir les criminels tout en respectant la personne humaine (ou, parfois, le peu de personne humaine) qui est en eux?
    J’ai peur que, quel que soit le sens dans lequel on retourne la question, on en revienne, pour l’essentiel, à une affaire de gros sous.
    On nous dit: « La prison, dans sa forme actuelle, n’est pas la solution ».
    A mon sens, la prison a, au moins, deux justifications: 1. Extraire de la société des individus dangereux 2. Punir, tant il est vrai que Ia privation de liberté est pénible.
    Pour l’instant, je ne vois pas que l’on ait trouvé, ni dans le temps (historiquement, d’autres châtiments ont été imaginés, qui rendent la prison presque enviable…), ni dans l’espace (un coup d’œil rapide à ce qui se passe chez nos voisins, pays démocratiques) de peines alternatives qui satisfassent à ces deux critères.
    Mais, bien sûr, pour rendre « vivables » les conditions de détention, il faudrait des prisons plus nombreuses, plus modernes ainsi que des personnels plus nombreux et, pour accompagner ceux des condamnées qui peuvent être réinsérés, des psychologues, formateurs, etc… Des gros sous, vous dis-je.
    Alors, on peut dire: « On n’a pas tout essayé. La prison est le système par défaut. Notre société moderne garde, par facilité, des méthodes qui datent des siècles passés; il y a d’autres moyens »
    Franchement, je ne vois pas bien lesquels, sauf à mettre un agent pénitentiaire derrière chaque délinquant en liberté. Certes, il ne faut pas grossir le trait; il faut probablement affiner et traiter différemment le cas du petit voleur (euse) à la tire (en distinguant primo délinquant et récidiviste) de celui du meurtrier (ère). Là aussi, on se heurte très vite à des problèmes de moyens.
    Il serait intéressant de connaitre, pour les pays dont on s’accorde à reconnaitre que le système pénal est plus performant que le notre (en termes d' »humanité » du système carcéral, mais aussi en termes de taux de récidive, etc…) quel est le pourcentage des dépenses du système judiciaire par rapport au PIB.

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