Reality

« Reality », film de Matteo Garrone, a reçu le prix du jury du festival de Cannes en 2012.

 Dès la première scène, le décor est planté. Un carrosse digne de celui de la Reine d’Angleterre s’achemine vers un château de la région de Naples. Des jeunes époux en descendent. Le clou de leur soirée de mariage sera l’intervention – très brève – d’Enzo, le vainqueur de la dernière édition de « Grande Fratello », l’équivalent italien du Loft. Enzo dit que c’est la plus belle mariée du monde et leur donne un conseil : « never give up », n’abandonnez jamais ! Ce sera d’ailleurs le clou d’autres mariages célébrés le même soir dans le même château avec des plus belles mariées du monde interchangeables et le même conseil : « never give up ».

 Le décor où vit la famille Ciotola est tout aussi théâtral. Il s’agit d’un palais napolitain délabré donnant sur une place dont tous les habitants se connaissent. Luciano (Aniello Arena) est père de famille : il a trois enfants et plusieurs oncles et tantes à charge. Il est le poissonnier de son quartier. Pour joindre les deux bouts, il gère une arnaque aux robots ménagers imaginée par sa femme, Maria (Loredana Simioli) ; il joue aussi occasionnellement le rôle d’un Drag Queen dans le palais des mariages.

 C’est là que Luciano fait la connaissance d’Enzo. Il se trouve que « Grande Fratello » organise à Naples un casting. Poussé par ses enfants, Luciano tente sa chance. Son bas-goût, son profil de prolétaire plaisent aux organisateurs. Il est convoqué à Rome. On lui laisse entendre qu’il a été sélectionné pour « entrer dans la maison ».

 La vie de Luciano bascule. Sûr de devenir célèbre et riche, il vend sa poissonnerie et adapte son comportement aux critères qu’il imagine que suivent les organisateurs de ce Reality Show. Il se croit épié par leurs espions. La télévision rend fou, dit-on. Luciano perd contact avec la réalité et sombre dans la paranoïa.

 Maria croit le remettre sur les rails grâce à la direction spirituelle d’un prêtre catholique. Mais lors d’une procession du vendredi saint au Colisée, Luciano s’échappe. Il rejoint Cinecittà et entre dans le saint du saint : la « maison » des « frères » du Grande Fratello. Il ricane, de satisfaction pour avoir réussi son effraction, ou de désespoir pour avoir ruiné sa vie pour un rêve vain.

 « Reality » est un excellent film, drôle et tragique, dans la droite ligne de Fellini. Le sujet qu’il aborde, le pouvoir de la télévision, est évidemment particulièrement pertinent au pays de Berlusconi. Mais la machine à produire des images vides gravées dans la tête des pauvres est un fléau universel.

Aniello Arena dans « Reality »

1Q84, livre 3

Le troisième et dernier livre du roman 1Q84 de Haruki Murakami (traduit par Hélène Morita en 2012) se lit avec la même avidité que les précédents, bien qu’il entraîne les lecteurs dans un univers de plus en plus fantasmagorique.

 Les deux premiers livres se lisaient alternativement du point de vue d’Aomamé et de Tengo. Un troisième personnage s’introduit dans le troisième livre : Ushikawa, un détective qui joue un rôle secondaire dans les précédents épisodes. Ushikawa est un homme d’aspect physique repoussant. Cette caractéristique lui a valu une enfance solitaire, et en ce sens son parcours personnel est semblable à celui d’Aomamé et Tengo. La secte des Précurseurs veut mettre la main sur Aomamé, et Ushikawa a compris que Tengo pourrait le conduire à elle. « Ushikawa se considérait comme un animal nocturne, caché dans une forêt obscure, qui restait à l’affût d’une proie. Il attendait patiemment la bonne occasion et, le moment venu, il fondait dessus résolument, sans hésitation. » Ushikawa se rapproche si près qu’il bascule, lui aussi, dans l’univers où deux lunes brillent dans le ciel, l’univers qu’Aomamé a baptisé « 1Q84 » et Tengo « la ville des chats ».

 Un quatrième personnage joue un rôle dans le roman : le père de Tengo, tellement identifié à son rôle de collecteur de la redevance de la télévision publique qu’il demande à être incinéré dans l’uniforme des collecteurs. La nuit, un collecteur vient insulter Aomamé, Ushikawa et Fukaéri, l’auteur de livre « la chrysalide de l’air », le livre qui décrit l’univers de 1Q84 et a déclenché une série d’événements qui menacent de broyer les protagonistes.

 Aomamé et Tengo pourront-ils revenir au monde normal, celui d’avant 1Q84 et de la ville des chats ? L’intrigue est bien menée, avec un suspens jusqu’au dernier chapitre. Dans le livre 3, elle devient quasiment ésotérique avec une conception virginale pour ainsi dire par procuration, que le Catholicisme lui-même pourrait reconnaître comme part de son patrimoine.

 Ce qui sauve le roman du délire onirique, c’est son épaisseur humaine. Le portrait d’Ushikawa, que sa laideur a éduqué à considérer toute vérité comme relative, est particulièrement réussi. Cet homme a du flair, et cette capacité dérive directement de son expérience de la vie. Lorsque Tengo se rappelle le jour où, vingt ans auparavant, Aomamé prit sa main de jeune écolier, il se remémore des odeurs : « Et les odeurs de cet après-midi de début d’hiver stimulaient hardiment ses narines. Comme si ce qui recouvrait ces odeurs avait été arraché. Des odeurs réelles. Les fidèles odeurs d’une saison particulière. L’odeur de l’éponge du tableau noir, celle du détergent utilisé par le ménage, celle des feuilles mortes qu’on brûlait dans un coin de la cour, elles s’étaient toute intimement mêlées. Quand il respirait à fond ces senteurs, il avait la sensation qu’elles s’amplifiaient et l’atteignaient au plus profond de lui. Sa structure physique avait renouvelé ses composants. Les pulsations de son cœur n’étaient plus de simples pulsations. Pour un bref instant, il avait pur ouvrir de l’intérieur les portes du Temps. La lumière ancienne et la lumière nouvelle s’étaient mêlées et ne faisaient plus qu’une. »

 

Joyeux Noël !

Ces grains de café séchant au soleil au Domaine du Café Brûlé, à la Réunion, connaissent une nouvelle naissance.

 Ils appartenaient au caféier, se nourrissaient de sa sève, en prolongeaient les branches. Ils étaient durs et compacts dans le feuillage fluide. Ils se préparent à une nouvelle vie. Torréfiés et moulus, ils vont entrer dans l’intimité des humains. Café des encyclopédistes et des philosophes. Café noir qu’on prend près du percolateur. Café qu’une infirmière obtient d’un distributeur pour se maintenir éveillée une nuit de veille. Café partagé entre amis après un bon dîner. Café du petit déjeuner, avec des croissants et des chocolatines. Café de l’étudiant révisant un examen. Café noir de l’écrivain luttant avec la page blanche.

 « Transhumances » souhaite à ses lecteurs un Joyeux Noël 2012. Puissent-ils faire de chaque instant de leur vie une Nativité, mettant au monde goutte à goutte un univers chaleureux et corsé.

(Photo « transhumances »)

Main dans la main

« Main dans la main », le film de Valérie Donzelli avec Valérie Lemercier et Jérémie Elkaïm dans les rôles principaux, offre au spectateur un moment d’enchantement.

 Joachim Fox (Jérémie Elkaïm) vit à Commercy, il est vitrier, est un virtuose du skateboard, vit encore chez ses parents dans une nombreuse famille de style plutôt tribal. Hélène Marchal (Valérie Lemercier) est directrice de l’école de danse de l’Opéra Garnier. Plutôt revêche, elle vit seule et n’a guère de relations stables, si ce n’est sa confidente, Constance (Béatrice de Staël). Tout semble les opposer, y compris une quinzaine d’années de différence d’âge.

 Pourtant, lorsque le vitrier anonyme vient prendre les mesures des miroirs de la salle de répétition de la grande dame de la danse, un phénomène surnaturel se produit. Jérémie et Hélène se trouvent littéralement collés l’un à l’autre. Nulle attirance sexuelle à ce stade, seulement un coup de foudre au sens d’une décharge électrique et d’un puissant champ magnétique.

 En réalité, Joachim et Hélène ont plus en commun que ce qu’on voit au premier abord. Tous deux ont leur double, sa sœur Véro (Valérie Donzelli elle-même) pour Joachim, Constance pour Hélène. Joachim rêve de quitter la Meuse pour New-York, Hélène souffre des contraintes de la prison dorée de l’Opéra. Ils vont devoir gérer leur gémellité, qui suscite l’incompréhension et la jalousie de Véro et de Constance. Ils vont devoir apprendre à vivre l’un sans l’autre. Et puis, finalement, se découvrir amoureux.

 Le scénario est puissamment original, tellement énorme que l’on rit énormément. Il y a de grands moments de cinéma. Dans un recoin de l’Opéra Garnier, Joachim dit un poème à Hélène en langage des signes. « Où avez-vous appris cela, lui demande-t-elle ? » « Sur Internet ». « Pourquoi ? » « Parce que je trouve ça beau ».

 Le nouveau ministre convoque Hélène pour lui signifier son licenciement et l’informer que tous ses avantages lui sont retirés avec effet immédiat. Hélène rend immédiatement à l’Etat tout ce qui lui appartient, des bottes au chemisier et à la petite culotte, et couvre sa nudité d’un rideau arraché à la fenêtre du ministre.

 Oui, décidément, l’un des excellents films de 2012, particulièrement recommandable pour la période des fêtes.