Le Placard

« Le Placard », film de Francis Weber (2001), constitue une jolie et drôle parabole sur les chemins de la confiance en soi.

 François Pignon (Daniel Auteuil) se vit lui-même comme un raté, un moins-que-rien. Dans la photo d’entreprise annuelle, il est proprement éjecté du cadre ; il apprend d’ailleurs qu’il fait partie d’une prochaine charrette de licenciements. Depuis deux ans, son ex-femme et son fils l’ont eux aussi éjecté de leur vie. Pignon est sauvé du suicide par son nouveau voisin, Belone (Michel Aumont).

 Belone propose à Pignon un plan pour sauver son emploi : se faire passer pour gay, faire croire qu’il « sort du placard ». Dans une entreprise qui fabrique des préservatifs, se mettre à dos la communauté homosexuelle représente un risque qu’on ne peut courir. Des photos, truquées, le représentant dans des situations compromettantes, circulent de service en service. François Pignon, l’homme transparent, celui qui n’existait pas au regard des autres, échappe au licenciement. Mieux encore, il devient le point focal de l’entreprise. Il la représentera à la Gay Pride, juché sur un char, coiffé d’un bonnet en forme de préservatif.

 Le chef du personnel, Félix Santini (Gérard Depardieu) est sommé de ravaler ses blagues sur les « tantes » et de se faire ami de Pignon : son identité de gros dur machiste se dissout à vive allure au point de le conduire à l’hôpital psychiatrique. En sens inverse, François Pignon  découvre qu’il a une vraie personnalité. Il se réconcilie avec son fils. Il dit à son ex-femme ses quatre vérités. Il devient l’amant de sa belle chef de service, Mlle Bertrand (Michèle Laroque).

 « Le Placard » est une grosse comédie. Il faut se laisser aller à rire à gorge déployée et ne pas y rechercher trop de subtilité. Mais c’est une jolie parabole de la « transhumance » d’un homme entre un état de non-existence aux yeux des autres et des siens propres, à une vie assumée et digne.

 

Une journée au Musée d’Orsay

Lionel Walden, docks de Cardiff, 1894

Avoir l’opportunité de passer une journée au Musée d’Orsay offre un plaisir sans cesse renouvelé.

 Visiter le Musée d’Orsay, c’est se mettre en présence de chefs d’œuvre qui ont façonné notre culture : Cézanne, les impressionnistes, Gauguin et Van Gogh, Toulouse Lautrec, Maillol, Rodin… Dans les salles consacrées aux impressionnistes, la présence de plusieurs classes de collège gêne l’observation des toiles, mais les jeunes semblent si concentrés et attentifs aux explications des guides qu’il se dégage de leurs groupes comme une ferveur.

 Disposer de plusieurs heures permet de sortir des sentiers battus et de découvrir des œuvres moins connues. Un plateau entier est ainsi consacré à l’art décoratif. On y trouve par exemple les panneaux réalisés en 1901 par Odilon Redon pour la salle à manger du château de Domecy, à partir de fleurs de rêve et de faune imaginaire ; ou encore de nombreux objets des maîtres de l’art nouveau, Gallé, Majorelle, Horta, Gaudi ou Guimard.

Hector Guimard, panneau central de grand balcon

 Deux peintures industrielles ont attiré mon attention par leur capacité à transmuer ce qui est souvent glauque en une réalité puissamment poétique : les Docks de Cardiff, peints en 1894 par Lionel Walden, un Américain qui travailla essentiellement à Paris puis à Hawaï et les usines près de Charleroi, peintes par Maximilien Luce en 1897.

Maximilien Luce, usines près de Charleroi, 1897

 J’ai été impressionné par la violence du Calvaire peint en 1892 par le peintre russe Nicolaï Gay, et au contraire par la grande douceur des hêtres de Kerdrel, tableau de Maurice Denis réalisé en 1893.

 Je suis fasciné par la manière dont au dix-neuvième siècle l’art s’est confronté à la révolution industrielle et tenté de faire émerger le beau du désastre humain et écologique qui l’accompagnait. Flâner au Musée d’Orsay nous immerge dans cette lutte historique dont nous sommes les héritiers.

Nicolaï Gay, Calvaire, 1892

Vivre au Paradis

Dans le cadre d’un partenariat avec le Réseau aquitain d’histoire et mémoire de l’immigration, le Musée d’Aquitaine a proposé la projection du film « Vivre au Paradis » de Bourlem Guerdjou (1997).

 En 1960, Lakhdar (Roschdy Zem), ouvrier algérien travaillant dans le bâtiment, a le projet de faire venir sa femme et ses deux enfants qui vivent dans une oasis saharienne. Malgré tous ses efforts pour rendre habitable la baraque qu’il habite dans le bidonville de Nanterre, le choc pour Nora (Fadila Belkebla) est douloureux. Elle s’attendait à une vie facile, avec l’électricité, l’eau courante, de l’espace. Lakhdar va tout faire pour lui décrocher le paradis, un vrai appartement dans Paris. Il fera des heures supplémentaires. Il n’hésitera pas non plus à arnaquer un ami qui, lui aussi, veut faire venir sa famille du bled.

 Lakhdar et Nora suivent une trajectoire opposée. Lakhdar s’entête dans sa recherche d’un paradis individuel, et considère la lutte pour l’indépendance comme une perte de temps. Nora au contraire s’intègre peu à peu aux solidarités de femmes dans le bidonville ; plus, même, elle participe à l’action clandestine du FLN à l’instigation de sa représentante dans le bidonville, Aicha. Nora ne serait pas loin de penser que le paradis n’est pas dans un appartement isolé avec tout le confort, mais dans la communauté humaine unie par le massacre du 17 octobre 1961, heureuse de célébrer un mariage traditionnel, transportée de joie par la proclamation de l’indépendance, le 3 juillet 1962.

 « Vivre au Paradis » est un beau film, magnifiquement joué par Zem et Belkebla, sur la base d’un scénario solide inspiré du livre de Brahim Benaïcha, avec de splendides prises de vue.

 Le Musée d’Aquitaine proposait aussi un film documentaire réalisé à l’occasion de l’exposition « Vies d’exil » à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, dont « transhumances » a rendu compte. Le débat avec la réalisatrice Florence Gaillard, souligna les affrontements au sein de la communauté algérienne pendant la guerre, qui se traduisirent pars près de 4.000 morts dans des règlements de compte. L’Algérie ne s’est peut-être pas tout à fait réconciliée avec ce passé-là.

Lahhdar, Nora et leurs enfants dans le bidonville de Nanterre

Exposition Félix Ziem au Petit Palais

Félix Ziem, envol de flamands roses

L’exposition Félix Ziem, au Petit Palais à Paris mérite d’être visitée.

 J’ai une affection particulière pour le Petit Palais, bâtiment construit par Charles Girault pour l’exposition universelle de 1900 et qui abrite le musée d’art de la ville de Paris. Le dôme d’entrée est illuminé par des verrières art nouveau, et c’est à l’art nouveau qu’est consacrée la galerie à gauche du dôme, baignée de lumière. Les collections, consacrées à la peinture, à la sculpture et aux arts décoratifs jusqu’au dix-neuvième siècle, sont éclectiques  et présentées avec soin. On y compte de nombreux chefs d’œuvre, de Rembrandt à Courbet et Cézanne. Il fait bon flâner parmi tant de beauté.

 Le Petit Palais consacre une belle exposition au peintre Félix Ziem (1821 – 1911), qui lui avait légué 170 toiles au soir de sa vie, en 1905. C’est une vraie découverte. Ce peintre, aujourd’hui méconnu, connut un grand succès artistique et commercial pendant sa vie, bien que, solitaire et excentrique, il ne se tînt à l’écart des mondanités. Il vécut et travailla à Martigues, dont il aima la lumière, et à Paris. Il s’inspira pour son œuvre de ses voyages en Italie et en Orient. En peignant Venise ou Constantinople, il ne cherchait pas à reproduire fidèlement un paysage urbain, mais à faire rêver.

 La présentation de ses œuvres au Petit Palais sous le titre « j’ai rêvé le beau » enchante en effet le visiteur.

Félix Ziem, Venise