EspagneHistoireJusticeLivres3 janvier 20221Les yeux de l’autre

Dans « Les yeux de l’autre » (Los ojos del otro, encuentros restaurativos entre victimas y ex miembros de ETA, Editorial Sel Terrae 2013), des médiateurs racontent leur expérience de rencontres restauratives entre victimes et ex-membres de ETA en 2011 et 2012.

L’ouvrage est coordonné par Esther Pascual Rodriguez et bénéficie de 8 contributions très fouillées sur l’origine du projet, les institutions parties prenantes, la préparation et le déroulement des rencontres. Le luxe de détails favorise les redites, mais il fait de cet ouvrage un véritable manuel des rencontres restauratives, des buts à rechercher, des écueils à éviter.

Rappelons que la justice restaurative se distingue de la justice rétributive, celle qui s’exerce dans les tribunaux. La justice rétributive sanctionne délits et crimes commis dans le passé. Elle met principalement face à face l’infracteur et l’État, considéré comme une victime puisque ses lois ont été transgressées. La justice restaurative s’intéresse aux moyens de soigner les dommages causés par l’infraction, grâce à un dialogue, direct ou indirect, entre l’infracteur et sa victime.

Des patronages institutionnels

Les rencontres restauratives entre victimes et ex-membres de l’ETA furent initialement demandées par ces derniers, qui après de nombreuses années de prison, avaient parcouru un voyage intérieur vers la reconnaissance des dommages qu’ils avaient causés aux victimes. Elles furent parrainées par la Direction d’attention aux victimes du terrorisme du gouvernement basque et par le gouvernement de l’État espagnol. Une magistrate, Esther Pascual Rodriguez, fut chargée de recruter des médiateurs et d’animer le processus.

Le titre du livre se réfère à l’objectif ultime des rencontres : se regarder dans les yeux. On bande les yeux des fusillés pour que leur regard ne croise pas ceux des exécuteurs. Des membres de l’ETA expliquèrent qu’ils n’auraient jamais pu assassiner quelqu’un dont ils auraient vu le visage, et que le tir dans la nuque était la règle.

Les assassins sont souvent entrés jeunes dans l’organisation terroriste. Ils participaient à des manifestations, puis rendaient des menus services. Lorsqu’ils intégraient l’ETA, ils le ressentaient comme un acte héroïque qu’ils payaient cher : rupture de la communication avec la famille, changement de planque chaque nuit, longs mois d’ennui en attendant l’ordre de mission, risque d’être abattu ou arrêté dans un délai de 18 mois.

Pour certains, l’incarcération fut vécue comme une libération : ils n’auraient plus  à tuer, à obéir à des ordres absurdes. Confrontés pendant de longues années à la solitude, ils firent un chemin leur permettant de passer du statut de héros à celui d’assassin, dont l’action avait brisé des familles. Ils se rendirent compte qu’ils les avaient empêchées de profiter ensemble de tous les moments heureux que leur réservait l’avenir, de les avoir dépouillées de milliers de possibilités qui ne se concrétiseraient jamais.

La prison de Nanclares, où sont détenus de nombreux ex-membres de ETA

Le droit à la vérité des victimes

Les victimes de l’ETA passèrent par l’incompréhension et la haine. Ces sentiments furent renforcés par l’ostracisme dont elles furent l’objet, obligées d’enterrer leurs proches en catimini, constatant que des amis proches leur tournaient le dos.

Mais elles aussi éprouvèrent le caractère mortifère de la haine. Elles ressentaient un besoin croissant que l’homme qui avait brisé leur vie explique dans quel état d’esprit il était au moment du crime et ce qui s’était passé ce jour-là. Le droit à la vérité était leur première revendication.

Agresseurs et victimes avaient besoin de se rencontrer, de se parler les yeux dans les yeux. C’est ici qu’intervinrent les pouvoirs publics. Leur objectif : faciliter la création d’espaces personnels sûrs où victime et agresseur, à travers de leur dialogue restauratif, puissent contribuer à l’intégration positive du traumatisme personnel dérivé d’un attentat terroriste.

Le livre décrit par le menu la préparation des rencontres. Il fallait que, séparément, victimes et agresseurs puissent dire ce qu’ils avaient sur le cœur, qu’ils puissent poser toute question, sans tabou. Un questionnaire avait été élaboré, qui ne tournait pas autour du pot, n’utilisait pas d’euphémisme ; un assassinat était un assassinat.

Esther Pascual Rodriguez, coordinatrice du livre

Un processus interrompu

Quatre rencontres furent ainsi organisées dans un premier temps, puis 10 autres dans une seconde vague. Le processus ne put se poursuivre en raison du changement de gouvernement à Madrid, fin 2011. Le gouvernement du parti populaire prétendit que les rencontres ne soient organisées qu’à la demande des victimes, alors que le début du processus avait été provoqué par les ex-terroristes. Il exigea la présence aux rencontres d’un fonctionnaire de l’administration pénitentiaire chargé de dresser procès-verbal, alors que la rencontre restaurative est un acte privé et confidentiel. Il fallait aussi que l’agresseur demande pardon.

La question du pardon est longuement traitée dans le livre. Le pardon ne peut être recherché comme un objectif des rencontres restauratives. Celles-ci visent à créer un espace de dialogue où chacun peut amener son vécu et ses questions en vue d’une réconciliation. « On ne mérite jamais le pardon, peut-on lire dans le livre. C’est un pur cadeau que l’on peut offrir ou refuser. » Ou encore : « alors que le pardon est fondamentalement vertical et asymétrique (et pour cela gratuit de la part de l’offensé), la réconciliation souligne de manière insistante la dimension horizontale de la rencontre entre deux interlocuteurs (offensé et offenseur), c’est-à-dire son caractère dialogal. »

Les auteurs soulignent le courage des deux côtés de la table. Les ex-terroristes ont dû passer par une révision déchirante de leurs croyances et subir les accusations de trahison de camarades restés fidèles à l’idéologie. Les victimes ont, elles-aussi, dû se couper de proches qui considéraient leur chemin comme un renoncement. Les uns comme les autres durent « s’ouvrir aux incertitudes, abandonner les fausses sécurités et renoncer aux cartes et aux constellations qui jusqu’à ce moment avaient servi d’unique nord existentiel. »

Le livre contient des pages sur la destructivité de la  prison ; « haine, rancœur, violence, agressivité, inquiétude, vulnérabilité, incertitude, irritabilité, désespoir, désirs de vengeance, sentiments de perte, impuissance, étouffement, tristesse, amertume, ressentiment, rage, anxiété, méfiance, introversion, solitude, peur, dégoût, panique et détresse. » Il invite à appliquer à la pénologie les principes de l’économétrie : « à partir d’un certain moment, « l’utilité marginale » de chaque unité additionnelle de condamnation devient négative et il y a un point à partir duquel il le devient de manière irréversible. »

« Les yeux de l’autre » a fait écho pour moi au roman « Patria », roman de Fernando Aramburu Irigoyen, écrit quatre ans après la fin du programme de rencontres restauratives. Dans le récit d’expérience comme dans le roman, c’est de la possibilité d’une vraie réconciliation qu’il s’agit.

Des rencontres restauratives entre terroristes islamistes et victimes ?

Je me pose la question de la transposabilité de l’expérience basque au terrorisme islamique que nous vivons actuellement. Il existe des différences considérables. Le terrorisme basque était enraciné dans un territoire, l’islamisme est international. Les terroristes avaient déjà passé une longue période en prison, alors que le terrorisme islamiste a, pour l’essentiel, une histoire plus brève. Lorsque les rencontres eurent lieu, la défaite de l’ETA était déjà patente, alors que si l’État islamique a perdu des batailles, il est loin d’avoir été éradiqué. Enfin, terroristes et victimes de l’ETA partageaient un substrat de culture judéo-chrétienne.

La question pourtant se pose : si des militants islamistes qui ont tué en état d’anesthésie idéologique, se repentent, pourquoi ne pas organiser des rencontres restauratives avec des victimes qui accepteraient de s’y prêter ? Et surtout, la privation des détenus pour faits de terrorisme de droits reconnus aux détenus de droit commun n’a-t-elle pas pour résultat de les dépouiller de toute possibilité de réinsertion ?

Attentat du Bataclan

One comment

  • moulin andré

    3 janvier 2022 at 9h45

    Très beau sujet et compte-rendu!
    Merci Xavier
    Amitiés

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