Au travail à bicyclette

Dans The Sunday Times du 19 juin, Robin Henry indique que, pour la première fois, le nombre de trajets jusqu’au travail à bicyclette dépasse le nombre de trajets en voiture dans la City de Londres aux heures de pointe.

 Malgré la mise en service des « Boris Bikes », l’équivalent londonien du Vélib’ et la création de quelques miles de pistes cyclables, Londres reste en général une ville hostile aux cyclistes. Pourtant, sur Cheapside, une rue dans la City, les vélos constituent plus de 50% des déplacements domicile / travail (« commuting ») selon des données officielles, et ils comptent pour 42% de la circulation sur le pont de Southwark au dessus de la Tamise. Dans d’autres villes d’Angleterre, comme Bristol, Cambridge ou York, la bicyclette représente aussi un moyen de transport en fort développement.

 A Londres, le succès de la bicyclette s’explique en partie par la « congestion charge », l’octroi perçu sur tout véhicule pénétrant dans le centre ville, qui rend en semaine le trafic relativement fluide. Il est aussi dû à l’inconfort du métro aux heures d’affluence, bondé et en permanence proche du point de rupture. Il répond à un effet de mode : les journaux publient souvent des photos de célébrités délaissant la voiture pour la petite reine, ne fût-ce que le temps du cliché.

 Il y a enfin le succès des bicyclettes pliables, qui sont autorisées sur les trains même aux heures de pointe. A chaque arrivée dans les grandes gares londoniennes, des dizaines de ces engins sont déployés.

 Photo « The Guardian », 2007

Potiche

« Potiche », la dernière comédie de François Ozon, qui sort cette semaine sur les écrans londoniens, offre un réjouissant moment de cinéma.

 En 1977, la fabrique de parapluies de Sainte Gudule (pas Cherbourg !) est en émoi : les ouvriers se mettent en grève face à l’intransigeance de leur patron Robert Pujol (Fabrice Lucchini) que les syndicalistes et le député maire communiste Maurice Babin (Gérard Depardieu) plongent dans un tel état de paranoïa que l’inévitable se produit : une crise cardiaque.

 Il revient à sa femme Suzanne (Catherine Deneuve) de prendre les rennes de l’entreprise, qu’elle avait héritée de son père, un patron paternaliste aussi aimé des ouvriers que Robert est haï. Robert a toujours considéré sa femme comme une potiche, bonne à être trompée mais pas à prendre la moindre décision : « ce que je te demande, c’est de partager les miennes ». En l’espace de quelques mois, Suzanne résout par la négociation le conflit social et change totalement l’état d’esprit de l’entreprise, qui se tourne vers le design et l’innovation.

 De retour de convalescence, Robert se sent à son tour marginalisé et transformé en potiche. Par une manœuvre machiavélique, il réussit toutefois à reprendre le contrôle de l’entreprise. Mais Suzanne rebondit : elle lui annonce qu’elle a eu autrefois des amants, dont Maurice – le démon communiste ! – et que son fils n’est pas de lui. Et surtout, elle se présente à l’élection législative et est élue. Le soir de sa victoire, elle reprend avec ses fidèles la chanson de Jean Ferrat « que c’est beau la vie ! » et se présente en « maman » de ses électeurs.

 On retrouve dans le film de François Ozon le charme de « huit femmes ». Les rôles sont théâtralisés au maximum. Le patron est un dictateur agité et névrosé ; sa femme est une poétesse dont l’idéalisme balaie difficultés et doutes ; le fils (Jérémie Renier), horrifié à l’idée de reprendre un jour l’entreprise familiale, se voit comme un artiste et a le look de Claude François ; la fille (Judith Godrèche) reproduit bêtement le schéma d’asservissement au mari qu’elle reproche à sa mère. Tous disent leurs répliques comme des acteurs sur la scène, jusqu’au moment où la tendresse reprend le dessus : celle de Maurice et Suzanne, se rappelant dans une boite de nuit leur ancien amour, ou celle de Robert, alors que la procédure de divorce est en cours, venu mendier un moment d’intimité dans le lit de Suzanne.

 L’écriture cinématographique de « Potiche » est fortement originale. On passe du rire à l’émotion dans ce film situé à l’époque de l’éclosion du féminisme mais ne se laisse jamais emprisonner dans la défense d’une cause.

 Photo du film « Potiche » : Catherine Deneuve et Fabrice Lucchini.

Les Grecs outragés

Dans The Guardian du 16 juin, Costas Douzinas, professeur de droit à Birkbeck, Université de Londres, parle du mouvement grec des « outragés » comme de la réplique de la démocratie athénienne classique (« this is classic democracy »).

 En Espagne ils sont « indignados », indignés. En Grèce, ils sont « aganaktismenoi », outragés. La Place de la Constitution, Syntagma, est occupée par des protestataires comme d’autres places centrales de métropoles grecques. « Se désignant comme « les outragés », les gens ont attaqué la paupérisation injuste des travailleurs grecs, la perte de souveraineté qui a transformé le pays en un fief des banques et la destruction de la démocratie. Leur demande est que les élites politiques corrompues qui ont dirigé depuis 30 ans, s’en aillent.

 « A Syntagma, le parallèle avec l’agora athénienne classique, qui se trouvait à quelques centaines de mètres de là, est frappant. On donne aux aspirants orateurs un numéro et ils sont appelés sur l’estrade si leur numéro est tiré, un rappel de ce que dans l’Athènes classique les titulaires de charges étaient tirés au sort. Les orateurs s’en tiennent à leur créneau de deux minutes, de manière à permettre au plus grand nombre de contribuer. L’assemblée est gérée sans le chahut habituel, et les sujets vont de nouveaux types de résistance et de solidarité internationale aux alternatives aux mesures catastrophiquement injustes.

 «C’est la démocratie en action. Les vues du chômeur et du professeur disposent du même temps pour s’exprimer, et sont discutées avec une égale vigueur et mises au vote. Les outragés ont revendiqué la place et l’ont transformée en un espace d’interaction publique. Si la démocratie est le pouvoir du « demos », c’est-à-dire la loi de ceux qui n’ont pas de particulière qualification pour faire la loi, que ce soit par l’avoir, le pouvoir ou le savoir, c’est la chose la plus proche de la pratique démocratique dans l’Europe d’aujourd’hui. »

 On voit bien tout ce que le mouvement peut charrier de chimères (le rêve d’une Grèce isolée dans sa pureté primitive), d’ignorance (la répudiation de la dette) et de populisme (tous pourris !). Mais on ne peut manquer d’être frappé par la puissance de l’aspiration démocratique, d’Athènes à Madrid, et de Benghazi à Damas. Nous vivons un moment d’histoire frémissante.

 Photo The Guardian : manifestant d’aujourdhui et d’hier à Athènes.

Le « Mad Professor » a pour horizon le monde

Dans The Guardian du 14 juin, Peter Wilby trace le portrait de Michael Barber, surnommé « the Mad Professor ») le professeur fou, qui fut l’éminence grise de Tony Blair en matière d’enseignement.

 Agé de 55 ans, Michael Barber a enseigné à Watford (Hertfordshire) et au Zimbabwe, fit un court passage dans la politique locale au sein du Parti Travailliste, puis fut conseiller du New Labour en matière d’enseignement. La politique suivie consista à imposer des connaissances de base pour la maîtrise du langage (« litteracy ») et du calcul (« numeracy ») ainsi que des indicateurs de performance ; elle fut ressentie comme dictatoriale et largement rejetée par le corps enseignant.

 Barber quitta ses fonctions en 2005 pour le cabinet de consultant mondialement renommé Mc Kinsey don la devise officieuse, selon Peter Wilby, pourrait être la sienne : « tout peut être mesuré, et ce qui se mesure peut être géré. »

 Barber a été nommé « head of global education practice » à Mc Kinsey (responsable du département d’éducation mondiale) et a créé aux Etats Unis une « education delivery unit » sue le modèle de la structure instituée par Blair pour mettre en œuvre la réforme de l’enseignement). Il est co-auteur de livres qui entendent mettre en lumière les conditions de succès pour les systèmes nationaux d’enseignement, et il assure la coprésidence d’un groupe de travail au Pakistan pour établir des standards fondamentaux pour l’enseignement de base. Il vient de devenir conseiller pour les questions d’éducation du groupe Pearson, le propriétaire de Penguin Books et du Financial Times qui est, selon sa propre description « la compagnie leader mondiale dans la formation » avec une présence dans 70 pays, y compris dans l’enseignement primaire au Kenya et l’enseignement supérieur en Afrique du Sud.

 Né à Liverpool dans une famille Quaker prospère, Michael Barber ne croit plus en Dieu ni en un pacifisme absolu. Mais il affirme que les valeurs Quakers guident encore sa vie, en particulier la croyance que « vous êtes sur la planète pour faire une différence ».

 Il s’agit d’une personnalité intéressante, à la fois par le contraste entre ses origines religieuses et idéalistes et une approche presque statistique de l’éducation et par sa volonté d’avoir une vision mondiale des questions d’enseignement.

 En écrivant cet article, je me rends compte de la difficulté de traduire d’une langue à l’autre les concepts relatifs à l’éducation. L’anglais utilise le concept de « education », qui couvre à la fois l’enseignement au sens strict et l’éducation au sens large. Il parle aussi de « learning », qui peut se traduire par apprentissage ou formation, mais vu du côté de celui qui apprend et non du côté du maître de stage ou du formateur, comme ce serait le cas en français.

 Photo « the Guardian » : Michael Barber.