Travailler au-delà de 65 ans

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En Grande Bretagne, soixante-cinq ans cesse d’être l’âge de la retraite par défaut. Pour mettre à la retraite un travailleur plus âgé, les entreprises devront faire la preuve de son inaptitude.

Dans The Guardian du 1er avril, Jill Insley examine les raisons et les conséquences de l’abolition du « default retirement age » (DRA) que les Travaillistes avaient instauré en 2006 pour protéger les employés du risque d’être mis à la retraite avant soixante cinq ans. Un employé peut désormais choisir la date à laquelle il prend sa retraite ; c’est à l’employeur de prouver, le cas échéant, qu’il ne remplit plus les conditions pour occuper son poste de travail.

Pour le gouvernement, augmenter le nombre d’actifs réduira la pression sur le régime de retraite. Pour les salariés, pouvoir travailler plus longtemps est souvent une question de survie. Une étude montre qu’un tiers des salariés prenant leur retraite cette année auront un revenu inférieur à la ligne de pauvreté ; on estime qu’en 2009, 100.000 personnes ont été obligées de prendre leur retraite contre leur gré.

Du côté patronal, les nouvelles dispositions sont accueillies avec appréhension, en particulier par les PME, qui peuvent difficilement proposer à des employés âgés des postes dont les horaires et la pénibilité correspondent à leurs capacités ; contrairement à elles, de grandes entreprises comme British Telecom ont les moyens de mettre en place des politiques de diversité au travail faisant une place aux seniors. Les organisations patronales reprochent au gouvernement de n’avoir pas défini les règles de suivi de la performance des travailleurs âgés et les critères selon lesquels il sera possible de les mettre d’office à la retraite.

La chaîne de supermarchés Asda est reconnue comme un des leaders dans l’incorporation de travailleurs âgés. Elle emploie 40.000 salariés de plus de 50 ans, dont 1.100 de plus de 70 ans. Caroline Massingham, qui au lieu de « chef du personnel » ou de « directrice des ressources humaines » porte le joli titre de « directeur des gens » (people director) explique que les fait que des « héros de service client » servent de mentors à des employés plus jeunes fonctionne extrêmement bien. « L’éthique du travail des travailleurs plus âgés par opposition à celle de notre marché plus jeune a un effet massif sur la performance du magasin. Elle apporte de la stabilité dans ce marché du travail – vous ne voyez pas un taux de rotation aussi élevé dans cette tranche d’âge que parmi les plus jeunes ».

On est frappé en Grande Bretagne par le nombre de personnes âgées qui occupent un emploi. Une étude récente du Cercle d’Outre Manche le confirme : en 2010, le taux d’emploi des 55 – 65 ans était de 58% au Royaume Uni et de 38.3% en France. Depuis des années, la discrimination sur le critère de l’âge est interdite : les curriculum vitae ne mentionnent pas l’âge d’un candidat, pas plus que son sexe ou son groupe ethnique. La suppression de l’âge de la retraite par défaut s’inscrit dans la lutte contre cette discrimination en même temps qu’elle s’adresse à problème social majeur.

Photo The Guardian : employées de la chaîne de supermarchés Asda.

Aquarelle à la Tate Britain

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A Londres, la Tate Britain propose une magnifique exposition consacrée à l’aquarelle (Watercolour).

« Cette exposition explore ce que l’aquarelle peut produire en termes de technique et d’expression qu’aucun autre moyen ne peut produire, et pourquoi elle est capable de rendre une variété d’effets surprenante, depuis des atmosphères subtiles jusqu’à des couleurs brillantes et translucides », dit le catalogue de l’exposition. Conformément à la vocation du Tate Britain, elle présente exclusivement des œuvres d’artistes britanniques.

L’aquarelle a longtemps eu la réputation d’une technique pauvre : c’était la boite de gouaches que le voyageur emmenait avec lui pour saisir sur le vif des paysages ou des scènes de guerre avant de les reproduire sur la toile ; c’était la technique utilisée par les amateurs, en particulier les femmes d’aristocrates anglais qui en faisaient leur loisir, a défaut de pouvoir peindre à l’huile et en grand format. L’exposition prouve que cette technique a été utilisée par des artistes majeurs, des miniaturistes médiévaux à Turner ou Kapoor, et qu’elle a produit des chefs d’œuvre.

L’exposition est organisée par thèmes, ce qui permet d’associer des œuvres d’époques différentes. Une salle particulièrement intéressante montre l’utilisation de l’aquarelle pour décrire la flore et la faune et disséminer la connaissance.

Elle me permet de découvrir le peintre anglais Edward Burra (1905 – 1976), dont deux tableaux à l’aquarelle sont présentés : une église mexicaine totalement imprégnée de religiosité doloriste et un tableau de 1941 intitulé « soldats à Rye » qui exprime les horreurs de la guerre par, nous dit le catalogue de l’exposition, « une image carnavalesque qui rappelle le Symbolisme et le Surréalisme ». Son style fait penser à celui de son contemporain allemand Max Beckman.

Illustration : église mexicaine, Edward Burra, 1937.

Que faut-il chercher en hiver ?

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« Que faut-il chercher en hiver : mémoires en cécité » (What to look for in winter : a memoir in blindness, Jonathan Cape, 2010) est le récit autobiographique bouleversant que livre l’écrivaine Candia McWilliam alors qu’elle est frappée par une forme rare de cécité.

Née en 1955, Candia McWilliam a publié plusieurs romans. Elle a écrit ce livre de mémoires après 15 ans de stérilité littéraire et une suite d’épreuves qui auraient pu la tuer. Elle dit d’elle-même : « je mesure un mètre quatre vingt trois et j’ai peur des gens petits. Je suis Ecossaise. Je suis alcoolique. Il n’y a rien de mal dans mes yeux. Je suis aveugle. Je ne sais pas me mettre en colère bien qu’on m’y aide. J’ai l’air d’une femme mariée et je suis seule. »

Ecorchée vive

Petite fille, Candia subit le choc du suicide de sa mère. Son père se remarie avec une hollandaise, mais elle se glisse dans une autre famille, une famille nombreuse dont la maison de vacances se situe dans l’île de Colonsay, l’une des Hébrides. Elle mène à Cambridge des études brillantes. Elle épouse un aristocrate dont elle a deux enfants. Elle en divorce après quelques années et épouse un professeur d’Oxford, un Pakistanais d’origine Parsi, dont elle a un enfant. Elle quitte son mari après une quinzaine d’années de vie commune et une coexistence difficile avec sa belle-famille, en particulier sa belle-mère.

Après cette séparation, elle sombre dans l’alcoolisme et échappe de peu à la mort grâce à une impitoyable cure de désintoxication et à sa participation aux Alcooliques Anonymes. Elle contracte alors une maladie rare, le blépharospasme ou cécité fonctionnelle : les yeux voient, mais le cerveau ordonne aux paupières de rester closes. Elle se trouve alors privée de sa grande passion, la lecture, même si elle écoute des livres enregistrés, en particulier « A la recherche du temps perdu » de Proust. Sa santé est fragile. Elle fait de longs séjours à l’hôpital pour une fracture, pour une syncope et pour une septicémie. Elle se soumet aussi à une opération qui consiste à prélever des tendons de la jambe pour soulever les paupières.

Le récit de Candia McWilliam est celui d’une écorchée vive. « Le sentiment de ne pas être aimée et de ne pas appartenir est le plus précoce que j’aie eu. Je suppose que ma mère l’a senti et que je l’ai bu. »

Alcool

Son récit de l’alcoolisme est poignant. « Lorsque j’étais seule (après la séparation de son second mari), je ne faisais que boire et je buvais tout ce qui me tombait sous la main. Cela incluait des nettoyants de ménage, du désinfectant, une substance qui assouplit le linge mais n’est pas agréable à boire. Je m’arrangeais pour être seule le plus souvent possible car j’avais tellement honte. L’alcool transforme complètement un caractère. Très brièvement, il me donnait une fenêtre de beauté et de connection avec cette beauté, et alors je pouvais voir la nature, les gens, les enfants, tout cela comme grandi dans son éclat.

Candia cite William James dans « The varieties of religious experience » : « la sobriété diminue, discrimine et dit non ; l’ébriété élargit, unit et dit oui. C’est en fait le grand excitant de la faculté du « oui » chez l’homme. Il conduit son adepte de la froide périphérie des choses à leur cœur rayonnant. »

« Les règles selon lesquelles l’alcool vous fait vivre sont les instructions pour vivre comme si vous étiez mort. L’alcool vous dit de ne pas répondre au téléphone, de ne pas ouvrir la porte, de ne pas ouvrir les rideaux, de ne pas manger, de ne pas vous laver, de ne pas nettoyer votre environnement et de recouvrir les miroirs comme pour un décès. L’alcool vous dit de vous habiller en noir et de ne pas vous laver les dents parce que votre brosse à dents vous fait vomir. L’alcool vous dit que vous avez besoin d’une boisson à quatre heures du matin. Il vous dit ensuite que vous avez besoin de dégurgiter cette boisson pour faire de la place à la boisson suivante. Vous lui obéissez et vous vomissez du sang. A la fin, vos oreillers, votre nez, vos yeux et votre bouche dégoulinent de sang. Vous chiez le sang. Vous pissez le sang. »

Espérer

Candia porte un regard cruel sur elle-même : « Je me suis arrangée, et c’est presque une réussite, pour me vider de ma propre vie jusqu’à en faire une cellule. Non le studio calme de Saint Jérôme, mais une prison (…) Je pense que j’ai fait cela d’abord avec la boisson, puis, après cela avec un bon coup de désinfectant à haute pression : la honte. Et ensuite je suis devenue aveugle. Il n’est pas facile d’oublier comment vivre. Je l’ai fait. Se relever n’est pas facile. J’essaie maintenant, mais les tours que fait le manège sont de plus en plus rapides. »

On pourrait penser que l’auteur est désespérée, mais elle affirme qu’elle ne l’est pas. Si elle s’est mise à boire, c’est qu’elle était triste, pas désespérée. Le désespoir n’était pas la cause de l’alcoolisme, même si l’alcoolisme génère du désespoir.

Aimer

De fait, on est frappé à la lecture du livre par le nombre d’amis sincères que Candia s’est créés au long de sa vie, par l’amour qu’elle donne à ses proches, y compris aux nouvelles épouses de ses maris et par l’amour qu’elle en reçoit. Elle apparaît comme une personne incapable d’amour pour soi, mais débordante d’amour pour le monde qui l’entoure. Je voudrais l’illustrer par une page dans laquelle elle raconte un séjour à l’hôpital. Cette scène me touche car j’ai vécu une telle expérience d’improbable communauté à l’hôpital Saint Antoine à Paris en 1982.

« La salle était pleine. Il n’y avait que des femmes, six en tout. Nous aurions pu être les actrices d’un soap opéra, tant nous remplissions nettement tous les rôles. Les deux plus jeunes étaient particulièrement gentilles. Chacune d’elles était gravement malade. L’une était une blonde pétard dont l’amant s’était suicidé exactement un an auparavant et qui ressentait par moments des douleurs inexplicables et insupportables. L’autre était une jeune maman dont l’hépatite rendait la peau d’un jaune de vaseline sous sa chevelure noire. Elle avait une poitrine convenable, de jolies chevilles et de jolis poignets. Toute sa famille, maman, papa, mari et deux petits garçons coiffés au carré venaient voir la télé avec elle pendant les soirées.

Il y avait une autre personne, légèrement secouée comme moi, une femme artiste et spirituelle qui élevait elle-même son jeune petit fils et dont l’ex-mari était en train de mourir lentement dans une hospice proche de l’hôpital. Il y avait la gentille veuve de Chelsea qui avait peur de rentrer à la maison et dont la coquetterie consistait à se peigner. A tout instant, la coiffure de Betty était parfaite.

Et dans le coin, il y avait Ethel. Ethel était très vieille et terrifiée. Elle geignait comme un chien et grognait horriblement et régulièrement. Elle puait la merde quand ses draps n’étaient pas changés car elle avait une mauvaise diarrhée.

A peu près le cinquième jour de mon hospitalisation, la jeune femme brune reçut un message de son mari, qui travaillait sur un chantier de bois. Une charge était tombée sur lui. Il était à l’hôpital avec le crâne fracassé. Elle se glissa hors de notre hôpital, manteau au dessus de la robe de nuit, et alla le voir dans son hôpital (…) « Je lui ai donné un morceau de mon esprit », dit-elle. Heureux homme. C’était une fille intelligente. Elle était ce que les tabloïds appellent « une battante ». Les choses étaient claires dans sa tête. Elle était affectionnée, brusque, tendre, directe. »

Que faut-il chercher en hiver ? Ce livre semble une description de l’enfer sur la terre. On s’attend à succomber sous les malheurs du monde. Pourtant, Candia McWilliam porte sur le monde, à l’exception d’elle-même, un regard émerveillé. Son livre est triste, mais ce n’est pas un livre désespéré. Lorsqu’il l’a refermé, le lecteur croit un peu plus à la vie, quoi qu’il en semble et quoi qu’il en coûte.

Photo The Guardian : Candia Mc William

Le Musée Nissim de Camondo

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En bordure du Parc Monceau à Paris, le Musée Nissim de Camondo présente une magnifique collection de meubles, de porcelaine et de tableaux de la seconde moitié du dix-huitième siècle.

L’histoire du musée est celle d’une famille juive d’Istanbul, financiers de l’Empire Ottoman et de l’Unité italienne. Deux frères s’installent à Paris à la fin du second Empire. Moïse de Camondo (1860 – 1935), fils de l’un d’entre eux, collectionne des objets d’art décoratif de la seconde moitié du dix-huitième siècle. Pour abriter ses collections, il fait construire en 1911 un hôtel particulier en bordure du Parc Monceau.

Le fils de Moïse, Nissim, meurt pour la France en 1917 dans un combat aérien. En son souvenir, son père lègue à la République son hôtel particulier et ses collections, pourvu que l’ensemble prenne le nom de Nissim de Camondo. Béatrice, second enfant de Moïse, et ses deux enfants, mourront en déportation.

Le musée est profondément émouvant en raison de la générosité, si mal payée en retour, d’une famille d’Orient pour la France, son pays d’adoption. La fascination qu’exerçait l’âge d’or français, celui des Lumières, sur Moïse de Camondo, un juif sépharade, est touchante, elle aussi. Tout dans l’architecture et l’art décoratif de la seconde moitié du dix-huitième siècle est symétrie, clarté, harmonie. Pourtant, sous l’apparente stabilité et la promesse d’éternité de l’art classique était à l’œuvre la tectonique des plaques sociales et politiques qui allait provoquer le tremblement de terre et le tsunami de la Révolution.

Au second étage, la bibliothèque est une salle elliptique aux parois boisées dont la porte-fenêtre s’ouvre sur un jardin et sur le Parc Monceau. Tout y est intériorité, ouverture d’esprit, sérénité.

Illustration : la bibliothèque du Musée Nissim de Camondo.