Didon et Enée au Grand Théâtre de Bordeaux

L’opéra « Didon et Enée » de Henry Purcell est actuellement donné au Grand Théâtre de Bordeaux.

 Le Grand Théâtre de Bordeaux, avec sa grande salle à l’italienne de mille places, se prête particulièrement bien à la musique baroque. Henry Purcell, qui composa l’opéra Didon et Enée en 1687, près d’un siècle avant l’inauguration du théâtre, s’y serait senti à l’aise.

 Le metteur en scène Bernard Lévy a pourtant choisi la modernité. Les chanteurs sont en costume d’aujourd’hui et la scène est dépouillée. Sur un écran en fond de scène est projetée la traduction du livret. A la fin de chaque acte, les phrases dites apparaissent nettement, puis s’emmêlent, se tordent et disparaissent dans un nuage digital.

 La reine de Carthage Didon (Isabelle Druet) aime le roi de Troie Enée (Florian Sempey) qu’elle reçoit en son palais. Mais des sorcières malicieuses font croire à Enée que la raison d’état l’appelle à Rome. Didon meurt de chagrin.

 Le metteur en scène souligne le côté comique des sorcières, qui s’amusent à délivrer à Enée un faux message de Jupiter et à précipiter ainsi la ruine de Didon. Le mal n’est pas l’absence de lien social et la prévalence de haines enracinées, comme dans la vraie vie. Il est l’effet d’un jeu, une sorte de pile ou face joué par des sorcières rigolotes. C’est baroque et troublant.

 En première partie, le directeur musical Sébastien d’Hérin propose plusieurs œuvres de Purcell. On est frappé par la multiplicité de ses influences, de Lulli aux danses celtiques d’Ecosse.

Revenir en prison

France 2 vient de diffuser le troisième volet du documentaire de François Chilowicz intitulé « Hors la Loi », dont « transhumances » a déjà rendu compte. Cet épisode avait pour titre « revenir en prison », après « entrer en prison » et « rester en prison ».

 Le titre de cette troisième partie, « revenir en prison », en indique d’emblée la tonalité. Il met le doigt sur la difficulté du système judiciaire et carcéral à atteindre son principal objectif : aider ses « sujets » à prendre la mesure de leur déviance et leur donner les moyens de reconstruire leur vie.

 Du côté des « sujets » de la justice, il y a la propension au déni. Accusé de cambriolage, multirécidiviste, D se proclame innocent et se pose en victime de l’injustice de la Justice. Il refuse les travaux d’intérêt général, car il estime injuste de travailler sans rémunération. Arrêté pour avoir conduit sans permis, sans assurance et en état d’ivresse, P bénéficie d’une libération conditionnelle sous condition de suivre un traitement pour son addiction. Mais il considère que le traitement ne se justifie pas : il ne boit pas… sauf quand il boit. S, âgé de 45 ans et père de 3 enfants, est accusé d’agression sexuelle contre une personne vulnérable dans le centre où il était éducateur sportif. Il nie en bloc et raconte un scénario invraisemblable de ce qui s’est passé. L’avocate de la partie civile explique à la Cour que cette dénégation elle-même fait courir un risque de récidive à la société et requiert 3 ans de prison ferme. Le tribunal ira au-delà et prononcera une peine de 4 ans, dont S fera appel.

 Du côté de l’administration de la justice, le risque est celui du jargon. Un juge d’application des peines ou un conseiller de probation dira volontiers qu’il faut « mettre en place un projet de réinsertion ». Pour le détenu, cette phrase toute simple peut sonner creux. Qu’est-ce qu’un projet, lorsqu’on vit au jour le jour, parfois sous la dépendance de l’alcool ou d’une drogue ? Quelles réelles opportunités existent-elles d’apprendre un métier, de trouver un logement, de recréer des liens stables et affectueux hors du milieu de la délinquance ? L’expression « mettre en place » elle-même, bien qu’utilisant des mots simples, semble jargonneuse : qui parle comme cela dans la vie, hormis les travailleurs sociaux ?

 Le documentaire de François Chilowicz est solidement construit. Il ne se départ jamais de son parti pris de départ, vivre les événements du point de vue de celui qui est arrêté, gardé à vue, incarcéré et jugé. Le montage est séquentiel, suivant pas à pas le parcours policier et judiciaire de six personnes interpellées pour divers crimes ou délits. Le cadrage est rigoureux, alternant l’impersonnalité des commissariats, de la prison et du palais de justice et les visages des hommes et femmes auxiliaires de la justice. La musique elle-même exprime bien le caractère anxiogène des procédures et l’extension du temps qui n’en finit pas de passer.

 Au fond, « Hors la Loi » est un film profondément humain. Il met en lumière l’intensité des efforts consentis par tous les acteurs du système de la justice pour comprendre les individus et leur donner une chance. Il est aussi humain en ce qu’il montre le profond enracinement du mal dans des personnalités si intimement déformées qu’elles ne peuvent reconnaître la faute ni s’amender.

Wadjda

Le film de Haïfa Al-Mansour est source d’émerveillement.

 Avant l’émerveillement, il y a l’étonnement. Ce film est l’un des premiers tournés en Arabie Saoudite. Il a été réalisé par une femme. Il parle de la condition des femmes. Son tournage a été autorisé. La télévision saoudienne a promis de le diffuser sur ses antennes. En troisième semaine d’exploitation en France, il est encore projeté dans 120 salles.

 Le bouche à oreille fonctionne, et c’est tant mieux : Wadjda est un film merveilleux. Son titre est  le prénom d’une fille de 12 ans, dont on ne voit dans la première scène que les pieds : ils sont chaussés de baskets. Nous sommes à l’école : toutes les condisciples de Wadjda portent les chaussures grises règlementaires. Pas elle. Elle entend vivre sa vie de manière autonome.

 Proche de chez elle, dans la banlieue de Riyad, vit Abdallah, un jeune garçon qui en pince pour la jeune fille. Abdallah bat Wadjda à la course pour une bonne raison. Il possède une bicyclette, alors qu’il est réputé indécent pour une personne de l’autre sexe de chevaucher un deux roues. Wadjda voit passer derrière un mur une magnifique bicyclette. L’acquérir va devenir son but unique. Qu’il faille passer par un concours de récitation du Coran pour obtenir l’argent, peu importe. Wadjda est têtue et tous les moyens sont bons.

 L’histoire de Wadjda s’entremêle avec celle de sa maman qui, faute d’avoir engendré un garçon, va devoir subir l’arrivée d’une seconde épouse. Elle se mêle aussi à celle de la jolie et sévère directrice d’école, dont il se murmure qu’elle vit une aventure avec un gentil « voleur » qui la visite chez elle. Il est difficile pour les femmes de tracer leur chemin lorsque les traditions prétendent leur dicter les moindres actes de leur vie. Le film de Haïfa Al-Mansour est optimiste. La société saoudienne bouge, tout doucement certes, mais irrésistiblement, sous la pression de femmes courageuses qui vont de l’avant et ne se laissent pas museler.

 Il n’y a nulle caricature dans ce film. Les hommes ne sont pas catalogués dans le camp des méchants : Wadjda trouve par exemple un allié dans le marchand de bicyclette, qui accepte de réserver la machine convoitée à la petite fille obstinée qui la désire si fort. La récitation du Coran et la prière sont dignes et belles. Les relations entre la mère et sa fille, comme entre Wadjda et la directrice d’école, sont complexes, oscillant entre l’imposition d’une discipline dont le respect protège dans un certain sens la fillette, et l’admiration pour son courageux entêtement.

 Pour ne rien gâcher, le film a de l’humour. Lorsque Wadjda remporte le prix de récitation coranique, la directrice lui demande ce qu’elle fera des rials qu’elle a gagnés. La fillette annonce qu’elle va s’acheter une bicyclette, et provoque l’hilarité de ses camarades.

 « Wadjda » touche plusieurs de mes fibres : mon goût pour les films de femmes, mon intérêt pour la culture arabe et, naturellement, la bicyclette. Mais il est recommandable à tout spectateur, même s’il ne les partage pas : c’est un excellent film !

Beppe Grillo, l’antisystème italien

 

Beppe Grillo

L’inconnue de l’élection parlementaire italienne de ce week-end est le score du M5S de l’humoriste Beppe Grillo.

 Le MoVimento 5 Stelle (MouVement 5 Etoiles) pourrait rallier 20% des voix à l’élection du Parlement italien. Le « V » majuscule est à la fois symbole de victoire et la première lettre de « vaffanculo », « va te faire foutre » en français. Le M5S a été créé par l’humoriste Beppe Grillo, avec pour objectif de nettoyer les écuries d’Augias de l’Etat italien qualifié de bureaucratique, surdimensionné, coûteux et inefficace.

 Beppe Grillo évoque pour les français Coluche, qui s’était brièvement présenté à l’élection présidentielle pour « sortir les sortants » ; Jean-Luc Mélanchon pour ses qualités de tribun et sa capacité à rassembler en meeting des foules énormes ; et aussi Ségolène Royal pour son appel à la démocratie directe par Internet. Il dédaigne les plateaux de télévision mais occupe les journaux télévisés qui se délectent de ses bons mots et accordent une large place à ses meetings. Sur la Place du Duomo à  Milan, le prix Nobel de Littérature Dario Fo a déclaré devant environ 30.000 personnes : « cette manifestation m’en rappelle une semblable en 1945, au lendemain de la guerre ; mais alors nous avons échoué à construire l’Italie que nous voulions. Essayez, n’abandonnez pas, retournez l’Italie ! »

 Le programme du M5S est construit autour de sept chapitres, dont l’ordre est indicatif des priorités : Etat et citoyens, énergie, information, économie, transports, santé et instruction. Le fil rouge est la réforme de l’Etat, avec la disparition des provinces, le non cumul des mandats, le plafonnement des rémunérations des élus, la suppression du financement public des partis politiques. Le programme a aussi une forte teinte écologique, avec une insistance étonnante sur l’isolement thermique des bâtiments ; il recommande aussi la promotion de circuits de distribution courts. Les enquêtes montrent que le cœur de l’électorat du M5S réside dans les déçus de Berlusconi, qui trouvent dans le programme une inspiration antiétatique et libérale qu’ils jugent tarie dans le Parti des Libertés ; et dans l’électorat de gauche qui soupçonne le PDS de Bersani de corruption et de collusion avec les banques.

 Les sondages accordent au PDS une majorité absolue au Parlement mais non au Sénat, ce qui pose une hypothèque sur la gouvernabilité du pays. Le comportement des futurs élus du M5S, désignés par des primaires sur Internet et dotés d’un programme populiste, idéologique et non chiffré, pourrait se révéler un facteur important de la vie politique italienne dans les mois à venir.

Beppe Grillo et Dario Fo en meeting à Milan