L’Archevêque indigné

Rowan Williams, Archevêque de Cantorbéry et Primat de l’Eglise Anglicane a publié le 9 juin dans The New Statesman une tribune intitulée « le gouvernement doit savoir combien les gens ont peur ».

 La presse a retenu de cette tribune la violente critique de la politique du gouvernement Cameron : « nous sommes engagés dans des politiques radicales et à long terme pour lesquelles personne n’a voté » ; ou encore « ce qui n’aide pas, c’est une résurgence tranquille du langage facile  sur les pauvres « méritants » ou « non méritants » ou la pression continuelle pour ce qui apparait comme des réactions punitives aux abus supposés au système. » Le dessin de Steve Bell dans The Guardian l’exprime avec un humour caustique : le regard de l’Archevêque est rouge de colère, à sa crosse le Chancelier de l’Echiquier George Osborne est crucifié.

En réalité, Williams a pour cible l’affaiblissement de la démocratie en Grande Bretagne. Il pose des questions sur la « grande société » promue par le Parti Conservateur, dans laquelle l’initiative locale est supposée prendre le relais de l’Etat. « Mais nous sommes encore dans l’attente d’une prise de position complète et robuste sur ce que la gauche ferait autrement et sur ce que pourrait être une version de gauche du localisme ». « Il y a, au milieu de beaucoup de confusion, une requête de plus en plus audible pour repenser la démocratie elle-même – et l’urgence de cela est soulignée par ce qui se passe au Moyen Orient et en Afrique du Nord ».

 Williams évoque la perplexité et l’indignation que le gouvernement actuel affronte à propos de ses propositions de réforme de la santé et de l’éducation. Il critique l’insuffisance du débat démocratique, qui suscite anxiété et colère. Le gouvernement Cameron pose le rétablissement des finances publiques comme une exigence absolue, un préalable à toute autre politique. Mais, demande l’Archevêque, comment ignorer la nécessité d’investir de manière continue dans le long terme et s’attaquer à des problèmes radicaux : la pauvreté des enfants, le faible niveau d’éducation de base, le manque d’accès à l’excellence éducative, une infrastructure durable dans les communautés les plus pauvres (rurales aussi bien qu’urbaines), etc. ?

 Il ne met pas en cause l’honnêteté du projet de « grande société », que l’opposition fustige comme pure excuse pour les coupes budgétaires. Mais « la vérité inconfortable est que, si on trouve en de multiples endroits des initiatives de base et du mutualisme local, ils ont été affaiblis par des décennies de fragmentation culturelle. On ne peut par réinventer en un jour les vieilles traditions syndicalistes et coopératives, et, dans certains cas, il faudra les inventer pour la première fois.  

 Sans surprise, l’Archevêque de Cantorbéry souligne la contribution que les religions peuvent avoir pour aider les individus et les groupes à créer des communautés et faire de l’état une « communauté de communautés ». Son bel article se termine ainsi : « une démocratie qui aille au-delà du populisme et du culte de la majorité mais aussi au-delà d’une polarisation balkanisée sur ce qui est local, gravant dans la pierre une sorte de loterie des codes postaux ; une démocratie capable d’un vrai débat au sujet de besoins et d’espoirs partagés et d’une vraie générosité : y a-t-il des preneurs ? »

 Illustration : dessin de Steve Bell dans The Guardian, 10 juin 2011. La tribune de Rowan Williams est publiée dans http://newstatesman.com

Emirates Stadium

La visite de l’Emirates Stadium, dans le nord-est de Londres, vaut le déplacement.

 Le stade est celui du club de l’Arsenal. Pendant la semaine, il accueille des conférences. C’est ce qui me vaut l’occasion d’une visite guidée. C’est un français, Arsène Wenger, qui préside sur ce lieu : bien qu’il soit vivant et encore en fonctions, le manager de l’Arsenal est représenté par un buste en bronze dans la salle VIP. Le guide nous parle de « Mister Wenger » comme d’un dieu.

 Le stade, inauguré en 2006, est l’un des plus vastes d’Angleterre : plus de 60.000 places. L’architecture est moderne et élégante.

 Nous visitons le vestiaire des joueurs de l’Arsenal. « Mister Wenger » l’a conçu avec un designer dans les moindres détails. Il épouse la forme d’un demi-ovale dont le milieu de l’arc est occupé par le siège du capitaine, de manière à favoriser la communication entre les joueurs. L’impression d’ensemble est proche des stalles d’un chœur monastique : chaque siège est ouvert sur l’espace commun aux coéquipiers, mais son espace est marqué par un embryon de cloisons surplombées par un plafond en bois. Il s’agit de permettre aux joueurs de se concentrer, et aussi d’interagir avec leurs coéquipiers. Le local est insonorisé : on est dissuadé de forcer la voix, encouragé à parler doucement.

 Nous ne visiterons pas le vestiaire de l’équipe visiteuse. Mais le guide insiste sur le fait qu’il ne ressemble pas à celui d’Arsenal. Il est de forme carrée, les joueurs ne peuvent pas s’isoler et doivent se déplacer pour parler aux coéquipiers, la sonorité est déplorable, les sièges sont anormalement bas et sont dénués de coussins. Un bon match de football commence par un épisode de guerre psychologique, dans les vestiaires.

 Photo : Emirates Stadium, www.arsenal.com

L’assistance judiciaire en question en Grande Bretagne

L’aide judiciaire va être l’une des victimes du plan de restrictions budgétaires en Grande Bretagne. The Guardian a publié le 6 juin un article d’Amelia Hill sur les conséquences de ces mesures.

 Le Gouvernement britannique a l’intention de supprimer totalement l’assistance judiciaire dans plusieurs situations telles que les conflits familiaux, sauf lorsqu’ils comportent une violence domestique. L’économie budgétaire est conséquente : 350 millions de sterlings. On estime que 500.000 à 650.000 personnes ne pourront se prévaloir des services d’un avocat payé par le Ministère de la Justice et devront défendre elles-mêmes leur cause devant les tribunaux.

 Amelia cite le cas de Stuart Johnson, un père de famille divorcé en 2007 après 17 ans de mariage et  à qui son ex-femme déniait l’accès à Jim, leur jeune fils âgé de 4 ans, bien que le droit de visite lui fût reconnu. Pensant à tort que son niveau de revenu ne lui donnait pas droit à l’assistance judiciaire, il dut se représenter lui-même au procès. Il décrit cette expérience comme horrible, intimidante, embarrassante et humiliante. « Il n’y avait personne pour me dire comment me comporter au tribunal. Je ne savais pas quelle preuve il fallait ou même comment parler au juge. J’apportais avec moi deux valises de papiers à chaque audience mais alors, parce que je ne savais pas quand parler et quand me taire, ou quels termes légaux utiliser, ou ce qui était important de lui dire et ce qui ne l’était pas, le juge se mettait en colère et je devenais confus et émotif ».

 Stuart pataugea ainsi pendant 18 mois avant de découvrir qu’en réalité il avait droit à l’aide judiciaire. L’aide d’un professionnel lui permit de remettre les choses d’aplomb et d’obtenir gain de cause. « C’est horrible de devoir passer tout seul par un processus judiciaire. La Justice n’est pas rendue parce que vous êtes tout seul à vous battre, et que vous ne connaissez pas les règles ».

 Photo « the Guardian » : Stuart Johnson.

Essor des accents régionaux en Angleterre

Loin de s’éroder sous l’effet de la radio et de la télévision, les accents régionaux gagnent du terrain en Angleterre et de nouveaux dialectes urbains se forment sous l’effet de l’immigration. C’est ce qu’affirme la journaliste Rosie Kinchen dans le Sunday Times, le 5 juin.

 Cheryl Cole, la star de l’émission de variétés britannique X Factor, vient d’être exclue de l’avatar américain de ce programme : les téléspectateurs du Midwest n’auraient pas apprécié son accent « geordie », celui des natifs de Newcastle on Tyne, l’équivalent anglais de l’accent chti.

 Pourtant, écrit Rosie Kinchen, « on croyait autrefois la progression de l’anglais de l’Estuaire (l’anglais de  Londres et du sud-est de l’Angleterre) irrésistible ; maintenant, pourtant, la Grande Bretagne est en train de se sauver d’une fade homogénéité linguistique par la résurgence d’accents régionaux et de nouveaux dialectes urbains façonnés par les manières dont les immigrants parlent l’anglais. Des villes comme Birmingham, Bradford et Londres sont le foyer des nouveaux dialectes urbains, alors que les accents régionaux qui connaissent le plus grand développement se trouvent dans les Nord Est et les West Midlands. Le développement a démenti les craintes que l’Angleterre puisse un jour se retrouver avec rien d’autre que des accents génériques du sud et du nord. »

 Des chercheurs en sociolinguistique, comme Paul Keswill de l’Université de Lancaster ou Carmen Llamas, de l’Université de York, observent les évolutions en cours. On ne distingue pas moins d’une quinzaine d’accents différents en Angleterre. Ils observent que le « geordie » de Newcastle tend à se répandre dans les régions limitrophes, ou que les particularités du « scouse » de Liverpool se renforcent. Ils observent aussi la montée de « l’anglais multiculturel de Londres », baptisé « Jafaican », qui doit ses racines aux immigrants mais est maintenant parlé par plusieurs groupes ethniques et tend à remplacer le cockney (la version londonienne du titi parisien) dans les quartiers populaires de l’est de Londres.

Pour l’immigrant français à Londres que je suis, les différences entre tant d’accents sont parfois imperceptibles. Je suis toutefois frappé par la multiplicité des façons de parler à la télévision. L’anglais aristocratique de la famille royale et de David Cameron occupe une bonne place, mais c’est aussi le cas du « geordie » de Cheryl Cole : il fait partie de son identité de star et est volontiers adopté par ses admirateurs. Je ne suis pas sûr qu’une chaîne de  télévision française accepte si naturellement le parler de Dunkerque ou de Colmar.

 Photo Cheryl Cole, www.cherylcole.com