Dans « el verano de Cervantes” (l’été de Cervantes), Antonio Muñoz Molina propose une lecture des deux tomes de Don Quichotte, publiés en 1604 et 1615. La traduction des citations incluses dans cet article est de l’auteur de « transhumances ».
La vie de Cervantes est romanesque. À l’âge de vingt-deux ans, il s’enfuit d’Espagne et mène une vie militaire en Italie. Il participe à la bataille de Lépante (1571) et y perd un bras. Lors de sa navigation de retour en Espagne, en 1575, il est emmené par des pirates en captivité à Alger où il reste cinq ans, après quatre tentatives d’évasion.
Il écrit son premier livre, la Galatea en 1585. Il s’essaie au théâtre, la seule discipline littéraire qui offre notoriété et aisance financière, mais sans succès. Il gagne sa vie comme collecteur d’impôts, est accusé de malhonnêteté, fait de la prison.

Ce n’est qu’à l’approche de la vieillesse, en 1604 (il a 57 ans) qu’il publie « l’ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche ». Cet ouvrage ne ressemble à rien de ce qui l’a précédé. Il est nourri de récits écrits par Cervantes en Italie, à Alger et dans ses voyages harassants sur les routes espagnoles au contact des paysans, des hôteliers et des curés de campagne.
Le livre connaît un succès immédiat. Mais les droits d’auteur ne sont pas reconnus, et seul le théâtre a la faveur des princes. Cervantes ne saura jamais qu’il sera considéré comme le plus grand écrivain espagnol. Onze ans après, quelques mois avant sa mort, probablement aiguillonné par la publication d’une fausse suite, Cervantes livre « l’ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche »
L’ouvrage de Muñoz Molina (448 pages) fait référence à son enfance à Ubeda, dans un milieu encore rural dont le mode de vie n’était pas distant de celui des paysans de la Manche du temps de Cervantes. Il décrypte aussi les échos de Don Quichotte dans les œuvres de romanciers ultérieurs, comme Balzac, Joyce ou Faulkner. Il raconte la traversée de l’Atlantique par Thomas Mann alors qu’il fuyait le régime nazi et se délectait de la lecture du Quichotte.

L’auteur établit un parallèle entre Cervantes (1547 – 1616) et son contemporain Michelangelo Caravagio, Le Caravage (1571 – 1610), qui ont partagé un parcours de marginalité et de prisons. « Il est frappant que les deux aient suivi des chemins similaires, à quelques années d’intervalle : Rome, Naples, Sicile et la frontière méditerranéenne entre le christianisme et l’islam (…) Dans ses peintures religieuses, pullulent les paysans pieds nus, la peau brûlée par le soleil et les grandes mains de travailleurs ». Les personnages du Caravage et ceux de Cervantes se ressemblent étrangement.
Il est tentant de ne voir dans la folie de Don Quichotte obnubilé par les livres de chevalerie qu’une ténébreuse histoire du passé. Muñoz Molina nous invite à reconnaître sa proximité avec les addictions d’aujourd’hui. « Entre un livre imprimé à la fin du XVe siècle, avec des lettres gothiques et des gravures grossières sur bois, et un jeu vidéo immersif du XXIe siècle, partagé par des joueurs sur plusieurs continents, la différence n’est rien d’autre que la technologie. Et l’effet que l’immersion dans le jeu a sur les participants n’est pas très différent de celui reçu par un lecteur de l’époque d’Amadis, de Gaule : la ferveur addictive pour un récit qu’on ne veut pas voir finir ; un fantasme d’héroïsme et d’aventure plus fort que l’existence quotidienne et que l’on satisfait dans l’immobilité la plus parfaite. On sait que beaucoup de joueurs peuvent passer des journées et des nuits entières devant l’écran, enfermés dans des pièces sombres, comme Don Quichotte passait les nuits à lire de lumière en lumière, et les jours d’obscurité en obscurité. »