Dans « l’être aimé » (El ser querido), le réalisateur Rodrigo Sorogoyen met en scène les retrouvailles d’un père cinéaste et de la fille qu’il a négligée pendant des années, par la médiation du cinéma.
La première scène du film est un plan-séquence d’une dizaine de minutes. Un homme d’environ 55 ans rencontre dans un bar une femme d’environ 35 ans. Ils ne se sont pas vus depuis 13 ans. La caméra filme de près les visages. La gêne est palpable. Comment vas-tu ? Bien… mais on sent bien que ça ne va pas si bien que cela, pour l’un comme pour l’autre.
Le cinéaste est Estéban Martinez (Javier Bardem), réalisateur mondialement reconnu et primé pour plusieurs de ses films. La femme est Emilia Vera (Victoria Luengo), serveuse dans un bar et épisodiquement actrice dans des séries médiocres. Emilia est née d’une relation entre Esteban et une actrice. Ses souvenirs d’enfance sont douloureux, sur fond de conflit entre ses parents, d’alcool et de violence. Esteban aimerait l’aider, pour réparer le mal qu’il lui a infligé. Il lui propose le rôle principal dans le film qu’il va réaliser, intitulé « Désert ».
Le film parle d’abandon, d’amour, de personnes qui ne savent pas se regarder dans les yeux. Il est censé se passer au Sahara espagnol dans les années 1930 et est tourné dans les paysages arides de l’île de Fuerteventura. Le tournage commence avec une équipe nombreuse, producteurs, techniciens, comédiens. La relation entre Esteban et Emilia est ambigüe. De quoi s’agit-il ? De l’autorité d’un metteur en scène exigeant jusqu’à la violence sur la comédienne, ou de celle d’un père qui a perdu le contrôle de la fille qu’il a abandonnée ?
Un autre plan séquence montre les protagonistes du film rassemblés pour un déjeuner. Le réalisateur sort de sa tente comme un diable de sa boîte pour leur reprocher de faire semblant de manger : mastiquez ! Le fou-rire des comédiens est communicatif. Nous, spectateurs du film de Sorogoyen, rions de bon cœur. Mais il est aussi empreint d’une telle violence qu’une partie de l’équipe du film quitte le tournage.
« L’être aimé » est un film déchirant, au plus près des émotions de deux comédiens exceptionnels, Javier Bardem bien sûr, mais aussi Victoria Luengo qui lui donne la réplique.

