Le temps de l’obsolescence humaine

Dans « Le temps de l’obsolescence humaine » (Grasset 2026), Bruno Patino, directeur d’Arte et essayiste, affronte la question du défi que l’intelligence artificielle pose à la condition humaine.

La révolution numérique succède à celle de l’imprimerie. L’invention de Gutenberg à Mayence dans les années 1450-1455 permit une diffusion de masse de l’écrit : dès 1510, il y avait déjà 15 millions de livres en circulation dans le monde.

Le livre imprimé déstabilisa les pouvoirs établis (les 95 thèses de Luther contre le commerce des indulgences…). Il garantit la stabilité de l’œuvre et la reconnaissance de son auteur, désormais à l’abri de la fantaisie des copistes. Grâce à la massification du lectorat, il créa au fil des siècles un espace public « qui devait permettre grâce à une information partagée née de faits vérifiés, de débattre ensemble pour nous construire un destin commun. »

La Bible de Gutenberg

Ce qui frappe dans la révolution numérique en cours, c’est sa soudaineté. En 1989, l’invention du World Wide Web inaugure ce que Bruno Patino appelle l’ère de l’accès. En 2007, l’invention de l’iPhone rend le monde entier disponible dans la paume de la main – ce que Patino nomme l’ère de la propagation. En 2022, ChatGPT donne accès à l’intelligence artificielle : l’ère de l’imbrication entre la machine et tous les aspects constitutifs de l’individu, de la santé au savoir et aux relations.

L’extraction et la numérisation systématique des données d’un individu crée autour de lui de que l’auteur appelle une « surcouche », « une infrastructure cognitive agissant comme une enveloppe individuelle pour chacun de nous ». C’est bien d’individus qu’il s’agit. L’intelligence artificielle agit comme une gigantesque machine à fragmenter. Bruno Patino établit un parallèle avec la tour de Babel : l’humanité a tenté de construire un monument s’élevant jusqu’au ciel, avec une langue universelle  (Internet) ;  un demi-siècle plus tard, les individus se trouvent isolés les uns des autres. « Au mécanisme centripète de l’ère de l’imprimerie a succédé la logique centrifuge de l’ère numérique. L’économie du réseau produit de la fragmentation, de l’instabilité, de la désintermédiation et de la négociation permanente, à l’inverse de ce que créait la culture de l’imprimé. »

Un data center

Les humains sont de plus en plus seuls. Les agents de l’IA se présentent comme des compagnons, qui les comprennent et les flattent : « tu as parfaitement raison… » Certains les prennent comme coach ou comme thérapeute. Mais il manque dans cette relation ce qui caractérise la vraie vie : le doute, le conflit, la joie partagée. Bruno Patino parle de morphine sociale. « Nous errons dans ce monde parcellisé comme des somnambules. »

Ce que cherchent les géants de la technologie, c’est la croissance de leur chiffre d’affaires et de leurs profits. Après avoir organisé la captation de notre temps, ils ciblent désormais « notre curiosité, et donc, in fine, notre esprit. » Au fil du temps, nous avons sacralisé le corps. Patino nous invite désormais à nous battre pour sacraliser le cerveau.

« Le temps de l’obsolescence humaine » est un livre profondément pessimiste, comme si en effet la nature propre de l’être humain, relationnelle et imaginative, appartenait déjà au passé. Il plaide pour qu’une ère de l’imagination succède à celle de l’illusion généralisée. Le chemin et la lutte pour y parvenir restent à définir.

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