Bordeaux et ses ponts

Feu d’artifice pour l’inauguration du Pont Chaban-Delmas depuis la rive droite. Photo Sud-Ouest

Depuis le 16 mars 2013, la ville de Bordeaux compte un cinquième pont routier : le pont Chaban-Delmas. Quatre de ses ponts ont été construits dans les cinquante dernières années, ce qui témoigne d’une profonde rupture dans l’histoire de la ville.

 L’inauguration du pont a été célébrée dans une ambiance festive, avec un magnifique feu d’artifice et l’entrée dans la ville, sous les acclamations de dizaines de milliers de spectateurs, du trois-mâts Belem. Les Bordelais sont fiers de la prouesse technique que représente cet ouvrage dont le tablier se relève lors du passage des navires et dont l’esthétique futuriste fera partie de l’identité de la ville.

 Une parade nautique avait été annoncée pour accompagner le Belem. On avait en tête celle qui avait marqué le jubilée de la Reine Elizabeth sur la Tamise l’an dernier. La parade se limita à une poignée d’embarcations, soulignant cruellement combien Bordeaux s’est vidée de sa réalité maritime. Pour la conserver, les Bordelais luttèrent contre la construction du Pont de Pierre, achevé en 1821 et qui empêchait l’accès des bateaux de haute mer en amont. Ils acceptèrent en 1860 la passerelle Eiffel pour le chemin de fer. Mais ils résistèrent plus de 150 ans à la construction de nouveaux ponts routiers. La digue des résistances bordelaises fut brisée sous l’action de Jacques Chaban-Delmas, maire pendant près de 50 ans et personnage politique d’envergure nationale. Un nouveau pont urbain, le Pont Saint Jean, fut construit en 1965, et deux ponts permettant le franchissement de la Garonne par la Rocade furent jetés en 1967 (Pont d’Aquitaine) et 1993 (Pont François Mitterrand).

 Bordeaux conserve la nostalgie d’une époque où des dizaines de navires déchargeaient sur ses rives et où un dense réseau de navettes et de bacs assurait le trafic d’une rive à l’autre. Le surcoût lié à la fonction élévatrice du Pont Chaban-Delmas est considérable, alors que le nombre de paquebots de croisière ou de grands voiliers attendu à Bordeaux est faible. Mais le fiasco de la parade nautique réveille une blessure dans l’âme bordelaise. Le site de Bordeaux, dans un coude de la Garonne, a bien la forme du croissant de lune devenu son emblème. Mais la ville ne mérite plus le titre de « port de la Lune ».

 Le maire de Bordeaux, Alain Juppé, l’a bien compris. Il vient de faire adopter un schéma d’aménagement pour la vie du fleuve afin de redonner au port de la Lune sa vocation de vrai port et y faire revenir des bateaux. Des pontons seront créés, une navette fluviale mise en place. Mais remonter le courant de l’histoire s’annonce difficile.

Le Belem sous le Pont Chaban-Delmas. Photo Sud-Ouest

Au bout du conte

« Au bout du conte », film réalisé par Agnès Jaoui sur la base d’un scénario écrit avec Jean-Pierre Bacri, est une comédie un peu grinçante sur les rêves et le destin d’hommes et de femmes ordinaires.

 Pierre (Jean-Pierre Bacri) ne croit pas aux médiums. Il reste qu’il s’approche dangereusement de la date qu’une voyante a désignée il y a longtemps comme celle de sa mort. Il n’y croit pas, mais sa vie est de plus en plus pourrie par le doute.

 Laura (Agathe Bonitzer) voit en rêve un Prince Charmant l’emmener vers le bonheur. C’est en effet le bonheur qu’elle, fille de bonne famille un peu déprimée, connait brièvement avec Sandro (Arthur Dupont), un jeune musicien désargenté mais talentueux. Hélas, elle ne résistera pas aux avances d’un ténébreux Don Juan, Maxime (Benjamin Biolay), et perdra son amour.

 Marianne (Agnès Jaoui) a perdu l’amour de sa vie. Elle vient de se séparer de son mari, mais découvre qu’elle ne sait rien faire seule, conduire, entrer le mot de passe de son ordinateur ou mettre en route le chauffe-eau.

 Tous ces personnages croient aux contes de fée, mais ils savent bien que la vraie vie est différente, qu’elle passe par des ruptures, des souffrances et aussi des épisodes de félicité.

 Il y a des scènes drôles dans « au bout du conte », comme celle où Bacri, moniteur d’auto-école, tente de donner confiance en elle à son élève Jaoui. Il y a aussi des scènes émouvantes, comme celle où Pierre pleure dans les bras de son fils Sandro, avec qui il n’a jamais su avoir de vraie communication. Ou bien lorsque Laura rencontre Sandro après avoir été plaquée par Maxime. On croit qu’elle va trouver les mots pour renouer ; mais elle ne trouve pas les mots, balbutie, prononce une phrase insignifiante et tourne le dos, définitivement meurtrie.

 Les personnages sont en permanent déséquilibre. S’ils penchent trop vers le conte de fée, ils savent qu’ils se brûleront les ailes ; s’ils s’abandonnent au cynisme, ils perdent leur âme. Ils entendent vivre pleinement le grand amour, mais sont convaincus que la fidélité est impossible.

 C’est un film inventif,  tendre et drôle, qui capture bien l’esprit de l’époque.

Arthur Dupont et Agathe Bonitzer dans « au bout du conte »

Pape François

 

Le pape François arrive à Santa Maria Maggiore. Photo The Guardian.

 

La presse française n’a pas toujours fait preuve de subtilité lors de l’élection du pape François (premier).

Le 14 mars, Sud-Ouest nous apprend ainsi que « Jorge Mario Bergoglio a coiffé sur le poteau les grands favoris, malgré son âge, 76 ans ». Le conclave est présenté comme une réunion hippique où s’affrontent les ambitions débridées de jeunes jockeys aux dents longues : Angelo Scola, toque blanche casaque pourpre, Christoph Shönborn, toque blanche casaque pourpre, l’Argentin Leonardo Sandri, toque blanche casaque pourpre en tête du peloton de 115 concurrents. Le film « habemus papam » de Nanni Moretti, qui montre le pape nouvellement élu, joué par Michel Piccoli, s’enfuir du Vatican terrorisé par l’énormité de la tâche, est probablement plus proche de la vérité. Il semble que le Cardinal Bergoglio ait demandé aux Cardinaux de ne pas voter pour lui pendant le conclave qui, en 2005, avait finalement élu Ratzinger.

Dans la même édition, Sud-Ouest titre « François, le pape « du bout du monde » ». Le journal semble en être resté à l’époque de la marine à voile, lorsqu’il fallait des semaines de navigation pour joindre Buenos Aires. L’Argentine de Cristina Kirchner et Jorge Mario  Bergoglio est certainement plus proche des lecteurs de « transhumances » que les habitants de certains quartiers de Montfermeil ou beaucoup de détenus des prisons françaises.

Il faut aller au-delà de l’image hippique et de l’exotisme austral. L’homme qui a été élu à la tête de l’Eglise catholique traîne comme un boulet l’attitude de l’institution pendant la féroce dictature militaire. Dans Le Monde du 14 mars, le sociologue des religions Michael Lowy écrit : « A l’époque de la dictature militaire en Argentine, qui a fait de 1976 à 1983 des dizaines de milliers de morts et de disparus — dix fois plus que sous la dictature militaire d’Augusto Pinochet au Chili—, Jorge Mario Bergoglio s’est distingué par une grande discrétion. Il n’a émis aucune condamnation ni même aucune critique de la dictature. Pire, Jorge Mario Bergoglio était le supérieur de l’ordre des jésuites et a, à ce titre, retiré, en mai 1978, la licence religieuse à deux jésuites qui avaient pris des positions très engagées sur les droits des pauvres. Peu après, ces deux jésuites, ayant perdu la protection de l’Eglise, ont été arrêtés et torturés dans la sinistre école militaire ESMA. On a accusé Bergoglio d’avoir dénoncé ses deux anciens collaborateurs aux militaires, mais il a toujours réfuté cette accusation. Le fait reste qu’en retirant le soutien de l’Eglise, il a permis aux militaires d’intervenir. » Après l’élection du pape François, on peut s’attendre à ce que son rôle durant cette période fasse de nouveau l’objet d’investigations.

Le point positif de cette élection est le choix même du nom « François » en référence à Saint François d’Assise. L’adoption d’un style plus humble trouvera vite ses limites. Ratzinger était lui-même un homme austère, non un enthousiaste des dorures du Vatican. Lorsqu’il s’agira de voyager, le pape utilisera comme ses prédécesseurs hélicoptères et voitures blindées. On peut penser que le patronage de Saint François d’Assise augure un engagement plus net de l’Eglise Catholique dans la défense de la « création » dans la mouvance écologiste. La contribution de l’Eglise dans ce domaine serait probablement plus utile et appréciée que les batailles d’arrière garde dans le champ de la sexualité.

 

Chenilles processionnaires

En mars, il est fréquent de rencontrer sur les pistes cyclables de la forêt médocaine de longues files de chenilles, les chenilles processionnaires du pin.

 A première vue, la colonne de chenilles ne se distingue guère d’une branche de pin. Ce n’est qu’en mettant pied à terre que le cycliste comprend que ce qui a l’apparence d’une branche est en réalité une file de larves qui se meut par l’action conjuguée de ses dizaines de membres. On admire l’ingéniosité du stratagème de dissimulation. On est étonné par l’action collective de ces êtres primitifs qui se choisissent un chef – en réalité une cheftaine – et parviennent à avancer au même rythme, reconstituant la colonne lorsqu’elle est rompue.

 On ne peut que rester stupéfait de la complexité du processus par lequel les papillons pondent des larves, les larves muées en chenilles tissent un nid soyeux, s’assemblent au printemps pour chercher un endroit ensoleillé où elles s’enfouissent dans un trou, tissent leur cocon, se transforment en chrysalide puis, des mois ou des années après, en papillons.

 Chenilles et papillons nous fascinent. Mais la coexistence entre nous autres humains et les chenilles processionnaires du pin n’est pas facile. Les processions ont une fâcheuse tendance à avancer sur le bitume, surface régulière et chaude que les chenilles adorent ; il en résulte pour elles un fort taux de mort par écrasement. Une chenille morte ou stressée émet des poils microscopiques fortement urticants et allergisants. Vivante, c’est une grande consommatrice d’aiguilles de pins et fragilise les arbres.

 Des programmes de lutte contre la chenille processionnaire du pin sont régulièrement engagés. Comme toutes les espèces, chenilles et papillons ont pourtant leur place dans la chaine alimentaire : elles constituent un aliment de choix pour les mésanges et d’autres oiseaux.

Photo « transhumances »