Family Business

Le Palace Theatre de Watford donne actuellement « Family Business », la nouvelle pièce de Julian Mitchell.

William, patron d’une entreprise de tourisme, réunit ses quatre enfants pour son anniversaire dans sa maison de campagne au Pays de Galles. Il s’agit aussi de fêter son rétablissement ; âgé de 67 ans, il a eu un sérieux accident de santé et songe à laisser les rênes de l’entreprise.

Les enfants ne peuvent êtres plus différents. Jane, l’ainée, nous est présentée comme une perruche sans cervelle, seulement capable de répéter ce que dit son mari banquier. Tom s’est lancé dans la création d’un paradis touristique en Polynésie mais est en train de faire faillite entre les mains d’un associé escroc. Kate est une jeune femme vive et jolie qui va sur la trentaine. Le plus jeune, Hugo, a embrassé la cause écologiste dans sa version dogmatique et considère le tourisme de masse comme une activité attentatoire à la planète et donc criminelle.

Les révélations pleuvent en cet après-midi de retrouvailles. William annonce qu’il va prendre sa retraite de l’entreprise famililiale et qu’il a une offre pour sa reprise ; il informe aussi ses enfants de ce qu’il a conclu un partenariat civil avec Solomon, l’homme d’origine africaine venu pour s’occuper de son épouse Valerie lorsqu’elle sombrait dans la démence et qui est resté à ses côtés après le décès de celle-ci. Tom annonce qu’il est père d’un petit garçon. Kate déclare qu’elle vient de trouver le grand amour en la personne d’un ami d’enfance, Milo.

Il est alors fatal qu’un douloureux secret de famille soit révélé : Kate ne peut pas épouser Milo car William n’est pas son père, et Valerie est aussi la mère de Milo. L’union de William et Valerie était un contrat. L’entreprise de tourisme qu’ils avaient fondée ensemble permettait à William de voyager et de mener dans l’anonymat ses relations homosexuelles ; elle permettait à Valerie de vivre une vie de femme libre, amante d’hommes mariés mais jamais dépendante ni entravée.

Le vrai maître de cette famille est Solomon. Il possède le mode d’emploi de chacun des protagonistes, de l’irascible William à l’effronté et fragile Hugo. Sa vie a été un cauchemar, survivant à un massacre ethnique, enfant soldat, envoyé dans un pensionnat religieux par le couple d’Anglais qui l’avait adopté. « J’étais comme une hirondelle avec une aile brisée. J’avais volé du Sahara à l’Angleterre, mais je ne pourrais pas revenir. J’avais eu trois familles, mais je les avais toutes perdues. Que pouvais-je faire ? Je pouvais être infirmier. Aller ici et là, partager le chez-moi d’autres gens pour un moment, devenir un « membre de la famille », mais jamais pour longtemps, et n’en avoir jamais à moi. Toujours vraiment sans abri (homeless). Avec le mal du pays (homesick). Non de l’Afrique. Mon Dieu non ! D’un endroit dont j’ai seulement rêvé. On peut voyager loin, en rêve. Longtemps. Mais maintenant, le l’ai trouvé. Je suis le chez-moi. »

C’est du bon théâtre, centré sur un lieu et un moment où la vie de personnes membres de ce qu’on appelle une famille va basculer.

Photo de la pièce « Family Business» au Place Theatre de Watford.

 

Top Girls

La pièce « top girls » de Caryl Churchill est actuellement donnée par le Studio Trafalgar de Londres sous la direction de Max Stafford Clark.

 Caryl Churchill a écrit cette pièce en 1982, en plein thatchérisme triomphant : pour la première fois, une femme accédait au poste de premier ministre en Grande Bretagne ; le discours de la « dame de fer » était tout entier centré sur la réussite individuelle et le rejet des dispositifs d’assistance aux plus fragiles.

 Marlene est le personnage central. Elle vient d’être promue directrice générale de Top Girls, une agence de recrutement, en coiffant un homme plus âgé qui en fera une attaque cardiaque. Dans la scène centrale de la pièce, on assiste à une série d’entretiens d’embauches, dont l’un d’une femme de 46 ans qui a tout sacrifié pour sa carrière et voit les hommes immanquablement préférés à elle pour les promotions : elle est prête à tout pour échapper à sa prison dorée.

 Plus jeune, Marlene est partie tenter sa chance en Amérique en laissant sa fille Angie à sa sœur Joyce. Joyce vit dans la pauvreté et Angie a quitté l’école. Elle débarque un jour à Top Girls, vivant reproche aux conditions qui ont permis à Marlene de réussir professionnellement.

 La pièce n’est pas construite linéairement, elle va, vient et revient dans le temps. La première scène est surréaliste. Marlene a invité à fêter sa promotion dans un restaurant italien branché une demie douzaine de femmes qui ont eu dans l’histoire un parcours exceptionnel : la Papesse Jeanne qui pour étudier s’était faite passer pour un garçon, avait franchi tous les degrés de la hiérarchie ecclésiastique jusqu’à être élue pape et avait accouché d’un enfant en plein milieu d’une procession pour finir lapidée comme antéchrist ; une voyageuse de l’époque victorienne qui avait choisi de ne pas avoir d’enfant ; l’épouse d’un empereur japonais à qui ses enfants furent arrachés ; un personnage d’un tableau de Bruegel, un personnage des contes de Cantorbéry… Toutes racontent la cruauté du destin qui les a menées au plus haut. Elles s’efforcent d’oublier à force de brandy, comme dans un club de gentlemen.

 Top Girls est parfois drôle, mais est surtout une comédie grinçante qui marque un basculement des valeurs de la compassion à la réussite. Le dernier mot de la pièce est d’Angie, au coeur de la nuit : « j’ai peur ». .

 Photo de la pièce « Top Girls » : le dîner de Marlene avec ses invitées héroïnes de siècles passés.

David Hare, je me sens anxieux

« C’est absurde », dit le scénariste britannique David Hare à Stuart Jeffries, journaliste au Guardian, « mais je me sens anxieux » (The Guardian, 3 septembre 2011).

 « Transhumances » a croisé plusieurs fois David Hare : en juillet 2011, pour son portrait de l’Archevêque de Cantorbéry ; en avril 2010 pour un article intitulé « le livre de Cantiques des Conservateurs » ; et en octobre 2009 pour sa pièce « the power of yes » sur la crise financière.

 David Hare s’est fait une spécialité : transmuter l’actualité en art. Ses pièces ont ainsi pour thèmes la privatisation des chemins de fer, l’invasion de l’Irak ou la faillite de Lehman Brothers. Mais il dit se trouver dans l’embarras : « C’est très dur d’écrire quand il semble que les pays ou les gouvernements ne contrôlent pas leurs propres destinées. Ils semblent livrés aux caprices d’un système qui a échoué de manière catastrophique et qui est tenu pour défectueux par ceux qui l’ont soutenu en première ligne (…) Nous avons une génération de leaders – Merkel, Sarkozy, Obama, Cameron – qui ne semblent pas avoir la moindre idée de ce qu’ils font. La politique n’est plus rien que des gens qui disent des paroles d’espoir avec leurs doigts croisés.

 « Pour moi l’expérience est très semblable à celle de la fin des années soixante dix. Nous nous attendions à ce que la Grande Bretagne sombre dans l’anarchie ou vire à gauche – et la Grande Bretagne vira à droite. Cela me réduisit au silence pendant quatre ans. Je ne savais pas quoi dire. »

 Photo « The Guardian » : David Hare.

Le crépuscule rappelle quelque chose

Le Palace Theatre de Watford accueille en ce début septembre des pièces produites pour le festival d’Edimbourg. L’une d’entre elles est l’œuvre de l’Américain Stephen Belber, « dusk rings a bell » (2010).

 La pièce a pour cadre une villégiature en bord de mer, en hiver. Comme le dit Molly, une femme de 39 ans fière d’être une spécialiste de la communication et de travailler « pour Jeff » à CNN, « la plupart des maisons d’été sont glaciales en hiver. Elles sont rarement isolées mais surtout elles sont simplement émotionnellement froides. Comme des salles de bal à 10h du matin ; ou des avions évidés de tous leurs sièges ; ou une famille dont le seul enfant lit beaucoup trop de livres ».

 En surface, Molly est heureuse. En réalité, au milieu de sa vie, elle a froid. Elle est venue dans la maison de vacances de son enfance récupérer la lettre que la petite fille de quatorze ans qu’elle était avait écrite à la femme de 39 ans qu’elle est maintenant. La gamine incitait l’adulte de demain à avoir confiance. Molly a-t-elle confiance ?

 Le gardien de la résidence, Ray, intercepte Molly après qu’elle a fracturé une fenêtre de la maison et récupéré la précieuse lettre. Ils se reconnaissent. Ils avaient eu un flirt lorsqu’ils étaient adolescents. Ray rêvait d’être chirurgien cardiaque, mais son projet s’est interrompu lorsqu’il a fait 10 ans de prison pour avoir assisté passif à l’assassinat d’un jeune homosexuel. Molly pensait au grand amour, à avoir des enfants, une vie enrichissante. Elle se trouve divorcée, seule et sans enfant.

 Molly et Ray essaient de comprendre ce qui leur est arrivé, et qui sait, à partir de là, d’inventer un avenir affranchi de la peur et de la culpabilité.

 La pièce est jouée derrière le rideau de scène du Palace Theatre, arrangée avec un petit espace scénique et quelques rangées de sièges. Les acteurs, Paul Blair (Ray) et Abi Titmuss (Molly) sont excellents.

 Abi Titmuss, une jeune femme de 35 ans, a une histoire personnelle peu banale. Après avoir exercé le métier d’infirmière, elle a posé pour des magazines masculins tels que « Nuts », a été désignée plusieurs fois comme une des femmes les plus sexy de Grande Bretagne et est devenue célèbre au point de faire l’objet d’écoutes téléphoniques de News of the World. En 2006, elle s’est tournée vers une carrière théâtrale, sans craindre de jouer dans des pièces difficiles et de diffusion limitée, comme celle de Belber.

 J’admire son parcours. Dans la pièce, Ray demande à Molly : « Quelle est la chose la pire que tu aies jamais faite ? » Après une hésitation, Molly lui répond « La pire chose… c’est que je ne prends jamais de risques ». Visiblement, Abi n’est pas Molly.

 Photo : affiche de « dusk rings a bell ».