Les encapuchonnés de Hackney

Les émeutes et les scènes de pillage de Londres étonnent : la ville se présente comme un modèle de cohabitation multiethnique harmonieuse. L’entrée en scène de pillards encapuchonnés dans des quartiers déshérités comme Hackney ou Croydon oblige à regarder en face une autre réalité.

 Les étrangers vivant à Londres expriment le plus souvent un sentiment de confiance et de sécurité. Emprunter le métro la nuit est moins inquiétant qu’à Paris et de nombreuses femmes seules le font tranquillement. On ne ressent pas dans les autobus ou sur les chaussées des villes l’énervement perceptible ailleurs : habitués à la foule et aux contrariétés de transports souvent au point de rupture, les usagers ne protestent pas et ne s’insultent pas. Au marché de Camden mais aussi en de nombreuses autres localités, les odeurs, les couleurs et les langues s’associent dans un patchwork toujours changeant.

 On a l’impression d’un monde cosmopolite dans lequel les peuples du monde se mélangent. En réalité, Londres est tendue entre deux pôles, celui d’une métropole financière internationale puissamment connectée avec New York, Tokyo et Shanghai, et celui d’une constellation de banlieues internationales par leur peuplement, où pèse lourdement le chômage. Un responsable du métro de Londres disait qu’à l’est de London Bridge, à chaque station de métro de la Jubilee Line correspondaient six mois d’espérance de vie en moins. Le Londres financier et le Londres sans emploi ont chacun leur uniforme : le costume à rayures pour l’un, la veste de sport avec capuchon pour le second.

 L’un des problèmes que les autorités ont à résoudre est de trouver pour les centaines d’encapuchonnés arrêtés des places de prison. Il y a 85.000 prisonniers pour la seule Angleterre et le Pays de Galles, donc sans compter l’Ecosse et l’Irlande du Nord ; à titre de comparaison, ils vont atteindre en France le chiffre record de 65.000. La société britannique a une forte propension à enfermer ses déviants.

 C’est dans une prison invisible que les encapuchonnés se sentent enfermés, c’est de cette prison que l’excitation de la lutte contre la police, l’accès libre à des marchandises convoitées dans les magasins pillés et l’effacement provisoire des territoires de clans permettent de s’évader pour un éphémère instant.

 Dans The Guardian du  10 août, Kevin Braddock s’interroge sur la signification du capuchon (« hoody »). « David Cameron, dans un rare éclat d’intelligence de la situation, dit au Centre pour la Justice Sociale en 2006  que les hoodies étaient « un moyen de rester invisible dans la rue. Dans un environnement dangereux, la meilleure chose à faire est de baisser la tête, de se fondre dans la masse, de ne pas se faire remarquer ». Il avait raison, encore qu’il n’esquisse même pas le début d’une réflexion sur pourquoi toute une génération de jeunes choisit de se retirer sous le manteau d’invisibilité du hoody et d’échapper à la dure réalité d’un présent troublant et d’un futur de cauchemar : les coûts de la vie et de l’éducation s’envolant en spirale, un marché de l’emploi sauvage, un niveau de vie promettant d’être inférieur à celui des parents, et zéro possibilité d’accéder à la propriété d’un logement, le tout allant de pair avec la suspicion de la société dans son ensemble à l’égard des jeunes. Jeunes se cachant, effrayés d’être vus, et en même temps incarnant dans leur uniforme de tous les jours la furtive vision de tunnel qui semble définir leur perception morose et introspective du monde extérieur. C’est peut-être cela la vraie signification du capuchon.

 Photo The Guardian : émeutes à Hackney.

Inimaginable

La dégradation du rating AAA des Etats-Unis par Standard & Poors : inimaginable.

 La panique des marchés financiers, à peine quelques jours après un sommet de la zone Euro destiné à sauver la monnaie unique : inimaginable. Le blocage institutionnel des Etats-Unis, pris en otages par la furie antiétatique de la Tea Party : inimaginable. La réduction, pour la première fois, de leur budget militaire : inimaginable.

  Un « défaut » de l’Italie ou de l’Espagne sur leur dette : inimaginable. La recommandation d’économistes de renom de laisser filer l’inflation pour renouer avec la croissance et payer les dettes : inimaginable.

 Il va nous en falloir, de l’imagination, pour réduire en douceur les déséquilibres financiers et les bulles spéculatives, pour renouer avec une croissance équitable et respectueuse de l’environnement, pour réconcilier les opinions publiques et leurs dirigeants, pour avancer avec confiance malgré les fondamentalismes et les populismes !

 Un homme en orbite autour de la terre. C’était inimaginable. Il y a cinquante ans, pourtant, Gagarine…

Lucian Freud fait l’actualité

 

Dans The Guardian du 23 juillet, le caricaturiste Martin Rowson imagine une rétrospective du peintre Lucian Freud, qui vient de mourir, illustrant les thèmes d’actualité.

 Lucian Freud vient de mourir chez lui à Londres à l’âge de 88 ans.

 Dans la « rétrospective » que lui offre Martin Rowson, figurent les thèmes qui font l’actualité de la Grande Bretagne en ce mois de juillet : Cameron confronté au « Hackgate » (le scandale des écoutes), le Chancelier Osborne faisant subir une cure d’amaigrissement au budget britannique et le duo Sarkozy Merkel réduit à la mendicité !

 Dessin de Martin Rowson.

L’euro et le Saint Empire Romain

Dans The Guardian du 22 juillet, Simon Jenkins affirme que l’union monétaire, toujours impraticable, a mis en route un désastre européen. Son point de vue, stimulant et critiquable, fait référence au souvenir de la Réforme et de la Contre-réforme.

 L’idée de base de Jenkins est que l’euro oblige les nations européennes à adopter des politiques fiscales contraignantes que les citoyens n’ont pas choisies. Il y a là une distorsion de la démocratie qui est en train de provoquer un divorce des opinions publiques d’avec le projet européen qui augure des conflits toujours plus insolubles dans l’avenir.

Après avoir noté que le langage de haut vol du premier projet de Traité de Lisbonne rédigé par Valéry Giscard d’Estaing était celui d’une encyclique papale, Jenkins écrit : « comme avant la Réforme, l’imposition de l’Europe du Nord pour soutenir les subventions et l’activité de la mère église durèrent un temps, mais elle ne pouvait durer pour toujours. Les contribuables allemands peuvent secourir les Grecs, parce que la moitié des dettes grecques appartiennent à des banques étrangères. Mais les contribuables ne vont pas aussi secourir des Portugais, les Espagnols et les Italiens. Le projet de faire revivre le Saint Empire Romain est condamné à l’échec. Les thèses de Luther vont bientôt être clouées sur les portes, non de Wittenberg mais du palais Berlaymont de Bruxelles. « Une union toujours plus étroite » a toujours été un dangereux fantasme, un impérialisme autoritaire forgé dans les imaginations trop pleines des cardinaux de la foi paneuropéenne. Ils pensaient qu’ils pourraient nier la réalité politique. Son arrogance réside dans la croyance que d’une certaine manière l’union monétaire pourrait laisser l’identité nationale intacte, qu’un parlement européen corrompu pourrait offrir suffisamment de responsabilité (« accountability ») démocratique.  Une vigoureuse démocratie interne est l’une des forces des Etats européens d’après guerre. Une distante discipline ne fonctionnera pas. Toute union plus étroite tombe carrément dans la définition de l’historienne Barbara Tuchman d’une grande folie historique, « une politique dont on peut démontrer qu’elle impraticable » et qui est connue comme telle à l’époque. C’était la politique suivie par les leaders européens, comme tant de folies auparavant, comme un « enfant chéri du pouvoir ». La tentative d’imposer une discipline fiscale dans toute l’Europe va provoquer sa mort. »

 L’article de Simon Jenkins est amusant par sa référence aux temps des guerres de religion, même si la Grèce, épicentre du séisme actuel, appartenait alors à l’Empire Ottoman et n’avait guère d’allégeance envers la papauté. Il pose surtout de vraies questions sur la démocratie. Le récent sommet de Bruxelles a ainsi décidé que tous les Etats de la zone Euro devraient revenir à 3% de déficit des finances publiques en deux ans, mais les électeurs n’ont nullement été consultés. Le manque de consultation des citoyens fait le lit des extrémismes et du populisme.

 Il est aussi profondément erroné. Il part du présupposé que, aujourd’hui comme il y a cinquante ans, le cadre national est le seul adéquat pour exercer la démocratie. Or, d’immenses centres de pouvoir se sont constitués ignorant les frontières des nations, qu’il s’agisse des multinationales industrielles ou financières ou du crime organisé. En parallèle, le pouvoir s’est aussi rapproché des citoyens par la décentralisation au profit des régions et des communes, au point qu’une sécession de l’Ecosse du Royaume Uni n’est plus inimaginable. Le projet européen n’est pas un monolithe pontifical comme le suggère Jenkins. C’est une réorganisation des pouvoirs dans la diversité, de manière à respecter et encourager les cultures multiples du continent et, parallèlement, pouvoir peser ensemble à l’échelle internationale. L’euro fait partie de ce projet. Il ne relève pas du fantasme mais d’une bonne intelligence d’un monde où la monnaie est au cœur des relations internationales.

 Jenkins raille l’obsession de Tony Blair de faire rentrer la Grande Bretagne dans l’Euro. La crise de la monnaie unique européenne rend actuellement inaudible la voix de ceux ses partisans en Grande Bretagne. Je ne suis pas certain que la question ne se repose pas dans les quelques années à venir.

 Photo « The Guardian » : un euro frappé en Grèce.