Alex au Pays des Nombres

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Prendre par la main les gens qui souffrent depuis l’enfance d’allergie aux mathématiques et les emmener aux pays des merveilles numériques, telle est l’ambition d’Alex Bellos dans son livre « Alex’s adventures in Numberland, Dispatches from the Wonderful World of Mathematics » (Bloomsbury 2010).

« Les nombres n’ont probablement pas plus de 10.000 ans, au sens d’un système de mots et de symboles qui fonctionne ». Le chapitre zéro du livre (tout un symbole !) nous emmène dans la tribu des Munduruku en Amazonie, qui ne dispose des nombres que jusqu’à cinq. Au-delà, ils utilisent des approximations et des ratios : cet arbre a plus de fruit que celui-là. Ils ont un « instinct logarithmique » qui aplatit les différences entre les petites et les grandes quantités, le même qui nous fait minimiser la différence entre un millionnaire (riche) et un milliardaire (très riche) alors qu’un facteur mille les sépare.

Alex Bellos s’intéresse ensuite à la manière de désigner les chiffres et les nombres. Il remarque qu’alors que le chinois, le japonais et le coréen désignent les nombres au-delà de dix de manière régulière (ils disent dix-un pour onze et dix-deux pour douze), les appellations occidentales sont irrégulières, ce qui présente un extrême intérêt pour les historiens mathématiques. « Le mot français pour 80 est « quatre-vingt », indiquant que les ancêtres des français utilisaient autrefois un système à base vingt. On a aussi suggéré que la raison pour laquelle les mots pour « 9 » et « neuf » sont identiques ou similaires dans de nombreuses langues indo-européennes, y compris le français (neuf, neuf) l’espagnol (nueve, nuevo), l’allemand (neun, neu) et le norvégien (ni, ny) est l’héritage d’un système à base huit oublié depuis longtemps, dans lequel la neuvième unité serait la première d’une nouvelle série de huit. »

L’invention du zéro

Les mathématiques ont commencé en Grèce avec la géométrie de Pythagore et Euclide, ce dernier révélant une beauté profonde dans un système indiscutable de vérités invariables dans l’espace et le temps. Les origamis (pliages) japonais continuent la tradition de l’émerveillement devant les harmonies simples de la géométrie.

Le passage à l’algèbre a été rendu possible par l’invention en Inde du zéro. Alex Bellos montre comment les symboles utilisés par les Romains étaient à la fois contraires au sens commun (VIII est plus petit que IX, qui comporte moins de signes) et inadéquats pour le calcul. Les Indiens inventèrent un système dans lequel les unités, dizaines, centaines avaient leur place marquée par la succession des chiffres. Lorsqu’il n’y avait rien, ils laissaient un espace vide ; puis ils inventèrent un symbole pour le vide. Les arabes l’appelèrent « zéphyr », ce qui donna zéro, mais aussi chifre (chiffre) en Portugais et cipher en anglais (code).

« Les Grecs, dit Bellos, firent de fantastiques découvertes mathématiques sans le zéro, sans nombres négatifs ou fractions décimales. C’est parce qu’ils avaient une compréhension par-dessus tout spatiale des mathématiques. Pour eux, il était aberrant que rien puisse être « quelque chose ». Pythagore n’était pas plus capable d’imaginer un nombre négatif qu’un triangle négatif ».

« La philosophie indienne avait embrassé le concept de néant exactement comme les mathématiques indiennes avaient embrassé le concept de zéro. Le saut conceptuel qui conduisit à l’invention du zéro se produisit dans une culture qui acceptait le vide comme l’essence de l’univers ».

La beauté des mathématiques

Le livre d’Alex Bellos est un hymne à la mathématique. Il s’émerveille des propriétés de la série de nombres découverte par Leonardo Fibonacci dans son Liber Abaci, publié en 1202, où chaque nombre est la somme des deux qui le précèdent. Il célèbre le Pi (π), dont les ordinateurs calculent maintenant mille milliards de décimales, offrant à l’industrie et aux sondeurs une inépuisable réserve de chiffres au hasard. Il décrit les propriétés étonnantes du « nombre magique », 1,618, qui définit une proportion respectée par un grand nombre d’objets d’arts et de produits industriels. Il évoque les grands jeux mathématiques d’aujourd’hui, du Rubiks Cube au Sudoku.

Il s’attarde longuement sur les probabilités et leur application aux casinos et à l’assurance. « Acheter une police d’assurance est un jeu à espérance négative, et comme tel c’est un mauvais pari. Alors pourquoi est-ce que les gens prennent de l’assurance si c’est une si mauvaise transaction ? La différence entre l’assurance et le jeu dans un casino est que dans un casino vous jouez (ou vous devriez jouer) avec de l’argent que vous pouvez vous permettre de perdre. Avec l’assurance, cependant, vous jouez pour protéger quelque chose que vous ne vous pouvez pas vous permettre de perdre. »

La beauté des mathématiques, c’est leur capacité à créer, dans leur dynamique propre, des mondes à l’opposé de nos intuitions. Un exemple est le logarithme, inventé au dix-septième siècle. « Comment peut-on multiplier 10 par lui-même une fraction de fois ? Bien sûr le concept est non intuitif lorsqu’on imagine ce qu’il pourrait signifier dans le monde réel ; mais le pouvoir et la beauté des mathématiques est qu’on n’a pas besoin de se préoccuper de la signification au-delà de la définition algébrique. Le logarithme de 6 est 0,778 à la troisième décimale. En d’autres termes, quand nous multiplions 10 par lui-même 0,778 fois, nous obtenons 6. »

Il en va de même du concept de courbure de l’espace, inventé par Bernhardt Riemann et qui ouvrira la voie à la théorie de la relativité, et à la découverte par Georg Cantor qu’il y a des infinis plus grands que d’autres. « Après Riemann et Cantor, les maths ont perdu leur connexion avec quelque appréciation intuitive du monde que ce soit (…). Cantor nous a emmené au-delà de l’imaginable, et c’est un assez bel endroit ».

Illustration : couverture du livre d’Alex Bellos.

Welcome to Thebes

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Le National Theatre de Londres donne la nouvelle pièce de Moira Buffini mise en scène par Richard Eyre, « Welcome to Thebes » dans laquelle la mythologie grecque et les guerre civiles africaines se superposent.

Comme le film de Claire Denis « White Material » (voir « transhumances » du 6 juillet), la pièce « Welcome to Thebes » a pour cadre une guerre civile en Afrique. Mais alors que le premier décrit l’engrenage qui va broyer le personnage joué par Isabelle Huppert, la seconde entend prouver qu’il n’y a pas de fatalité et que les hommes – en l’occurrence, surtout les femmes ! – peuvent changer leur destin personnel et celui de leur peuple. Le film évoque le Rwanda ; la pièce, le Liberia de Charles Taylor et de la Présidente Ellen Johnson-Sirleaf.

Moira Buffini, une jeune dramaturge britannique de trente-cinq ans, superpose la mythologie grecque, et particulièrement l’entêtement d’Antigone à donner une sépulture à son frère vaincu malgré l’interdiction royale, aux événements politiques d’aujourd’hui. Thèbes est ravagé par une guerre civile meurtrière. Une milice armée envahit le théâtre et crie des injonctions aux spectateurs, dont celle d’éteindre les téléphones portables ! Le décor évoque un palais présidentiel détruit. Un hélicoptère atterrit avec un vacarme assourdissant. Tiré à quatre épingles, le premier citoyen de la superpuissance, Athènes, arrive à Thèbes pour une mission humanitaire. Il doit rencontrer la présidente élue, Eurydice, et son cabinet composé presque exclusivement de femmes. Eurydice est écartelée entre sa propre rancœur pour son fils assassiné et sa politique de vérité et justice. Saura-t-elle infléchir le destin que les dieux ont décidé et que le devin aveugle Tirésias déclame ?

Dans le rôle de d’Eurydice, Nikki Amuka-Bird est belle, tout simplement. Quant à David Harewood dans le rôle du premier citoyen d’Athènes, il évoque irrésistiblement la grâce et l’ascendant de Barak Obama.

Photo The Guardian : Nikki Amuka-Bird et David Harewood dans Welcome to Thebes

Good Will Hunting

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La chaîne de télévision britannique BBC3 vient de diffuser le film de Gus Van Sant « Good Will Hunting » (1997). Il raconte le chemin d’un jeune surdoué pour surmonter les blessures de l’enfance et s’inventer un destin.

Le titre anglais du film, Good Will Hunting est un jeu de mots. Il signifie « le bon Will Hunting », du nom du personnage principal ; il veut aussi dire « à la chasse de la valeur latente », en référence aux actifs incorporels qui font la valeur d’une entreprise. Car Will (joué par Matt Damon) est un incroyable génie autodidacte. A côté d’une immense culture littéraire et historique, il est capable à 20 ans de résoudre des équations insolubles pour des étudiants du Massachusetts Institute of Technology.

Will vit solitaire dans une petite maison d’un quartier populaire de Boston, dévorant les livres d’une bibliothèque. Ses relations sociales sont Chuckie (Ben Affleck) et sa bande de copains ouvriers en bâtiment qui se retrouvent chaque jour au bar ou en boîte. Il travaille à l’Université, mais comme appariteur.

C’est que Will a vécu une enfance traumatisante, dont il se culpabilise. Se frotter aux autres ranime d’insupportables blessures. Il évite toute relation véritable.

Deux bouleversements surviennent dans sa vie. Il tombe amoureux d’une étudiante, Skylar, (Minnie Driver). Il échappe à la prison s’il accepte de travailler pour un professeur de mathématiques et se soumet à une thérapie. Le thérapeute, Sean Maguire (Robin Williams) est issu du même quartier de Boston et a vécu une enfance semblable. Une relation forte et initialement conflictuelle se développe entre Sean et Will. Parallèlement, paniqué par la demande de Skylar d’aller vivre avec elle en Californie, ce qui signifierait quitter Boston et son cocon et prendre le risque d’une vie de couple, Will rompt avec elle.

Sean accule Will : – « écoute mon garçon, ce n’est pas ta faute », répète-t-il à plusieurs reprises jusqu’à ce que celui-ci s’effondre en sanglots, sa carapace enfin percée, son destin enfin ouvert sur la route de la Californie.

Photo du film « Good Will Hunting ».

Le Guépard

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Garibaldi s’est emparé de la Sicile à la tête des « Mille » en 1860, il y a juste cent cinquante ans. C’est l’occasion de revoir le chef-d’œuvre de Luchino Visconti, Le Guépard (1963).

La première scène du film se déroule dans la chapelle du palais des Salina. Affolée par le débarquement des Chemises Rouges à Marsala, la famille se réfugie dans la prière. Il y a toutefois un mouton noir, Tancrède (joué par Alain Delon). Jeune homme fougueux et ambitieux, il a décidé de rejoindre la sédition : après tout, le commanditaire de la révolte contre le roi de Naples est un autre roi, celui de Savoie. Il faut que tout change pour que rien ne change, dit-il à son oncle, le Prince Salina (Burt Lancaster). Celui-ci accepte le pari et mise sur son neveu.

Le Prince Fabrizio Salina est aristocrate jusqu’au bout des ongles. C’est aussi un stratège. Pour que Tancrède réussisse dans le contexte de l’Italie piémontaise, il lui faut de l’argent. Fabrizio organise son mariage avec Angelica (Claudia Cardinale), la fille du maire du bourg où la famille Salina prend ses quartiers d’été. Don Calogero Sedara est influent et riche. L’ambition cynique et débridée de Tancrède associée à la fortune et aux réseaux de Don Calogero devraient maintenir la famille Salina à flot pendant quelques dizaines d’années.

Fabrizio est d’un pessimisme radical. Il ne voit pas de changement possible pour la Sicile : dans cette terre traversée au cours de l’histoire par des envahisseurs, écrasée par un climat rude, les gens ont la nonchalance d’esthètes convaincus de leur supériorité. Il se bat pour le seul objectif qu’il sait pouvoir réaliser, la survie de sa dynastie. Mais il sait qu’à sa génération, celle les lions et des guépards, succèdera celle des hyènes et des chacals.

Le bal donné à l’occasion des fiançailles de Tancrède et Angelica est une apothéose pour Fabrizio, qui a donné corps à son projet et mis sur orbite l’alliance des Salina et des Sedara. C’est aussi le moment où il voit clairement sa mort approcher. Noble dans le fond du cœur, il la toise sans crainte.

Photo  du film « Le Guépard » : la valse du Prince Salina et Angelica.