The Real Thing

 

Geral Kyd (Henry) et Marianne Oldham (Annie) dans The Real Thing

Le Palace Theatre de Watford vient de présenter une pièce écrite par Tom Stoppard en 1982, « The Real Thing ».

 Tom Stoppard, né en 1937 en Moravie et émigré eux ans plus tard dans les possessions de l’Empire Britannique pour fuir les persécutions nazies, est un dramaturge connu en Grande Bretagne. Il a en particulier coécrit le scénario du film Shakespeare in Love.

 Dans « The Real Thing » (la Réalité), c’est aussi un dramaturge, Henry, qui s’efforce de vivre sa vie de la manière la plus honnête, ou la plus romantique, possible. Le premier acte nous montre la rupture avec sa première femme, Charlotte, qui le trompait effrontément, et le début de sa relation avec Annie. Dans le second acte, Annie à son tour confesse une relation extraconjugale mais jure à Henry son amour, non exclusif.

 Quelle est la réalité de l’amour d’un homme et d’une femme ? Annie comme Charlotte est comédienne. La première scène est « une pièce dans la pièce », Charlotte jouant le rôle de l’infidèle ; plus tard, dans le deuxième acte, nous verrons aussi Annie répétant un dialogue avec un homme qui est aussi son amant. Ce jeu de miroir entre les personnages eux-mêmes et les personnages jouant comme comédiens, brouille la carte des relations. « Are you all right ? » – « est-ce que tu vas bien ? » revient comme un refrain obsessionnel : jouent-ils à l’amour ? Aiment-ils vraiment ?

 Annie milite pour la libération d’un militant, Brodie. Celui-ci écrit des textes politiques que Henry juge dénués de talent. Il compare le métier du dramaturge à une batte de cricket : elle est capable de projeter une balle à des centaines de mètres avec une accélération formidable. Le mauvais écrivain est celui qui se sert d’une batte comme d’un vulgaire morceau de bois.

Thriller Live

Thriller Live. Photo The Guardian

Le Lyric Theatre de West End à Londres donne une comédie musicale, « Thriller Live », en hommage à Michael Jackson.

 Comment rendre hommage à un artiste exceptionnel en utilisant de bons acteurs, chanteurs et danseurs, sans que la différence de qualité saute aux yeux ?

 Thriller Live n’échappe pas à ce risque. Le début de la comédie musicale met en scène un adolescent censé figurer Michael lorsqu’il faisait ses débuts avec les Jackson 5. Mais la médiocrité du gamin saute aux yeux : il chante juste et danse correctement, mais on ne peut croire un seul instant qu’il sera plus tard le roi de la pop music. Les interventions pesantes d’un récitant insistant sur les dizaines de millions d’albums vendus accentuent un sentiment de malaise.

 La seconde partie du spectacle fait oublier l’impression de gâchis que donnent les premières scènes. C’est à un concert de Michael Jackson que l’on assiste qui, peu à peu, nous entraîne dans son rythme endiablé. La comédie musicale suit un fil chronologique, et les dernières chansons et chorégraphies révèlent Jackson au sommet de son art. Les acteurs sont des hommes et des femmes qui, par la multiplicité de leurs talents, parviennent à produire le kaléidoscope des facettes du génie de l’artiste.

 La mise en scène, les costumes, les lumières, sont fortement sexualisés. C’est au fond assez étrange pour rendre hommage à un personnage dont le positionnement était l’ambiguïté, androgyne, ni noir ni blanc, lunaire.

Desert Crossings

Desert Crossings

Le Palace Theatre de Watford vient de programmer « Desert Crossings » (traversées du désert), une chorégraphie du Sud-Africain Gregory Magoma sur une musique originale de Steve Marshall.

 Desert Crossings est produite par State of Emergency, une compagnie britannique qui promeut le théâtre africain. L’ambition de Magoma est d’évoquer par la danse l’inexorable dérive des continents au long des temps géologiques, qui sépare par des milliers de kilomètres les côtes de la Namibie et du sud de l’Angleterre, pourtant si semblables. L’aventure humaine, la musique, les corps en mouvement, sont capables de réunir ce que les forces telluriques ont distancié.

 C’est bien de forces telluriques qu’il s’agit au début du spectacle. Les cinq danseurs sont agités de spasmes qui parcourent leurs corps jusqu’au bout des doigts. « Desert Crossings, dit Magoma, crée un voyage au milieu de vastes déserts, des mers et des montagnes et est un paysage où le physique et le métaphysique, le corporel et le spirituel, le céleste et le spirituel, fusionnent.

 La bande sonore crée une atmosphère d’étrangeté : le bruit d’un ruisseau, un ouragan, des murmures, un rythme de batterie, du silence, des battements de pieds. Les danseurs sont comme habités par une force qui vient du fond des millénaires et offrent une performance d’une intensité exceptionnelle.

Oncle Vania

La pièce d’Anthony Clark « Our Brother David », qui vient d’être jouée au Palace Theatre de Watford, s’inspire de « Oncle Vania » de Tchekhov. J’avais assisté à une représentation de cette pièce au Pump House, un espace culturel alternatif lui aussi à Watford, en novembre 2008. J’avais rédigé le compte-rendu qu’on va lire.

 Sonia et son oncle Vania vivent, ou plutôt vivotent de l’exploitation d’un domaine agricole. Ils économisent pour envoyer de l’argent à Alexandre Sérébriakov, la célébrité académique de la famille, père de Sonia et veuf de la sœur de Vania. Voici que, maintenant à la retraite de l’Université, Sérébriakov vient s’installer au domaine avec sa jeune et séduisante femme, Elena. Du coup, le médecin de famille, Astrov, fait des visites de plus en plus prolongées. L’attrait sexuel d’Elena provoque chez Vania et Astrov une crise existentielle. Le premier, maintenant âgé de 47 ans,  découvre anéanti que jusqu’à présent il n’a pas vécu et que sa vie est irrémédiablement gâchée : « nuit et jour, la pensée que ma vie est perdue sans retour vient me hanter comme un démon domestique. Mon passé n’existe plus, il s’est gaspillé en futilités, mais le présent est d’une absurdité terrifiante. » Le second, écologiste avant l’heure, prend conscience, fataliste, qu’il n’y aura de place pour un amoureux de la nature comme lui que dans cent ou deux cents ans : « quand les gens ne savent pas quelle étiquette me coller au front, ils disent : c’est un homme étrange  vraiment étrange !  J’aime la forêt – étrange ! Je ne mange pas de viande, tout aussi étrange. Il n’y a déjà plus de contact immédiat, pur, libre, avec les gens… non, plus du tout !  (…) Mon temps est passé, c’est top tard pour moi…  J’ai vieilli, j’ai trop travaillé, je suis devenu vulgaire, tous mes sentiments se sont émoussés, et je crois que je ne pourrais plus m’attacher à un être humain. Je n’aime personne et… je n’aimerai plus personne.» Quant à Sonia, elle hésite à confier au docteur son amour : « l’incertitude vaut mieux, il reste de l’espoir ».

 Vania tente de tuer Sérébriakov dans une crise de désespoir. Elena s’éloigne avec son vieux mari, Astrov, Sonia et Vania reprennent leur vie de travail abrutissant. A ces naufragés de la vie, il ne reste, comme le dit Sonia, que l’au-delà ; « nous nous reposerons ! Nous écouterons les anges, nous verrons le ciel parsemé de diamants, nous verrons tout le mal terrestre, toutes nos souffrances se fondre dans la miséricorde qui emplira le monde, et notre vie deviendra calme, tendre, douce, comme une caresse… J’y crois, j’y crois… »

 Sérébriakov s’emporte contre sa « maudite, répugnante vieillesse. S’adressant à sa jeune femme Elena : « tu es jeune, bien portante, belle, tu veux vivre, et moi je suis un petit vieux, presque un cadavre. Est-ce que je me trompe ? Bien sûr, c’est ridicule que je sois encore en vie. Mais attendez, bientôt je vous débarrasserai tous. Je ne vais pas trainer bien longtemps. » La conclusion qu’il en tire est qu’il a un crédit illimité sur les autres, qu’il a le droit par exemple de refuser à Elena la joie de se remettre au piano au prétexte que cela l’importunerait. « Bon, admettons, je suis un dégoûtant, un égoïste, un tyran, mais n’ai-je pas droit, même dans ma vieillesse, à l’égoïsme ? Ne l’ai-je pas mérité ? »

Photo New York Times : Cate Blanchett et Richard Roxburgh dans une production d’Oncle Vania par le Sydney Theatre en 2011.