Shoes, Comédie Musicale

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Le Peacock Theatre de Londres donne actuellement une comédie musicale réjouissante, Shoes.

Dans la dernière scène du film Frost Nixon, David Frost offre à Nixon une paire de chaussures du type de celles qu’il chaussait pendant leur fameux duel télévisé. « Efféminées » avait prononcé l’ancien président américain.

La chaussure est un objet de désir et de séduction, qu’il s’agisse du soulier que porte une belle femme, assorti à sa robe de soirée ; de la chaussure « Nike » ou « Adidas » que le sportif choisit avec un soin maniaque ; ou encore de la botte d’un rocker intégrée à son costume de scène. Richard Thomas, auteur des textes et des musiques et Stephen Mear, chorégraphe, ont conçu un spectacle à la gloire de cet objet de tous les jours qui en oublie d’être banal.

Certains critiques ont souligné le côté hétéroclite du spectacle, qui colle des scènes de qualité inégale et tombe parfois dans la facilité. Il reste que l’ensemble est divertissant, bien enlevé et plein d’humour et de poésie. On y assiste à un cours d’hygiène et de sécurité destiné aux femmes – et aux hommes – désireux de porter des talons aiguille. On voit Imelda Marcos expliquer sa collection de milliers de chaussures de luxe. Dans un cadre de photo à la taille d’humains les participants à une noce se disputent le soulier de la mariée. Des chaussures de sport luminescentes animées par des marionnettistes invisibles dansent un ballet qui raconte la liberté de ceux qui s’affranchissent de la gravité.

Les 12 danseurs de Shoes sont formidables. La chaussure propulse, la chaussure change l’esthétique d’un corps, la chaussure atténue le choc avec le sol. Par ses rythmes, par ses courbes, par ses corps qui se touchent et s’éloignent, la danse exalte la chaussure dans tous ses états.

Il ne faut pas chercher de philosophie dans Shoes. C’est un spectacle qui se laisse savourer au premier degré, dans sa fraîcheur.

Photo du spectacle « Shoes » au Peacock Theatre de Londres. Voir aussi ma chronique « talons aiguille » :

http://xdenecker.blog.lemonde.fr/2009/11/21/talons-aiguille/

Love, love, love

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La pièce de Mike Bartlett « Love, love, love » qui vient d’être présentée au Watford Palace Theatre dans le cadre d’une tournée nationale, constitue une caricature drôle et amère de la génération du baby-boom.

La pièce se joue en trois actes : 1967, 1990, 2011.

En 1967, Kenneth a 19 ans. Etudiant, il est émerveillé par les infinies possibilités qu’offre la vie moderne, la télévision planétaire, les voyages, l’herbe. Par contraste, son frère aîné Henry, déjà entré dans la vie active, semble appartenir à une autre génération.  Kenneth drague sans vergogne Sandra, la petite amie de son frère. Pendant qu’ils dansent, tendrement enlacés, sur la chanson « all you need is love » des Beatles,  ils rêvent d’une vie d’aventures et de liberté.

En 1990,  Kenneth et Sarah vivent dans un lotissement de classe moyenne à Reading, dans la grande banlieue de Londres. Ils ont deux enfants, Rosie, dont on fête le seizième anniversaire, et Jamie, de deux ans son cadet. Jamie est un garçon vif et pétillant, mais soumis. Rose est en colère. Sa mère n’est pas venue l’encourager au concert de l’école de musique. Son père n’a qu’une idée très approximative de sa scolarité. Son petit ami est en train de la plaquer, et ses parents ne trouvent rien de mieux à faire que de se chamailler et d’annoncer leur divorce. « Je pense que les choses sont différentes maintenant, dit Sandra. Je pense que les choses ont changé, que nous avons le droit de suivre notre propre chemin, que nul ne doit nous dire ce qui est juste, ni l’église, ni le gouvernement, ni même nos enfants, ce n’est l’affaire de personne, seulement la nôtre.  Nous devons vivre nos vies, Ken, moi, Rosie, Jamie, à partir du moment où maintenant nous sommes tous des personnes séparées. Sur nos propres chemins. Il y a une part de vous qui est exaltée à cette perspective, n’est-ce pas ? Il y a une part de vous qui est exaltée à l’idée de vous battre pour votre propre chemin ? (…) Voilà où nous en sommes, les enfants. Maman et papa vont être plus heureux. Et croyez-moi. Vous serez plus heureux aussi. »

2011. Kenneth vit dans une grande maison lumineuse avec Jamie. Il a pris sa retraite et coule des jours paisibles entre son jardin et le golf. Avec Jamie, ils carburent au vin blanc. Kenneth est convaincu que son fils est heureux. Rosie quant à elle a bien compris que son frère, devenu accroc aux jeux vidéo, ne tourne pas rond.  Elle a convoqué une réunion de famille pour demander des comptes. Agée maintenant de 37 ans, elle réalise que sa vie est un gâchis, sans vrai métier, sans mari, sans enfants, sans argent. Elle en rend responsable ses parents, qui l’ont poussée à suivre son rêve sans espoir de devenir une grande violoniste et ne l’ont jamais vraiment aidée. Elle a une exigence nette et précise : « achetez-moi une maison ».  Pour Kenneth et Sandra, ce serait se priver, mener une retraite plus austère. Kenneth a une autre idée : pourquoi ne se remettraient-ils pas ensemble ? Pourquoi Sandra ne se débarrasserait-elle pas de son mari devenu grabataire et lui, Kenneth, de la charge que représente son fils Jamie ? Ils pourraient voyager de par le monde et jouir ensemble d’une retraite bien méritée par 40 ans de dur labeur !

Tendrement enlacés, Kenneth et Sandra dansent sur la chanson « all you need is love ». Le monde extérieur, à commencer par leurs enfants, est  exclu de leur étreinte.

« Love, love, love » dresse un portrait cruel d’une génération, la mienne, qui sous le masque d’une revendication de liberté a souvent le visage de l’égoïsme. Les acteurs, en particulier Lisa Jackson (Sandra) et Ben Addis (Kenneth) sont remarquables.

Madame Butterfly au Royal Albert Hall

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Le Royal Albert Hall de Londres met actuellement en scène Madame Butterfly, l’opéra de Puccini.

Le spectacle restera à l’affiche pendant trois semaines, ce qui implique une capacité d’environ 80.000 spectateurs. C’est une superproduction, jouée en anglais comme il se doit, ave le Royal Philarmonic Orchestra et des chanteurs exceptionnels.

On connait le fil directeur de Madame Butterfly. Dans le port de Nagasaki, point de contact entre le Japon et l’Occident au début du vingtième siècle, la jeune geisha Cio-Cio San renie la religion de ses ancêtres et épouse l’officier américain Pinkerton. Pour elle, c’est la promesse de créer une famille et de grimper dans l’échelle sociale ; pour lui, c’est le moyen de rendre confortable son court séjour au Japon. Lorsqu’il revient après trois ans d’absence, elle lui présente leur jeune fils, Chagrin ; il lui présente sa jeune épouse américaine. Pinkerton emmène avec lui le petit garçon pour lui donner un meilleur avenir. Cio-Cio, trahie et désespérée, se fait hara-kiri.

Jouer de l’opéra dans l’immense espace du Royal Albert Hall avec une excellente qualité acoustique est un exploit. L’ingénieur du son Bobby Aitken l’a réussi.

Il faut ensuite occuper cet espace atypique, totalement circulaire. Le designer David Roger a eu l’idée de construire une structure qui évoque une maison japonaise, avec en son centre le lit de Cio-Cio et Pinkerton. La maison est entourée d’un lac, qui s’assèche pour devenir jardin japonais après le premier acte et l’entracte. On y accède par des passerelles sur lesquelles se déroulent plusieurs scènes du drame. Les acteurs sont environnés par le public, mais ils en sont en même temps séparés, ce qui manifeste la distance d’époque et de civilisation.

Illustration : Madam Butterfly, spectacle mis en scène au Royal Albert Hall par David Freeman, jusqu’au 13 mars 2011.

Great Expectations

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Le Place Theatre de Watford met en scène jusqu’au 12 mars une adaptation du roman « Great expectations » (les grandes espérances) de Charles Dickens.

Tanika Gupta transpose le roman de Dickens dans l’Inde de la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Grimper dans la hiérarchie sociale ne signifie pas seulement quitter la condition de prolétaire pour devenir un gentleman ; c’est abandonner la culture indienne pour embrasser celle de l’Angleterre.

Pip, fils adoptif d’un forgeron, vit un amour impossible pour Estella, elle-même fille adoptive d’une femme riche, Miss Havisham. Pour la conquérir, il rêve de changer de vie et de devenir un gentleman anglais. Un mystérieux bienfaiteur lui offre la possibilité de venir à Calcutta, capitale de l’Empire et d’y apprendre les bonnes manières ; il lui donne de grandes espérances, c’est-à-dire la promesse d’un riche héritage.

Ce n’est pas seulement la différence de classe qui rend Estella inaccessible. Miss Havisham, l’une des plus grandes créations de Dickens, l’a éduquée dans la haine des hommes. Elle se venge ainsi de l’homme qui, au jour de l’épouser, l’a plaquée. Miss Havisham vit depuis ce jour recluse dans une maison où la lumière du jour ne pénètre pas, où les horloges sont arrêtées et où elle vit éternellement vêtue de sa vieille robe de mariée. Elle a infusé de la glace dans le cœur d’Estella qui déchire le cœur de Pip avec cruauté.

Quel est le bienfaiteur de Pip ? Il croit longtemps que c’est Miss Havisham. C’est en réalité Abel Magwitch, un bagnard dont, à son corps défendant, il avait aidé l’évasion lorsqu’il était encore enfant. Comme Jean Valjean, Magwitch est un homme aussi généreux et sensible qu’il est révolté. Il apprendra de la bouche de Pip qu’Estella est la fille qu’il a perdue lorsque, à l’âge de 3 ans, elle fut confiée à Miss Havisham.

Il n’y a pas de « happy end » dans Great Expectations. Pip ne recevra pas l’héritage de Magwitch, criminel condamné dont la fortune revient à la Couronne. Il n’épousera pas Estella, liée par un mariage malheureux. Il n’épousera pas non plus Biddy, la fille du village dont il se rend compte trop tard qu’elle aurait pu être la femme de sa vie. Mais il y a une promesse de bonheur dans le pardon que demandent Miss Havisham et Estella, dans la mort de Magwitch dans les bras de Pip, dans l’amitié solide nouée par Pip avec Herbert Pocket, un jeune homme d’affaires anglais, malgré les barrières de classe et de culture.

On dit que le personnage de Pip a influencé le mime Marceau pour le choix de son propre personnage, Bip. Il est vrai que Pip semble bousculé et comme stupéfié par un destin qui le dépasse, mais que sa volonté de mener malgré tous les chagrins sa propre vie est profondément émouvante, comme Bip, le clown muet de Marcel Marceau.

Photo de la pièce « Great Expectations » : Lynne Farleigh dans le rôle de Miss Havisham. Jude Akuwudike (Abel Magwitch), Tariq Jordan (Pip) et Tony Jayawardena (le forgeron Joe Gargery) donnent à leurs personnages une grande profondeur.