Bristol Pound

 

L'affiche du lancement de la livre de Bristol

 

La ville de Bristol vient de lancer sa monnaie locale : la livre de Bristol, Bristol pound.

 La livre de Bristol est émise par une « credit union », l’équivalent d’une caisse de crédit mutuel. Les usagers peuvent y ouvrir un compte sur la base de la parité : 1 livre sterling est convertie en 1 livre de Bristol. Ils peuvent payer en Bristol pound des biens et des services proposés par des commerçants qui l’acceptent, plus d’une centaine actuellement. Elle prend la forme de coupures de £1, £5, £10 et £20, mais elle peut aussi être utilisée électroniquement pour payer des factures, par ordinateur ou depuis un téléphone portable. Puisque la Bristol Credit Union est homologuée par le régulateur bancaire, la FSA, les déposants jouissent d’une garantie de leurs avoirs jusqu’à 85.000 livres par personne.

 L’objectif de cette monnaie est de retenir dans l’économie locale une part plus grande des revenus qu’elle génère. Les commerçants espèrent que les acheteurs se tourneront vers eux pour écouler leur monnaie locale. Les consommateurs agissent par patriotisme régional : ils entendent participer à une initiative qui stimule l’économie de leur ville. Autre argument ; s’ils utilisent un compte électronique libellé en Bristol pound, ils reçoivent une prime de 5 livres pour 100 livres déposées.

 D’autres villes britanniques ont mis au point un système semblable : Totnes, dans le Devon, se lança en  2006. Bristol a plusieurs atouts : sa taille, le soutien d’une « credit union » et celui de la municipalité, ainsi que la coexistence d’une forme papier et d’une forme scripturale.

 « Transhumances » a rendu compte en novembre 2009 de l’expérience de la Banque Palmas qui gère une monnaie locale dans le périmètre d’une favela, le Conjunto Palmeiras. L’objectif était de créer de la richesse en partant du principe que le produit brut d’un territoire est le produit de la masse monétaire par sa vitesse de circulation. En faisant circuler très vite une monnaie dans un espace restreint, on accroit le revenu de ses producteurs et de ses consommateurs. Les initiateurs de la Bristol pound évoquent l’effet multiplicateur de la circulation de la monnaie locale. Les objectifs sont toutefois modestes : 125.000 Bristol pounds en circulation aujourd’hui, et un objectif de 500.000 dans un an qui ne représente qu’une fraction infime de la monnaie en circulation dans la région. Mais l’effet symbolique est considérable : Bristol rejoint d’autres grandes métropoles, comme Hambourg ou Toronto, dans le club des villes avides d’innovation sociale et décidées à la faire advenir.

Coupures de Bristol pound

Confessions d’un escrocq millionnaire

 

Marc Dreier et son fils

C’est un documentaire insolite que vient de diffuser la chaîne culturelle britannique BBC4. L’avocat américain Marc Dreier s’explique sur l’escroquerie de plusieurs millions de dollars qui lui vaudra une condamnation à 20 ans de prison.

 Arrêté en novembre 2008 pour le vol de 380 millions de dollars à 13 hedge funds et 4 investisseurs privés, Marc Dreier fut autorisé par le juge à demeurer en résidence surveillée dans son luxueux appartement de New York pendant six mois, jusqu’au prononcé du jugement. Le documentaire réalisé pour CBS par Marc H. Simon, qui fut employé par Dreier du temps de sa splendeur, dégage une impression d’irréalité. Les tableaux de maîtres ont été décrochés des murs. Des cartons attendent d’être emportés. Une pièce de l’appartement est occupé par des gardes armés qui regardent la télévision et contrôlent la porte d’entrée, fermée à clé. Marc et Spencer Dreier, son fils, s’alimentent de plats commandés à des pizzerias ou à des fast foods. Dans la dernière scène, alors que Dreier s’habille pour se rendre au jugement, puis en prison, ses meubles sont mis aux enchères.

 Mar Dreier a voulu pendant ces six mois témoigner, faire comprendre qu’il était un homme fondamentalement bon, amoureux de sa famille, plein de remords pour des erreurs qu’il reconnaissait et assumait. A côté du documentaire, il a aussi livré de longs entretiens à Bryan Burrough pour le magazine Vanity Fair. L’information écrite est plus complète. Mais ce que seul le film peut rendre, c’est la bataille d’un homme aux prises avec sa déchéance et s’efforçant de garder un minimum de contrôle sur la chose terrible qui va lui arriver. On le voit discuter avec un avocat des mérites comparés de telle ou telle prison. « Je vais m’efforcer de mener en prison une vie qui ait du sens, dit-il à Burrough. Ce ne sera pas la vie que j’avais escomptée. Je n’assisterai pas au mariage de ma fille. Je vais manquer des moments de la vie dont je comptais qu’ils fassent partie de la vie ».

 Le mot magique pour Dreier, depuis tout petit, c’est « successful ». Tout le monde lui prédit un avenir brillant, il veut avoir du succès. Lorsqu’en 2001 tombent les tours jumelles, c’est un peu un symbole de sa vie, une vie qui tourne au désastre : il a cinquante et un ans, une carrière d’avocat médiocre, un mariage raté. En 2004, il a l’idée de monter une escroquerie qui lui permettra d’avoir de l’argent, d’afficher sa réussite (enfin successful !) et d’attirer vers lui clients et investisseurs. Il prétend agir au nom d’une société d’un de ses clients historiques, le promoteur Seldon Solow. Il trouve un hedge fund (fonds d’investissement spéculatif) qui lui achète pour 20 millions de dollars un billet à ordre soit disant émis par la société de Solow. Il empoche l’argent, investit massivement dans sa société d’avocats qui, trois ans plus tard, occupera 11 étages d’une tour de Manhattan et 195 avocats. Il achète des toiles de maître (Warhol, Hockney, Picasso, Matisse…), acquiert un yacht et des résidences luxueuses, parraine des tournois de golf. Il montre ainsi qu’il a réussi, se construit une crédibilité dans la jet-set, attire des investisseurs et les met en confiance.

 Les choses se gâtent lorsqu’avec la crise financière de 2008, des fonds refusent de renouveler les billets à ordre à l’échéance. Il faut les apaiser à tout prix. Non seulement Dreier continue à produire des faux états financiers, mais lui ou un complice se font passer pour des hommes de Solow, allant jusqu’à recevoir leurs victimes dans des salles de réunion au siège de celui-ci. Les choses commencent à déraper lorsqu’une erreur d’adresse de courriel entraîne l’appel téléphonique d’un hedge fund à Solow, qui découvre ainsi le pot aux roses. Dreier sera arrêté à Toronto, après avoir une nouvelle fois usurpé l’identité d’un autre personnage.

 La volonté de Marc Dreier de s’expliquer, par l’écrit et par l’image, donne une impressionnante vision de la dépravation morale de Wall Street dans les années quatre-vingt dix : à la volonté de lucre illimitée des gens « successful » répondait une absence de contrôles et de régulations. L’affaire Madoff fut révélée dans la même période que l’affaire Dreier, au point de lui faire de l’ombre. Madoff écopa de 145 ans de prison. Avec seulement 20 ans de peine à purger, Dreier pourrait sortir de prison le 26 octobre 2026. Il aura alors 76 ans.

Marc Dreier dans le documentaire de Marc Simon

Le rebond de l’industrie automobile britannique

 

Usine Jaguar à Birmingham. Photo The Guardian.

Alors que les difficultés de PSA font la une de l’actualité en France, l’industrie automobile britannique connait une croissance impressionnante.

 L’ancien président Sarkozy aimait affirmer que la Grande Bretagne n’avait plus d’industrie. Ce qui se passe dans le secteur automobile semble lui donner tort. Il est vrai que le pays ne produisait plus que 1,3 million de véhicules par an en 2001, après un maximum de 2 millions en 1977. Mais il est à peu près certain que le cap des 2 millions sera dépassé en 2015. La tendance est positive : la production était de 11,8% plus élevée sur les 4 premiers mois de 2012 que sur la même période l’an dernier.

 Il est vrai que la Grande Bretagne n’a plus d’industrie automobile nationale, au sens de la propriété du capital : Jaguar Land Rover appartient à l’Indien Tata, Mini à l’Allemand BMW, Vauxhall à l’Américain General Motors. Pourtant, nous assistons à une succession d’annonces d’investissements dans ce secteur. BMW a décidé de produire à Birmingham ses voitures de sport hybrides i8. Jaguar Land Rover a créé à Wolverhampton une usine de production de moteurs avec 750 emplois et ouvre des emplois dans ses usines de Solihull et Halwood près de Liverpool. General Motors a annoncé la continuité de son site d’Ellesmere Port, préservant 2.100 emplois et en créant 700 nouveaux. Nissan et Honda renforcent leur présence.

 Les ingrédients de ce succès sont la politique industrielle, la spécialisation sur le haut de gamme et la qualité des relations sociales.

 Le Gouvernement de Gordon Brown et maintenant la coalition des Conservateurs et des Libéraux Démocrates ont proclamé leur intention de réindustrialiser le pays et n’ont pas hésité à y mettre les moyens, comme la levée de fonds profitant du triple A de l’Etat britannique. Le faible cours du sterling les a aidés dans ce projet.

 L’industrie automobile britannique s’est spécialisée sur des modèles qui font l’envie des élites de pays tels que la Chine. Une Jaguar, une Range Rover, une Mini se vendent bien à la grande exportation. L’industrie nationale s’est aussi spécialisée sur les segments d’avenir, tels que l’électrique. La cotation des titres des compagnies peut se faire à New York, New Delhi ou Francfort ; les bureaux d’étude sont notamment à Birmingham parce qu’est là que se trouvent les ingénieurs les plus performants.

 Enfin, les relations sociales sont probablement plus imaginatives et moins bloquées qu’ailleurs. Les dirigeants de Jaguar Land Rover considèrent qu’il est logique d’investir dans l’entreprise maintenant que les choses vont bien, alors que pendant la crise financière de 2008, les travailleurs avaient accepté 70 millions de sterlings de sacrifices pour soutenir l’entreprise dans une conjoncture défavorable.  Dans Le Monde du 20 juillet, Eric Albert indique que « General Motors a annoncé, en mai, un investissement de 150 millions d’euros dans son usine Vauxhall après un accord voté à 94% par les 2.200 salariés. Celui-ci prévoit le gel des salaires pendant deux ans, suivi d’une hausse pendant les deux années suivantes légèrement supérieure à l’inflation. A cela s’ajoute la mise en place d’une « banque d’horaires » ; pendant les périodes creuses, les salariés ne travailleront pas et seront payés normalement ; en échange, pendant les pics, leurs heures supplémentaires ne seront pas payées, dans la limite du nombre d’heures qu’ils avaient en réserve. »

 Contrairement aux idées reçues, il reste une industrie automobile en Grande Bretagne, et elle est en plein expansion. Le ministère français du Redressement Productif pourrait y trouver des références utiles.

Le scandale du LIBOR

 

Bob Diamond, patron démissionnaire de Barclays. Photo The Guardian

Le scandale du LIBOR vient d’entraîner la démission du tout puissant patron de la Banque Barclays, Bob Diamond.

 La Banque Barclays vient d’être condamnée à un total de 290 millions de sterlings d’amendes par l’autorité de régulation bancaire britannique FSA, le ministère américain de la Justice et la commission des marchés dérivés de marchandise. Il lui est reproché d’avoir systématiquement truqué le LIBOR (London Interbank Offered Rate) pendant les années 2005 à 2008. Son patron, l’Américain Bob Diamond, a été contraint à la démission.

L’enjeu est énorme : ce sont quelque 350 mille milliards de dollars de transactions financières qui sont indexées sur le LIBOR. Une déviation de quelques « points de base » (centièmes de pour cent) peut faire perdre des sommes énormes à un trader et les faire gagner à un autre. De 2005 à 2007, Barclays a cherché à ce que le LIBOR soit côté plus haut qu’il n’était constaté en réalité sur le marché de l’argent interbancaire, car cela permettait à la banque de vendre ses produits dérivés plus chers que leur valeur réelle. Des milliers de clients, en particuliers des petites entreprises, ont été victimes de l’arnaque. A partir de la faillite de Northern Rock en 2007, Barclays a voulu prouver que sa situation financière était solide : elle a tiré le LIBOR vers le bas en prétendant qu’elle empruntait à des taux inférieurs à ceux qu’elle rencontrait effectivement sur le marché.

 Comment cela est-il possible ? Le LIBOR est un indicateur construit par l’association britannique des banques (BBA) dans les années quatre-vingt. Il s’agit d’indiquer le plus fidèlement possible à quel taux les banques se prêtent entre elles de l’argent. Il y a un LIBOR pour chacune des dix devises prises en compte ; il y a quinze « maturités » (durée, de la journée à plusieurs années) pour chaque devise. Pour chaque sorte de LIBOR est constitué un panel de banques qui soumettent, chaque jour peu après 11 heures du matin, le taux auquel elles peuvent emprunter à des consœurs. Reuters, opérant pour le compte de BBA, écarte les 25% de cotations plus basses et plus élevées et calcule une moyenne pondérée des autres cotations. Les panélistes sont supposés soumettre les taux qu’ils observent sur le marché. Barclays a systématiquement soumis des taux qui avantageaient ses traders pendant les années fastes ou occultaient sa fragile situation de trésorerie pendant la crise.

 Le scandale du LIBOR a déclenché une tempête médiatique et politique en Grande Bretagne. Le Parti Travailliste réclame une commission d’enquête semblable à celle qui fait un remarquable travail sur les médias à la suite du scandale des écoutes par News of the World. Le Parti Conservateur, d’abord arc-bouté dans une position de refus, serait prêt à l’envisager si elle se concentrait sur la doctrine du contrôle « light touch » prônée et mise en œuvre par Tony Blair et Gordon Brown.

 La crise déclenchée par l’avidité et l’immoralité des banques dans les années quatre-vingt dix et deux mille n’en finit pas de provoquer des dégâts en termes de déficits publics et d’emplois détruits. L’opinion publique britannique est en train de divorcer de ses banques. Elle a exulté au « Diamond Jubilee » de sa souveraine ; elle voue aux gémonies Bob Diamond, l’archétype d’une arrogance financière qu’elle supporte de plus en plus difficilement.