Dans son livre Nations d’incarcération, publié en 2016, Baz Dresinger raconte son voyage vers la Justice dans des prisons autour du monde (Incarceration Nations, a Journey to Justice in Prisons Around the World).
Baz Dresinger est professeure dans une université américaine. Elle se définit ainsi : « je suis une blanche, professeure d’anglais spécialisée dans les études culturelles afro-américaines, une amoureuse de carnaval caribéen, et aussi une éducatrice en prison et une militante pour la justice pénale, la productrice indépendante d’émissions pour la radio publique nationale, une fanatique de reggae, juive agnostique de New York. »
C’est d’ailleurs en rencontrant un chanteur de reggae condamné à de la prison qu’elle s’est passionnée pour la réalité de la prison. À l’université, elle avait créé un « pipeline prison – université », pour permettre à des détenus d’intégrer un cursus universitaire. C’est dans le cadre d’une année sabbatique qu’elle est partie à la rencontre de prisonniers dans plusieurs pays du monde.
Le premier pays visité fut le Rwanda, peut-être dit-elle parce que son appartenance à une famille décimée par la Shoa la rendait immédiatement sensible à la question de l’après-génocide. Baz Dresinger est témoin de l’approche restaurative qui prévaut dans ce pays. On se focalise sur la compensation du dommage infligé aux victimes, et non sur la punition des auteurs de délits ou de crimes. Au Rwanda, beaucoup de génocidaires ont été condamnés à des travaux d’intérêt général et pardonnés une fois leur peine accomplie.
Le pardon est le concept au cœur du deuxième voyage de l’autrice, en Afrique du Sud. Des groupes de criminels affiliés à des gangs sont rassemblés dans des groupes de parole où on les encourage à demander le pardon de leurs proches. L’organisation organisatrice amène ces proches dans la prison lorsque le condamné est prêt à se réconcilier. Cette organisation de la justice restaurative est très différente de celle qui prévaut en France : une forte pression est exercée sur les victimes et les auteurs, alors que beaucoup de précautions sont prises dans notre pays. Par ailleurs, la notion de pardon a une forte connotation religieuse, alors que dans l’approche française, c’est simplement « se dire les choses » qui est recherché, pas se pardonner.
Dans une prison surpeuplée d’Ouganda, Baz anime un atelier d’écriture créative. En Thaïlande, elle va à la rencontre de femmes incarcérées. Mais son déplacement, organisé par l’organisation charitable d’une princesse, prend le caractère d’une visite royale et perd toute spontanéité.

Au Brésil, elle rencontre des détenus dans une prison de haute sécurité, incarcérés dans des conditions de total isolement qu’elle considère comme une forme de torture. Un programme d’encouragement à la lecture suscite son intérêt : les détenus qui lisent un livre choisi sur une liste prédéfinie et en écrivent un compte-rendu bénéficient de remises de peine. Mais cette intéressante initiative ne s’adresse qu’à une petite minorité et n’atténue pas l’inhumanité du traitement infligé aux détenus.
Deux voyages sont consacrés à l’après-prison. À Singapour, la réinsertion des détenus dans le monde du travail est préparée dès leur incarcération, après que dix pour cent du temps de peine, qualifié de « phase de dissuasion » a été passé 24h/24 en cellule pour réfléchir sur leurs actes. Les citoyens portent volontiers un ruban jaune, indiquant que les personnes anciennement détenues sont bienvenues dans la société et les entreprises.
C’est aussi dans des prisons australiennes que la réinsertion fait l’objet de programmes solides et flexibles, dont l’efficacité sur le taux de récidive est prouvée. Ces prisons sont privées, ce qui suscite une préoccupation chez la voyageuse. Aux États-Unis, les prisons sous gestion privée cherchent la maximisation du profit et le remplissage à 100%. Peut-on imaginer que la rémunération et le profit d’une prison privée soient indexés sur le taux de réinsertion des détenus libérés et non le nombre de nuitées fournies ?
Enfin, le voyage à la rencontre de la justice et des justiciables dans le monde s’achève en Norvège, pays réputé pour l’humanité de ses prisons. C’est la petite taille des établissements et leur intégration dans un territoire qui marquent une différence, plus encore que leur architecture, leur décoration et leur environnement arboré.

Baz Dresinger remarque que le modèle de la prison punitive a été exporté dans le monde par les États-Unis. Au début du dix-neuvième siècle, Alexis de Tocqueville et Gustave de Beaumont popularisèrent en France le « modèle pennsylvanien » et « le modèle auburnien », tous deux à base d’isolement. Les pays européens, à leur tour, imposèrent ce modèle dans leurs colonies.
Considérer la prison comme la seule vraie réponse aux délits et aux crimes conduit à l’incarcération de masse. Une personne rencontrée par l’autrice parle de l’effet désocialisant de la prison, de la « privation de rôle, la manière étouffante dont les prisons réduisent les êtres humains, habitués à jouer plusieurs rôles dans nos vies complexes – mères, filles, professionnelles, épouses, étudiantes – à un rôle unique et inflexible : celui de prisonnière ».
La prison n’est pas une solution au problème de la criminalité. Au contraire, elle génère du ressentiment et de la récidive. « Elle fournit de la douleur ». Elle s’est transformée, écrit Dreisinger, « en une opération calme, efficace et hygiénique. Ce qu’elle livre – de la douleur – peut être considéré comme une marchandise ».
Il faudrait changer de paradigme, cesser de regarder en arrière – vers les méfaits commis – et se projeter vers l’avant, comment réparer le mal commis et reconstruire les liens rompus. Il faudrait surtout prendre de la distance avec l’approche individualiste caractéristique du capitalisme, et adopter une démarche dont le projet serait le retour de l’infracteur dans sa communauté.
Le livre de Baz Dreisinger a dix ans. Elle poursuit son travail pour une réforme profonde de la justice au sein d’un réseau, Incarceration Nations Network, implanté dans de nombreux pays, principalement en Afrique et en Amérique du Sud.

