2033 Atlas des Futurs du Monde

« 2033, Atlas des Futurs du Monde », par Virginie Raisson (Robert Laffont, 2010), est un livre exceptionnel. Cet atlas ne représente pas le monde tel qu’il est, mais tel qu’il pourrait être dans 20 à 40 ans.

Dans l’éditorial du blog www.lesfutursdumonde.com, Virginie Raisson définit ainsi son programme. « Le futur n’est pas écrit et rien ne permet de le « prédire ». Cependant, des forces sont en jeu qui, dès aujourd’hui, engagent les lendemains de la planète et nous invitent à réagir » Elle nous invite à « explorer le présent pour repérer les futurs en gestation, partager l’information et l’analyse prospectives, décaler le regard pour donner de la vision, faire les liens pour éclairer la réflexion, lancer le débat pour rendre à chacun ses responsabilités. »

L’Atlas s’intéresse aux tendances lourdes qui définissent dès aujourd’hui ce que sera notre planète demain : l’alimentation, l’eau, la démographie (une planète trop peuplée ?), les énergies et les matières premières et naturellement le climat. La cartographie est innovante, colorée et soignée, à la manière du « dessous des cartes », l’émission d’Arte, et on a l’impression de feuilleter de la belle ouvrage.

Il fait le point des connaissances scientifiques actuelles, et en ce sens semble parfois déprimant, tant elles laissent augurer des catastrophes inévitables. Mais il ouvre aussi des pistes de réflexion, des alternatives, des plans d’action. Il ne dédaigne pas la fiction, décrivant comme des reportages écrits au présent des réunions de chefs d’état et des conférences internationales en 2033.

J’ai lu ce livre avec passion. Parmi les nombreuses choses qu’il m’a apprises, le fait que la principale alternative au pétrole d’ici 2050 devrait être… le charbon ! L’épuisement prévu des gisements de diamant en 2017, d’or en 2030 et de fer en 2047. Et les nouvelles perspectives que le réchauffement climatique offre au nord du Groenland et au nord du Canada, avec la perspective que s’ouvrent de nouvelles routes maritimes qui concurrenceront durement des canaux de Suez et de Panama.

Un marché dérivé de la dot ?

Dans le blog de l’Association Nationale des Directeurs Financiers et Contrôleurs de Gestion, DFCG, le rédacteur en chef du blog François Meunier se penche sur les conséquences financières de la distorsion du sex-ratio à la naissance dans de nombreux pays qui encouragent systématiquement des naissances de garçons au détriment des filles. Dans cet article intitulé « le prix de ces dames », il se prête à une amusante fiction financière, imaginant un marché dérivé construit sur les distorsions du sex-ratio.

Le sex-ratio à la naissance (SRN) mesure le rapport entre le nombre de garçons et celui des filles à la naissance. On sait que la préférence pour les garçons s’accroît dans beaucoup de pays. François Meunier indique ainsi que « Le SRN, qui se situe naturellement à 105, est monté par exemple à 112 au Vietnam, qui suit désormais l’exemple de l’Inde et de la Chine. Dans certaines régions de Chine, il atteint 130, et même 190 pour le second enfant dans les villages où il est permis d’avoir un second enfant et quand le premier enfant est une fille.

La sociologie – et aussi la finance – rentrent en jeu dès qu’on se pose la question : que va-t-il se passer dans 20 ou 25 ans, quand le manque de filles perturbera ce que les économistes, avec leur froideur habituelle, appellent le « marché matrimonial » ? Cela s’est déjà passé dans l’histoire, mais à l’inverse, lorsqu’une guerre importante provoquait une hémorragie de jeunes hommes (…) »

L’auteur évoque l’aspect financier du marché matrimonial, qui se concrétise dans la dot. En Asie (et anciennement en Europe), la dot est la somme que la famille de la fiancée verse a la famille du mari ; en Afrique et dans les pays musulmans, c’est au contraire le prix que l’on paye pour obtenir l’épouse.  « Les variations du SRN ne sont pas neutres sur le niveau des dots. Une hausse du SRN, provoquant à terme une pénurie d’épouses, accroît le prix de la dot (à l’africaine) et réduit le prix de la dot (à l’asiatique). Depuis peu, c’est ce qui advient en Inde. Le raisonnement économique marche ! On note aussi qu’y apparaissent, simultanément à des dots versées par la famille de l’épouse, des contre-dots pour paiement de la fiancée. De même, les hommes paient souvent très cher la venue d’épouses de pays étrangers, d’où la cote des femmes d’Europe de l’Est dans des pays comme la Chine ou même l’Inde. »

C’est ici que François Meunier introduit une fiction financière. Une petite incidente financière : un marché financier sophistiqué de la dot permettrait de réguler ce cycle et dans certains cas de stabiliser le SRN à son niveau naturel de 105. Imaginez en effet qu’on puisse acheter et vendre à terme la dot sur un marché à terme. Si on peut anticiper que dans 20 ans la dot (à l’africaine) va monter par manque de filles ou abondance de garçons, il est intéressant de l’acheter sur le marché à terme. La hausse de prix signale à certains couples qu’il est intéressant de se remettre à faire des filles ; elle indique aussi à certains spéculateurs menacés de livrer à terme le « physique » qu’il faut par anticipation se procurer des filles (ou shorter les garçons). En cas de hausse du SRN, beaucoup de parents achèteront non pas leur future belle-fille à l’âge d’enfant pour sécuriser le mariage de leur fils – cela ne se fait plus trop aujourd’hui, sauf en terre musulmane –, mais un contrat à terme, pour couvrir l’inflation des dots quand leur fils cherchera une épouse. À l’équilibre, s’il n’y a pas de bulles, la spéculation est stabilisante et le taux de naissance se situe à l’équilibre démographique naturel.

Le stimulant article de François Meunier se trouve à l’adresse suivante : http://dfcg-blog.org/2011/07/29/le-prix-de-ces-dames/. Illustration : Chris Ofili, No Woman No Cry.

L’euro et le Saint Empire Romain

Dans The Guardian du 22 juillet, Simon Jenkins affirme que l’union monétaire, toujours impraticable, a mis en route un désastre européen. Son point de vue, stimulant et critiquable, fait référence au souvenir de la Réforme et de la Contre-réforme.

 L’idée de base de Jenkins est que l’euro oblige les nations européennes à adopter des politiques fiscales contraignantes que les citoyens n’ont pas choisies. Il y a là une distorsion de la démocratie qui est en train de provoquer un divorce des opinions publiques d’avec le projet européen qui augure des conflits toujours plus insolubles dans l’avenir.

Après avoir noté que le langage de haut vol du premier projet de Traité de Lisbonne rédigé par Valéry Giscard d’Estaing était celui d’une encyclique papale, Jenkins écrit : « comme avant la Réforme, l’imposition de l’Europe du Nord pour soutenir les subventions et l’activité de la mère église durèrent un temps, mais elle ne pouvait durer pour toujours. Les contribuables allemands peuvent secourir les Grecs, parce que la moitié des dettes grecques appartiennent à des banques étrangères. Mais les contribuables ne vont pas aussi secourir des Portugais, les Espagnols et les Italiens. Le projet de faire revivre le Saint Empire Romain est condamné à l’échec. Les thèses de Luther vont bientôt être clouées sur les portes, non de Wittenberg mais du palais Berlaymont de Bruxelles. « Une union toujours plus étroite » a toujours été un dangereux fantasme, un impérialisme autoritaire forgé dans les imaginations trop pleines des cardinaux de la foi paneuropéenne. Ils pensaient qu’ils pourraient nier la réalité politique. Son arrogance réside dans la croyance que d’une certaine manière l’union monétaire pourrait laisser l’identité nationale intacte, qu’un parlement européen corrompu pourrait offrir suffisamment de responsabilité (« accountability ») démocratique.  Une vigoureuse démocratie interne est l’une des forces des Etats européens d’après guerre. Une distante discipline ne fonctionnera pas. Toute union plus étroite tombe carrément dans la définition de l’historienne Barbara Tuchman d’une grande folie historique, « une politique dont on peut démontrer qu’elle impraticable » et qui est connue comme telle à l’époque. C’était la politique suivie par les leaders européens, comme tant de folies auparavant, comme un « enfant chéri du pouvoir ». La tentative d’imposer une discipline fiscale dans toute l’Europe va provoquer sa mort. »

 L’article de Simon Jenkins est amusant par sa référence aux temps des guerres de religion, même si la Grèce, épicentre du séisme actuel, appartenait alors à l’Empire Ottoman et n’avait guère d’allégeance envers la papauté. Il pose surtout de vraies questions sur la démocratie. Le récent sommet de Bruxelles a ainsi décidé que tous les Etats de la zone Euro devraient revenir à 3% de déficit des finances publiques en deux ans, mais les électeurs n’ont nullement été consultés. Le manque de consultation des citoyens fait le lit des extrémismes et du populisme.

 Il est aussi profondément erroné. Il part du présupposé que, aujourd’hui comme il y a cinquante ans, le cadre national est le seul adéquat pour exercer la démocratie. Or, d’immenses centres de pouvoir se sont constitués ignorant les frontières des nations, qu’il s’agisse des multinationales industrielles ou financières ou du crime organisé. En parallèle, le pouvoir s’est aussi rapproché des citoyens par la décentralisation au profit des régions et des communes, au point qu’une sécession de l’Ecosse du Royaume Uni n’est plus inimaginable. Le projet européen n’est pas un monolithe pontifical comme le suggère Jenkins. C’est une réorganisation des pouvoirs dans la diversité, de manière à respecter et encourager les cultures multiples du continent et, parallèlement, pouvoir peser ensemble à l’échelle internationale. L’euro fait partie de ce projet. Il ne relève pas du fantasme mais d’une bonne intelligence d’un monde où la monnaie est au cœur des relations internationales.

 Jenkins raille l’obsession de Tony Blair de faire rentrer la Grande Bretagne dans l’Euro. La crise de la monnaie unique européenne rend actuellement inaudible la voix de ceux ses partisans en Grande Bretagne. Je ne suis pas certain que la question ne se repose pas dans les quelques années à venir.

 Photo « The Guardian » : un euro frappé en Grèce.

Une vision claire pour l’euro ?

Dans une tribune publiée par Le Monde le 16 juillet, quatre personnalités européennes de premier plan réclament « une vision claire pour l’euro afin qu’il sorte renforcé de cette crise ».

 Jacques Delors, Felipe Gonzalez, Romano Prodi, Etienne Davignon et Antonio Vitorino en appellent à une vision claire des enjeux de la crise de l’euro portée par des hommes politiques engageant leur crédit pour permettre de dépasser les difficultés immédiates.

 Ils énoncent les composantes de cette « vision claire ».

 Les dépôts des particuliers doivent être garantis mais, au contraire de ce qui s’est fait en Irlande, il faut que les actionnaires et porteurs d’obligations des banques «portent leur part du fardeau ». Les signataires ajoutent toutefois qu’il ne faut pas menacer la stabilité du système, ce qui n’est pas sans troubler la clarté de la vision.

 Les signataires prônent une régulation européenne, et plus seulement nationale, des banques et des marchés européens. On sait que des progrès ont été réalisés, mais aussi qu’il faut composer avec deux réalités, la zone euro dont la banque est à Francfort et la capitale mondiale de la finance, Londres.

 Les signataires affirment que la réduction des déficits doit avoir lieu. « Mais elle doit être maîtrisée, avec un horizon de temps réaliste, des étapes clairement marquées, et ne pas se donner des objectifs intenables qui détruiraient sa crédibilité, parce qu’ils ne pourraient durablement avoir le soutien des populations et de leurs représentants élus ». Ici, la vision est indiscutablement claire, mais le diable est dans les détails de sa réalisation, pays par pays, sous le regard des agences de notation.

« Vision claire : tout ce qui peut être fait pour éviter un défaut de la dette grecque doit l’être ». C’est ici que la vision claire s’enfonce dans le plus épais brouillard. Les signataires annoncent en effet des pertes comptables pour les banques qui ont investi dans la dette grecque et recommandent le rachat et l’annulation par des fonds communautaires ou internationaux d’une partie de cette dette. Si l’annulation d’une partie de la dette d’un Etat ne s’appelle pas « défaut », comment faut-il la désigner ? Et comment contraindre les investisseurs à constater une perte comptable, sinon en déclarant qu’on est incapable de les payer, ce qui est précisément la définition du défaut de paiement ?

 Il ne s’agit pas seulement de jeux autour du mot « défaut ». Il n’est pas possible d’exposer une vision claire sans citer des chiffres. Combien cela coûterait-il aux citoyens contribuables des pays de l’Union Européenne (ou seulement de la zone euro ?) ? Il faut certes du souffle et de l’enthousiasme européens, qui manquent cruellement aux Chefs d’Etat actuellement en charge. Mais la vision ne sera claire que si elle indique aussi les étapes et les coûts du règlement de la crise de l’euro pour les années à venir.

 Les signataires indiquent que « des premiers pas ont été accomplis tout au long de la gestion de la crise : dans la douleur, certes, mais chaque obstacle a été franchi, et à chaque fois le projet commun des Européens a survécu, et des solutions ont été  trouvées avec des innovations majeures ». En un sens, l’Europe a toujours progressé de compromis sordides en cotes mal taillées sous la pression des événements et des horloges arrêtées.

 Delors, Gonzalez, Prodi, Davignon et Vitorino en appellent à une vision claire, mais leur tribune s’apparente davantage à une incantation. Elle ne constitue hélas pas une feuille de route. La crise continuera à être gérée de manière chaotique. Une vision claire de l’Europe de demain est nécessaire, mais il est peut-être trop tôt pour l’énoncer. Il faudra d’autres conflits, d’autres déchirements, d’autres concessions arrachées sous la pression de la peur, pour qu’apparaissent nettement les contours de l’Europe de demain.

 Illustration  « The Guardian »