Coventry, berceau du transport individuel

Le musée des transports de Coventry rend un magnifique hommage à une ville qui a vu naître sur une grande échelle l’industrie de la bicyclette, du vélomoteur et de l’automobile.

 Coventry était peut-être née pour le développement du transport individuel. Son icône est la princesse Godiva. Celle-ci avait supplié son mari d’exempter d’impôts les pauvres gens ; celui-ci acquiesça à condition qu’elle traversât nue la ville à cheval. Godiva ne se laissa pas démonter, si l’on peut dire, et parcourut la ville sur sa monture, seulement couverte de ses longs cheveux.

 Pendant les trente premières années du vingtième siècle, il n’existait pas de vraie distinction entre les constructeurs de véhicules à deux, trois ou quatre roues. Coventry abritait un essaim d’ateliers qui produisaient leurs modèles de bicyclettes, de tricycles, de vélomoteurs, de motocycles et d’automobiles à quelques centaines ou milliers d’exemplaires, comme c’est encore le cas de LTI, la firme qui fabrique les « cabs » londoniens. Nombre de ces entreprises ateliers ont disparu aujourd’hui, telles que Swift, Lea Francis, Standard, Calcott, Humber, Albatros ou encore, naturellement, Godiva ! Certaines marques survivent, souvent sous capital étranger, comme Daimler. J’ai une faiblesse pour Hillman ; dans les années soixante, un de mes oncles emmenait ses neveux dans un cabriolet de cette marque et j’en étais fasciné. Les voitures anglaises avaient alors une image de distinction et d’excentricité.

 Une salle entière est consacrée à la fermeture de l’usine Peugeot de Ryton, près de Coventry, en 2007. C’était la dernière grande usine de fabrication d’automobiles de l’agglomération. Coventry s’efforce de conserver des centres de recherche en partenariat entre son université et des constructeurs, mais une page semble tournée.

 L’industrie automobile britannique n’est pas morte. Jaguar Land Rover a annoncé en septembre un investissement de 355 millions de livres créant 750 emplois. Mais le capital est indien et l’usine, quoique dans les Midlands, n’est pas à Coventry.

 Le musée des transports de Coventry présente plusieurs centaines de modèles. Son exposition temporaire est consacrée au développement du surf en Grande Bretagne, indissociablement lié à celui de l’automobile. Un moyen de se tourner vers l’avenir !

 Photo « transhumances » : musée des transports de Coventry, Talbot Horizon, l’un des modèles produits dans l’usine de Ryton (Coventry), aujourd’hui fermée. Un autre souvenir personnel, associé à ma période de jeune parent.

La Cathédrale de Coventry, symbole de réconciliation

Dans la nuit du 14 au 15 novembre 1940, Coventry, ville industrielle des Midlands, fut entièrement détruite par la Luftwaffe. On releva 600 morts. De la Cathédrale, il ne restait que quelques murs et la flèche.

 Le lendemain du raid, la décision fut prise de rebâtir la Cathédrale. Le résultat est spectaculaire et émouvant. La nouvelle Cathédrale ne remplace pas la première, qui reste là, démolie, comme témoignage de la cruauté humaine.

 Dans ce qui fut le chœur de l’ancienne Cathédrale, maintenant à ciel ouvert, se trouve une croix faite de morceaux de charpente calcinés, avec ces mots : « Father, forgive », père, pardonne. La nuance est importante : non « pardonne-leur », comme dans les Evangiles, mais « pardonne », à nous comme à eux. Une sculpture de Josefina Vasconcelos célèbre la réconciliation. Une massive statue de Jacob Epstein, Ecce Homo, personnifie Jésus devant ses juges.

 La nouvelle Cathédrale communique avec l’ancienne par son portail nord. Elle a été construite dans les années cinquante et est considérée par les Britanniques comme leur édifice du vingtième siècle de prédilection. Elle contient de nombreuses œuvres d’art, en particulier la statue de Saint Michel terrassant le Diable par Jacob Epstein, la gigantesque tapisserie du Christ en Gloire de Graham Sutherland, tissée  en France à Felletin dans la Creuse, et la verrière du baptistère par John Piper.

 Le baptistère est taillé dans un bloc de pierre extraite d’une carrière proche de Bethléem. La Palestine est aussi présente dans la Chapelle de l’Unité, où sont exposées des photographies d’enfants palestiniens.

 Visiter Coventry est profondément émouvant et, finalement, source d’optimisme.

 Photo « transhumances » : Ecce Homo par Jacob Epstein dans l’ancienne Cathédrale de Coventry.

Les 400 ans de la Bible du Roi James

L’Eglise Anglicane fête le quatre centième anniversaire de la Bible du Roi James 1er.

 La Bible du Roi James est probablement le plus grand succès d’édition de l’histoire. On estime que plus d’un milliard d’exemplaires ont été imprimés depuis sa publication en 1611.

 Etablir une traduction officielle de la Bible était un objectif politique du roi James 1er dans une église anglicane tiraillée par de multiples courants. Ce qui rend ce texte remarquable, c’est la somme de compétences que réunit sa préparation : pas moins de 47 universitaires, férus de langues anciennes et appartenant au courant Puritain comme à l’institution ecclésiastique. C’est aussi le fait que le cahier des charges des traducteurs comportait la facilité de lecture à haute voix dans les églises, qui fut dûment testée devant des auditoires de cobayes.

 Le texte fut écrit dans un anglais déjà un peu ancien pour l’époque. Mais il fut proclamé à haute voix pendant quatre siècles et a laissé une trace importante dans la formation de l’anglais tel qu’il se parle aujourd’hui.

 « Qu’est-ce qu’une bonne traduction ? s’est demandé dans son sermon lors de la messe d’action de grâce l’Archevêque de Cantorbéry Rowan Williams. Ce n’est pas une qui me permet simplement de dire, lorsque je la prends, « maintenant je comprends ». Bien sûr, si je suis confronté à un texte d’ans un langage étrange, j’ai besoin d’être simplement capable de le lire ; mais une bonne traduction sera une invitation à lire de nouveau, et à explorer, et à réfléchir, et à imaginer avec le texte. Plutôt que de me laisser dire « maintenant je comprends », elle incite la réponse « maintenant le travail commence ».

 Photo The Guardian : la famille royale britannique à Westminster pour la messe d’action de grâce pour le quatre centième anniversaire de la Bible du Roi James.

Affectueusement trompée

Angelica Garnett est maintenant une dame de 93 ans qui vit à Forcalquier environnée de livres et de tableaux. Son livre, « Deceived with Kindness » (Random House, 1984, traduit en France chez Christian Bourgeois sous le titre « trompeuse gentillesse »), raconte son enfance dans le groupe de Bloomsbury et son difficile chemin vers la maturité.

 Angelica naquit le jour de Noël 1918 de Vanessa Bell, l’un des membres du Groupe de Bloomsbury et l’épouse de Clive Bell. Ce n’est qu’à l’âge de 17 ans que sa mère lui apprit qu’elle était fille de Duncan Grant et non de son mari.

 Dans son livre, Angelica s’attaque à la tâche de comprendre comment cette tromperie initiale a pollué son enfance et sa vie de jeune adulte. « Vanessa n’avait peut-être pas compris qu’une fille désire être possédée par son père, et cela Clive n’était pas en situation de le faire », écrit-elle. D’un côté, Angelica eut une enfance privilégiée, au contact intime de personnalités exceptionnelles comme Virginia Woolf, sa tante, ou Maynard Keynes, un ancien amant de Duncan. Elle fut encouragée à peindre et à jouer de la musique. Elle eut la chance de voyager, en particulier en France. Mais ce fut aussi une enfance « gâtée », au sens fort du terme. A l’école, la relation particulière de sa mère avec la directrice l’exemptait de passer des examens. Il n’y avait pas vraiment à son égard d’exigence, d’étapes à franchir.

 Angelica décrit Duncan comme un homme délicieux et tout en finesse, mais totalement incapable d’assumer un conflit ; Vanessa elle-même semblait un roc de l’extérieur, mais souffrait d’une croissante minimisation de soi-même. Au seuil de ses vingt ans, Angelica n’avait pas pu se construire elle-même. Elle finit par céder aux pressantes demandes en mariage de David « Bunny » Garnett, alors âgé de 48 ans. Nul ne lui avait dit que, de 1916 à 1918, Bunny avait vécu en couple avec son père Duncan, alors qu’ils étaient objecteurs de conscience à Charleston. Vanessa ne lui avait pas révélé qu’elle-même avait refusé une demande en mariage de Bunny.

 La maternité (quatre filles dont deux jumelles) remplit la vie d’Angelica malgré la catastrophe de son mariage avec Bunny. Ses relations avec sa mère restèrent difficiles jusqu’à la mort de Vanessa en 1961 : le non-dit était trop lourd et installait entre les deux femmes gêne et silence.

 Angelica mit plusieurs années à écrire « Deceived with Kindness ». Mais cet exercice de lucidité lui permit de surmonter les souffrances accumulées. A quatre-vingt dix ans passés, épanouie dans la peinture et l’écriture, elle se disait plus jeune et heureuse que lors de ses vingt ans.

 Son livre est d’une grande profondeur psychologique. Il contient aussi des portraits affutés de personnalités  du groupe de Bloomsbury qui ont marqué durablement la culture en Grande Bretagne et dans le monde.

 Photo The Guardian : Angelica Garnett