Cézanne et Paris

Une exposition au musée du Grand Palais a présenté un aspect peu connu de l’œuvre de Paul Cézanne (1839 – 1906) : ses peintures liées à l’Ile de France.

 Paul Cézanne est connu pour ses peintures de la Provence, éclatantes de soleil et de couleurs. Mais il a commencé sa carrière à Paris, sous l’égide de son camarade de classe Emile Zola, et est souvent revenu en Ile de France, sur les rives de la Seine, de la Marne et de l’Oise, à la recherche d’une lumière toute en nuances. Il fréquentait assidument les ateliers d’autres peintres, notamment Pissarro, et passait de longues heures dans les salles du Louvre, avide de découvrir la source du génie de ses prédécesseurs. Matisse lui-même achètera au marchand réunionnais Ambroise Vollard un tableau de Cézanne, les Baigneuses, et dira que, lorsqu’effrayé par ses propres découvertes, il doutait de la voie à suivre, cette toile lui redonnait confiance en lui-même.

 Cézanne casse les lois de la perspective, ouvrant la voie au cubisme. Il célèbre le corps de la femme d’une manière étrange dans « l’Eternel féminin ou le Veau d’Or », où l’on voit des personnages aussi variés que possible (un peintre, un musicien, un évêque même) faire cercle autour d’une femme nue sur un lit, mais sans la regarder. Il peint sa propre épouse qui pose pour lui immobile pendant des heures, inexpressive, et prétend que le changement d’un détail l’obligerait à repenser totalement l’équilibre des formes et des couleurs.

 Dans le Pont de Maincy (1889 -1890), c’est l’harmonie du paysage où les arbres se reflètent doucement dans la rivière qui frappe le spectateur.

 Illustration : affiche de l’exposition au Musée du Luxembourg.

Géopolitique des stéréotypes et des préjugés

L’artiste bulgare Yanko Tsvetkov s’est fait une spécialité d’imaginer des cartes géographiques reflétant les stéréotypes et les préjugés. Dans The Guardian Week-end du 18 février, Tim Dowling rencontre Tsvetkov et présente son travail.

 Puisque la Grèce fait la une de l’actualité, la carte illustrant cet article de « transhumances » présente le monde vu depuis la Grèce. L’Europe est divisée entre la Grèce elle-même, les territoires grecs « prêtés » pour toujours (la Sicile, la Turquie), les zones semi civilisées (dont l’Union des Abrutis de Travail Radins – l’Union Européenne) et les orthodoxes barbares (civilisés par nous – la Russie).

 Une carte du monde vue depuis les Etats-Unis montre le Canada comme « Végétariens », l’Espagne comme « Mexique », la France comme « des gens qui puent », l’Italie comme « parrains » et l’Asie centrale comme « Borat ».

 Tsvetkov a aussi réalisé une carte d’Europe berlusconienne. L’Italie est « Mamma Mia », la France « Bravissima Carla », l’Espagne « Minette en feu », le Royaume Uni « The Queen », la Biélorussie « Minette dictatoriale » et la Russie « des hommes plus petits que moi ».

 L’idée de réaliser des cartes à partir des stéréotypes et des préjugés des peuples les uns sur les autres est venue à Yanko Tsvetkov alors qu’il vivait encore dans sa Bulgarie natale. Tim Dowling écrit de lui « Tsvetkov lui-même est bien loin d’avoir l’étroitesse d’esprit de ses tableaux. Il parle plusieurs langues, vit actuellement en Espagne et se sent à l’aise dans toute l’Europe. « J’ai des amis dans la plupart des principaux pays européens », dit-il. « Je suis designer, donc nous sommes une grande communauté. Nous sommes comme l’idéal européen ». Est-ce que son cosmopolitisme contribué à faire de lui un expert sur les préjugés et stéréotypes locaux ? « Oui, il y a des choses que vous ne pouvez percevoir qu’en vivant parmi les gens, mais Internet est utile ».

 Illustration : L’Europe selon les Grecs, Yanko Tsvetkov.

Géopolitique de l’émotion

Le livre de Dominique Moïsi, « géopolitique de l’émotion est sous-titré « comment les cultures d’humiliation, de peur et d’espoir façonnent le monde ». Initialement publié en 2008, une nouvelle édition est sortie dans la collection Champs Actuel de Flammarion en 2011.

 L’objectif de Dominique Moïsi est d’interpréter les tensions et les dynamiques à l’œuvre dans les relations internationales à travers le prisme des émotions qui agitent les peuples. Il a choisi de se concentrer sur trois émotions primaires : l’espoir, l’humiliation et la peur. Il observe que toutes trois sont intimement liées à la notion de confiance. L’espoir est, dit-il, l’expression même de la confiance. L’humiliation est la confiance trahie de ceux qui ont perdu espoir dans le futur. La peur est l’absence de confiance. « Si l’on voulait résumer ces trois émotions en trois formules, on pourrait dire que l’espoir est celle qui dit « je veux le faire, je peux le faire et je vais le faire » ; l’humiliation celle qui murmure « je n’y arriverai jamais » et peut hurler « je peux aussi bien te détruire puisque je ne peux pas me joindre à toi ; et la peur celle qui s’exclame « Ô mon Dieu ! Le monde est à présent tellement dangereux ! Comment pourrai-je en être protégé ? »

 L’auteur tente ensuite de dessiner une « carte des émotions ». La chine et l’Inde sont clairement du côté de l’espoir, le monde arabe du côté de l’humiliation, l’Europe et les Etats-Unis du côté de la peur. Les émotions primaires sont mélangées en Russie, en Amérique latine et en Afrique.

 Dans quel sens le monde va-t-il évoluer à l’horizon 2025 ? Dominique Moïsi décrit deux scénarios, l’un angoissant dans lequel la montée de la peur et de l’humiliation conduit à la désintégration des instances actuelles de gouvernance mondiale, l’autre optimiste dans laquelle la peur et l’humiliation reculent et l’espoir partagé conduit à une dynamique dont tous les peuples sont gagnants.

 Ecrivant en 2008, l’auteur classait les Etats-Unis dans le camp des pays dominés par la peur. Il se demandait alors si Barak Obama pouvait faire revenir l’espoir dans son pays. La question reste ouverte quatre ans plus tard.

 En ce qui concerne l’Europe, il datait l’installation de la peur des lendemains de la chute du Mur de Berlin, de l’impuissance devant l’éclatement de la Yougoslavie et les violences ethniques sur une partie de notre continent. Pour l’avenir, il se dit favorable à l’’entrée de la Turquie dans l’Europe : elle insufflerait dans le vieux Continent une dose bienvenue de jeunesse et d’énergie. Il en appelle aussi à une vision plus ouverte de l’immigration : « pour échapper à la pauvreté, des milliers d’Africains risquent chaque mois leur vie dans des embarcations de fortune à bord desquelles ils bravent les dangers de la Mer méditerranée ou de l’Océan Atlantique, espérant atteindre qui les côtes andalouses, qui les Iles Canaries. Parmi ces héros anonymes se trouvent certainement des personnes les meilleures et les plus brillantes du contient, osant refuser un destin qui les a placées au mauvais endroit au mauvais moment. » La peur de l’Autre paralyse l’Europe. La peur est mauvaise conseillère…

L’effondrement de l’empathie

Dans The Guardian du 16 février, Suzanne Moore nous prévient de l’effondrement de l’empathie. Maintenant, dit-elle, au lieu d’être dégoûtés par la pauvreté, nous sommes dégoûtés par les pauvres gens eux-mêmes.

 Suzanne Moore se réfère à l’émission « Panorama » (l’équivalent britannique d’Envoyé Spécial) diffusée sur BBC1 le 13 février et consacrée à la pauvreté aux Etats Unis. « Des gens vivent dans des tentes ou en sous-sol dans des égouts. Ces gens horribles, avec des ulcères, des hernies et de mauvaises dents, sont le revers du rêve américain. Les arbres poussent dans des bâtiments publics ou des usines abandonnées pendant que des candidats républicains claironnent sur des réductions d’impôts au profit des 1% de personnes possédant 25% de la richesse. Voir rejouer les Raisins de la Colère dans des paysages urbains post-apocalyptiques est effrayant. Il faut une forte dissonance cognitive pour sonner la trompette pour les riches alors que 47 millions de citoyens vivent dans des conditions proches de celles du monde en développement ».

 De fait, l’émission faisait peur, par la réalité qu’elle plaçait sous nos yeux : des gens vivant dans leur voiture ; des enfants avouant qu’il leur arrivait de se coucher sans dîner ; une foule de gens attendant dès quatre heures du matin que s’ouvre une consultation médicale gratuite dans un gymnase où des dizaines de généralistes, de dentistes et de chirurgiens reçoivent des patients sans presque aucun espace privé ; des gens vivant sous des tentes dans la boue ; et des politiciens républicains affirmant qu’on exagère beaucoup la réalité de la pauvreté et qu’il ne tient qu’aux pauvres de se prendre en mains et de réagir.

 C’est cela que dénonce Suzanne Moore : « tous ces gens sans espoir, d’où viennent-ils ? Il est, bien sûr, toujours possible de ne jamais réellement les voir, tant leur détresse est déprimante. Qui a besoin de les voir ? La pauvreté, nous dit-on souvent, n’est pas « réelle » parce que les gens ont des téléviseurs. L’érosion graduelle de l’empathie est le triomphe d’un climat économique dans lequel chacun, dépendant d’une drogue ou non, est personnellement responsable pour son manque de réussite. Les pauvres ne sont pas seulement des gens comme nous, mais avec moins d’argent : ils sont d’une espèce totalement différente. Leur pauvreté est un échec personnel. Ceci ne s’applique maintenant plus seulement à des individus mais à des pays entiers : regardez les Grecs ! A quoi pensaient-ils avec leurs retraites et leur salaire minimum ? Qu’ils étaient comme nous ? »

 L’apparition dans la campagne présidentielle française, de l’idée d’un référendum pour obliger les chômeurs à chercher activement du travail sous peine de perdre leurs allocations relève de cette idée que la pauvreté ne résulte pas d’une panne de « l’ascenseur social » mais d’un manque de volonté des pauvres eux-mêmes. Pour Suzanne Moore, nous nous habituons à être cruels. C’est une véritable faillite morale collective qui s’étale sous nos yeux et dont, par notre indifférence, nous sommes souvent complices.

 Photo BBC : personnes dormant dans leur voiture aux Etats-Unis.